Contes et nouvelles du Boulonnais et des environs - Page 1 - test Benoit Forestier Contes et nouvelles du Boulonnais et des environs Récits campagnards d’antan Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-317-4 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À mon grand-père 7 Le soldat Bayard Mon grand-père, éternel nostalgique de son temps, aime me narrer des histoires, au détour d’une conversation, notamment lors d’une promenade dans le chemin vert, au Clivet. Il me raconte souvent ses souvenirs d’enfance, sans lassitude et avec une aisance déconcertante, tout en maniant son bâton de noisetier fraîchement coupé qui lui sert de petite canne d’appui. Il est un infatigable homme du passé, âgé d’à peine 70 ans. Sa joie est si communicative que n’importe quel campagnard tomberait sous le charme d’une époque révolue. À chaque représentation, il ne peut s’empêcher de rire, de faire ressentir ses émotions au spectateur que je suis, bercé par un ton si vivant et mélodieux. Parfois, il sourit au seul souvenir d’une histoire, avant même de me la faire partager. En 1940, il avait dix ans lorsque que sa famille, originaire du Haut-Boulonnais, migra vers les collines du Haut-pays d’Artois pour s’installer dans la paisible commune de Preures, celle de ses grands- 9 parents paternels. Dans la ferme de ses parents, il apprit le dur métier de cultivateur, à une époque rongée par la guerre et où les machines n’étaient l’apanage que des plus riches d’entre eux. Malgré la mort tragique de son père en avril 1941, il avait gardé semble-t-il de bons souvenirs de son enfance. Néanmoins, il ne pouvait, comme la plupart des jeunes de son âge, oublier les horreurs de la guerre. Il préférait ne songer qu’aux instants de bonheurs partagés. Et oui ! Pas un français ne fut épargné par la guerre, pas même ce brave petit Bayard. Il avait résisté corps et âme pour sa patrie, la grande France, en 1940, contre des hordes venues d’Allemagne. Il était fier de défendre sa terre natale, son doux pays symbole de liberté, qu’il aimait plus que tout. Mutilé, il s’était réfugié dans les collines du Boulonnais, errant dans la campagne et allant de demeures en demeures quérir de quoi assouvir sa faim. Tous les soldats de son bataillon avaient été exterminés par l’ennemi nazi. Laissé pour mort dans un affreux charnier, à une centaine de kilomètres au nord de la capitale, il était le seul survivant d’une sanguinaire bataille que les Allemands avaient remportée au son des mitrailleuses et des canons d’artillerie. Il n’avait rien pu faire. À la Libération, le regard de notre pauvre petit Bayard était toujours aussi vide, figé par les atrocités du conflit dont il avait été victime ; comme si son esprit était mort. Le souvenir du combat de 1940 le 10 hantait comme une mélodie que l’on ne cesse d’entendre après l’avoir trop écoutée. Parfois, il se retournait brusquement, apeuré, comme s’il venait de croiser des Allemands, assoiffés de sang et de victoire. Des voix, des cris de douleur bourdonnaient sans cesse dans sa tête. Alors, il quittait précipitamment le village dans lequel il avait fait une halte, gravissait un vallon herbagé, traversait une douce rivière, franchissait une terre récemment labourée, et courait jusqu’à épuisement, parcourant ainsi des dizaines et des dizaines de kilomètres en espérant laisser derrière lui ce mal qui le rongeait. Il était brave notre petit Bayard ! Pourtant, il n’était pas de grande race et était loin d’être issu d’une rigoureuse sélection. C’était juste un petit ratier, un bâtard, élevé à la dur par quelques soldats français morts pour la patrie. Orphelin, il errait, au lendemain de la guerre, dans la région de Desvres, dans le Haut-Boulonnais. Les habitants le connaissaient bien. Lorsqu’ils apercevaient notre combattant à trois pattes, ils disaient en ricanant : – « Ah ! Voilà le plus brave de nos soldats. Et en plus, il n’est pas méchant pour un sou ! ». Mon grand-père aimait accompagner son grandpère Auguste au marché hebdomadaire de Desvres, qui se trouvait à moins de deux myriamètres 1 de la ferme du bassin, à Preures. Il en existait un à environ 1 Un myriamètre équivaut à 10 kilomètres. 11 deux kilomètres, dans le chef-lieu du canton, à Hucqueliers, mais celui-ci, qui se tenait sur la place un autre jour de la semaine, était de moindre importance. Auguste partait toujours très tôt, au lever du soleil, car il détestait perdre son temps. Quant aux grands dormeurs, il les qualifiait, sans vergogne, de grands fainéants. Il était de ceux, des gens de sa génération, qui affirmaient avec certitude que l’avenir n’appartient qu’à ceux qui se lèvent tôt, c’est-à-dire aux braves et aux honnêtes hommes. Mon grand-père, encore adolescent dans les années 1940, l’aida à harnacher les deux chevaux à la voiture à ressort. Auguste n’était qu’un petit fermier. Il ne roulait pas sur l’or, mais disposait dans son cheptel de deux magnifiques équidés, bien dressés. Il faut dire qu’Auguste ne plaisantait jamais lorsqu’il s’agissait de débourrer un jeune étalon. Il avait déjà été le témoin dans le passé d’accidents terribles. Un coup de patte violent sur le crâne d’un homme s’avérait souvent mortel. Ses bêtes, plaisantes à observer avec leur petit nuage au milieu du museau et leur robe tachetée, étaient loin d’être classées dans les concours agricoles ou dans le prestigieux Stud-Book du Boulonnais. Cependant, elles étaient robustes et fidèles à leur maître. Et ces qualités lui suffisaient. Ils partirent tous les deux en direction du Botier, pour gagner Séhen, au pas. Mon grand-père tenait fièrement les rennes que son ascendant lui avait confiées ; ce qui ne servait pas à grand chose, 12 puisque que les chevaux avaient l’habitude d’emprunter le chemin. Mais cela avait peu d’importance. Mon grand-père avait l’impression d’être le meilleur des conducteurs de la région. Les chevaux connaissaient si bien les habitudes de leur maître, qu’un jour, après la messe du dimanche, ils s’arrêtèrent brusquement. Auguste et sa femme, bousculés dans la voiture, cessèrent alors de converser, tout en s’étonnant. Eh, oui ! Les bêtes innocentes s’étaient immobilisées devant les marches du café. Mon aïeul, dont le visage vira subitement au rouge, se trouvait mal à l’aise. Il venait d’être trahi par ses fidèles compagnons de débauche. Le pauvre homme ! Ce jour là, il était à plaindre parce que sa femme, qui lui interdisait de fréquenter de tels endroits, n’était pas brave. Après avoir parcouru quelques kilomètres, ils arrivèrent au nord de Séhen, sur le plateau, près du village de Zoteux. Mais, depuis quelques centaines de mètres, mon grand-père sentait que quelque chose intriguait son aïeul. Mais, il n’osait lui demander ce qui le préoccupait. Auguste s’était retourné à plusieurs reprises, en se frottant nerveusement les moustaches et en fronçant sévèrement les sourcils. Il avait l’impression que quelqu’un les suivait, les espionnait. Si cela s’avérait exact, que voulait-il ? Il ne transportait pas de denrées rares et n’avait pas un sou en sa possession. Quand soudain, il se mit à sursauter. Il venait d’apercevoir le brave Bayard qui les suivait en trottinant, probablement depuis leur 13 passage au carrefour de Gournay. Auguste, alors soulagé, soupira doucement. Puis, il éclata de rire en voyant le chien, apeuré, qui se jeta dans un massif d’orties. Mon grand-père ne put s’empêcher de l’imiter lorsqu’il remarqua le bout des oreilles qui dépassait des plantes. L’animal avait appris à se méfier des êtres humains. À chaque fois que les deux hommes se retournaient pour observer l’arrière de la voiture, le spectacle se renouvelait. Le chien se dissimulait et des éclats de rire retentissaient à travers la campagne avec un écho impressionnant. Auguste avait même attrapé un mal de ventre terrible à force de se tordre. – « C’est vraiment un bon soldat celui-là ! Ah oui, vraiment un bon ! » répétait-il péniblement entre deux moments de bonheur, tout en regardant son petit-fils qui ne pouvait également se contenir d’exprimer sa joie. Lorsqu’ils arrivèrent aux portes de la petite ville de Desvres, le chien avait disparu. Mon grand-père céda les rennes à son aïeul devant le passage à niveau, car il n’était point rassuré. La conduite était plus difficile en raison du flux de voitures 2 et de la foule. Il fallait avoir une certaine expérience afin de pouvoir contrer toute réaction imprévisible des chevaux devant un quelconque danger. Auguste 2 Il ne s’agit pas d’automobiles, mais de voitures mues par des chevaux. Les véhicules à moteur sont rares en 1946 dans cette région. 14 allait sur le marché pour écouler sa production de livres de beurre, mais également pour acheter un produit graisseux, une sorte de margarine. Le cours du beurre étant plus élevé, il préférait, comme beaucoup de petits exploitants, vendre sa production et consommer un produit de substitution de mauvaise qualité et ainsi réaliser une plus value intéressante. Ils ne restèrent que deux heures sur la place du bourg. Les transactions étaient toujours rapides, car les clients étaient fidèles au rendez-vous. Auguste connaissait bien ses acheteurs. Mon grand-père et son aïeul repartirent donc vers la capitale du culte de Saint-Adrien 3 , laissant derrière eux une ville animée par les cris des marchands vantant la qualité et le prix de leurs marchandises, le rire des badauds et le tambourinement des sabots sur le sol, témoin des nombreuses allées et venues au marché. Soudain, alors qu’ils venaient de franchir le passage à niveau situé au sud de Desvres, ils entendirent un hurlement provenant de l’habitation de la garde-barrière, comme si un événement des plus tragiques venait de se dérouler. Surpris par les plaintes de la femme, ils stoppèrent la voiture et se retournèrent pour observer la scène et tenter de comprendre ce qu’il se passait. L’employée de la compagnie de chemin de fer, chargée d’avertir l’arrivée des trains pour éviter toute collision, se faisait peut-être agresser ou était 3 Il s’agit de la commune de Preures. 15
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