Yaoundé instantanés - Page 1 - Yaoundé instantanés Gaston Paul Effa COLLECTION PAYS D’ENCRE • LITTÉRATURE • © TERTIUM éditions - 2010 ISBN 978-2-916132-33-4 (electronique) © LES ÉDITIONS DU LAQUET - 2003 ISBN 2-84523-095-8 (papier) ISSN 1778-6800 Direction éditoriale : MIREILLE VEYSSIERE Yaoundé instantanés GASTON-PAUL EFFA De toutes les villes connues, Yaoundé est une ferveur brusque. Tout aura commencé, et rien main- tenant n’aura plus raison de la dérai- sonnable exultation déclenchée à ce moment merveilleux où le train, lente- ment, paraît ébaucher la partition mo- notone et infiniment variée d’un re- tour au pays natal. Le même soulèvement, la même ivresse, contre quoi ni la longueur du trajet, – une journée pour parcourir 360 kilo- mètres –, ni la monotonie, l’ennui même ne sauront prévaloir. Yaoundé instantanés 7 Dans les premiers jours de juin je quittai Douala pour Yaoundé. Mon cœur se serra lorsque, à la gare, on me fit monter dans un wagon encombré de marchandises, de régimes de ba- nanes, de sacs d’arachides, de maca- bos, d’ignames, de chèvres, de lapins, de cages avec des poules… J’éprouvais, à la pensée de devoir voyager ainsi tassé avec d’autres voya- geurs, avec des bêtes destinées au marché, dans une promiscuité et un Yaoundé instantanés 9 inconfort que je n’avais pas prévus, une gêne inattendue. Certains voyageurs devaient s’as- seoir sur les cages ou sur leurs valises. Le train s’arrêtait parfois brusque- ment. Nous restions alors un quart d’heure, une demi-heure, parfois da- vantage, immobilisés en gare d’Edéa, d’Eséka, sinon en rase campagne, et des paysannes venaient proposer leurs produits à la fenêtre des wa- gons : 10 francs, les mangues ! Les ko- las ! Les kolas ! Les bâtons de manioc ! Quelques mots avec une vieille dame qui criait : Les yeux ! Les yeux ! pour vendre ses œufs, au milieu d’un troupeau de gens et de bagages. g Yaoundé instantanés 10 Ce même voyage, je l’avais fait en sens inverse à cinq ans, lorsque les re- ligieuses m’avaient emmené à Douala, au couvent du Saint Esprit. C’était la saison des pluies, j’étais resté tout le temps debout à la vitre ouverte, à ten- ter de saisir encore quelques images de mon village : longues minutes à re- garder un arbre, magnifique hévéa, près de Pouma, palmiers à huile bor- dant certaines petites routes de Ma- tomb. g Aujourd’hui… Aujourd’hui, il y aura eu ce glissement, cet élan, cette vibration de flèche à travers le pays Bassa, et quel mystérieux spectacle, quelle apparition inconnue cherche- Yaoundé instantanés 11 rai-je à surprendre à travers la course vert sombre des baobabs, dans l’herbe honteuse au ras des talus, dans ces échancrures de lumière, soudain, entre les broussailles ? et je rêverai longtemps à ce lac entraperçu avec une barque immobile entre les joncs, abandonnée, ses rames pourtant traî- nant encore dans l’eau verdie, et dont il me semblait que nul ne saurait ja- mais retrouver le chemin. Yaoundé instantanés 12 Tous ces fleuves, et je perçois dans le nom de certains d’entre eux je ne sais quelle promesse, je ne sais quelle tendre et mélancolique alliance, et j’en veux soudain au train de continuer à m’emporter sans avoir seulement ra- lenti pour me permettre de mieux l’en- tendre, de lui répondre : ainsi ce nom, la Sanaga, m’émeut-il toujours aussi inexplicablement, de la même sorte d’émotion que je n’ai pas cessé de res- sentir devant les douces et mysté- rieuses sonorités de ce nom, à cause de ces trois a, voyelles tendres et li- Yaoundé instantanés 13
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