Une aventurière de Dieu - Page 1 - Martina Charbonnel Une aventurière de Dieu Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2366-5 Dépôt légal : Décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Le choix C’est à mon père athée que je dois ma première rencontre avec Dieu. Entre sinuosités et pointillés, cette approche en demi-teintes laissait déjà deviner ma future démarche spirituelle. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir été confronté très tôt à l’immense question de la création du monde en devant choisir entre deux hypothèses qui font toujours débat aujourd’hui. Du haut de mes six ans illuminés par mes rêves, j’ignorais à quel point ce choix engagerait toute mon existence. Il se peut qu’à ce jour je n’aie pas encore mesuré toutes les conséquences d’une détermination aussi précoce. Les sept ans de ma sœur, présente ce jour là ne pesaient pas beaucoup plus lourd. La seule différence était qu’elle avait l’âge de raison et que forte de cette responsabilité, elle n’avait pas le droit à l’erreur. Un samedi soir, ayant emprunté la Bible à la bibliothèque, mon père a choisi de nous en lire le début. Ce très gros livre écrit en tout petit m’impressionnait à cause de son grand âge. La tranche dorée de ses pages jaunies ajoutait à son mystère. Il ne pouvait que relater quelque chose de magique comme 11 les histoires de princes charmants et de princesses émergeant de la brume de mes songes. Les premières pages de la Genèse me rappelaient les contes que mon père nous avait fait découvrir quelques années auparavant. Son ton solennel m’intimidait : les seules images de l’histoire n’étaient que celles que les mots faisaient scintiller dans ma tête. Je devinais que ce conte serait différent des autres. La gravité de l’expression de mon père faisait pressentir qu’il s’agissait de quelque chose de bien plus important que le fait de transformer une citrouille en carrosse. Ce livre racontait une histoire vraie : la nôtre, la mienne et celle de tous les descendants d’Adam et Eve. Ce n’était donc pas un conte de fées mais l’explication de la façon dont le monde avait été créé. Bien des enfants s’en seraient contentés. À cette époque, ma grande sœur croyait encore au père Noël. Peut-être savait-elle la vérité tout en préférant m’entretenir dans l’illusion afin de conserver son autorité sur moi ? Après avoir lu les premiers pas d’Eve et Adam dans le jardin d’Eden, la rencontre avec le serpent et l’histoire du fruit de l’arbre défendu, mon père en est venu au fait. Il a expliqué que beaucoup de gens pensaient que le monde et l’homme avaient été crées par Dieu comme dans le Livre mais que d’autres gens voyaient autrement notre venue sur terre. Il nous a alors raconté l’autre légende bien plus étonnante que la Genèse. Il disait que l’homme tel que nous le voyons n’avait pas toujours existé. Il aurait commencé par être un minuscule organisme vivant, plus petit encore que les insectes qu’il nous montrait dans son microscope. Cette curieuse créature se serait transformée en quelque chose de plus gros pour 12 ressembler à une grenouille ou à un poisson rouge et par la suite à des animaux de plus en plus grands. Certains étaient tellement énormes qu’ils n’ont pas eu d’autre choix que de disparaître de la surface de la Terre. Pourtant, ce serait l’une de ces métamorphoses qui aurait abouti à inventer les singes et les hommes. Pour finir, il nous a confirmé que les deux hypothèses existaient et que chacun avait le choix de retenir celle qui lui paraissait la plus vraie. Ouf, j’étais rassurée ! Il s’agissait juste de décider laquelle de ces deux histoires je préférais. Celle de la grenouille transformée en homme me paraissait bien plus incroyable que celle d’Adam créé avec de l’argile tout à fait plausible puisque je fabriquais bien des petits bonshommes en pâte à modeler. J’éprouvais quelques difficultés à saisir que le passage de la grenouille à l’être humain ne s’était pas fait en un jour. Mais à part « il était une fois », que sait-on du temps à six ans ? Incontestablement, nous étions trop jeunes pour être placées devant un choix aussi essentiel. Nous avons fait ma sœur et moi comme si deux parts d’un gâteau nous étaient proposées et qu’il était donc impossible de choisir la même. Ma sœur s’est servie la première, a décrété avec aplomb que Dieu n’existait pas et a opté pour la théorie de l’évolution des espèces comme son papa. Elevé par sa grandmère juive dans l’obligation de se cacher pendant la guerre, mon père était devenu catholique sans enthousiasme parce qu’en se convertissant elle-même, sa mère avait pensé le protéger. Ceci avait contribué à le détourner de la religion par refus de croire en un Dieu qui aurait abandonné sa création à son triste destin et par rigueur intellectuelle, il ne pouvait pas non plus accréditer l’idée d’un Dieu créant l’univers 13 et la vie sur terre. Mais dans ce cas, pourquoi nous avoir présenté les deux possibilités ? Était-ce un vrai choix ou nous avait-il simplement lu le début de la Genèse pour nous faire comprendre ce en quoi il ne fallait pas croire ? Par le simple fait de poser deux hypothèses humainement justifiées, il nous a offert le savoir et le croire en même temps qu’une écrasante liberté. Ma sœur ne me laissait pas d’autre choix que la part de gâteau qui restait. La cerise qui l’agrémentait n’était autre que Dieu lui-même. Je sentais que j’avais pris ce qu’il y avait de meilleur. Pendant que ma sœur utilisait sa perspicacité à nier l’existence de Dieu, pour moi elle ne faisait aucun doute. Si nous avions été de minuscules petites bestioles, comment aurions-nous pu nous transformer en être humains sans aucune intervention de baguette magique ? « Ça se peut pas » me disais-je avec mes mots de fillette de six ans. Tout ceci me paraissait bien plus invraisemblable que ce que pouvait créer une fée Carabosse lambda. Alors pourquoi pas Dieu ? Mais si c’était lui, pourquoi aurait-il eu besoin de nous faire passer par la « case poissons » plutôt que de créer directement Adam et Eve dans le jardin d’Eden ? Si j’ai quelque peu évolué dans mon appréciation sur la Genèse, je n’ai jamais regretté d’avoir choisi de croire en l’existence de ce Dieu dont personne ne voulait entendre parler à la maison. J’ai immédiatement senti résonner en moi quelque chose que ma famille n’était pas en capacité d’éprouver. Intuitivement, je percevais une présence à la place de l’absence et la promesse de la plénitude à la place de l’angoisse du néant. Grâce à cette liberté, il y avait entre Dieu et moi un consentement mutuel plus qu’une contrainte. Les plus 14 belles histoires d’amour sont toujours un hymne à la liberté. Dieu me devenait familier comme si j’avais toujours su qu’il était là. Cette ouverture en lui me plaçait sur une longueur d’ondes que mes parents ne semblaient pas très bien saisir. J’étais une fillette étrange que les institutrices disaient « dans la lune ». Je lisais en cachette les Evangiles trouvés dans la bibliothèque de mon père. Il ne fallait pas que ma sœur me voie car elle se serait moquée de moi. C’est à leur lecture pourtant que j’ai appris à prier mais l’athéisme familial à parfois obscurci cette petite lumière que je cherchais à suivre. Deux ans plus tard, une fillette de ma classe a insisté pour que je vienne au catéchisme. Je n’avais rien dit à mon père car je savais qu’il s’y serait opposé. Seule, ma mère était au courant. Bien que non pratiquante, elle avait grandi en Autriche dans une famille catholique. Mon baptême et celui de ma sœur étaient les seules concessions à la religion tolérées par mon père. Lorsqu’il a découvert que je m’éclipsais de la maison pour aller à la messe, il s’est mis dans une telle colère que je n’ai plus osé y retourner. Ses intentions étaient louables. Il avait gardé la hantise de l’embrigadement des enfants dans les sociétés totalitaires. Toutes les idéologies et les religions imposées dès l’enfance lui semblaient dangereuses. Avait-il tort ? L’aspect contraignant de la messe et les prières à genoux, dans un latin que je ne comprenais pas me rebutaient un peu. Je n’ai pas été mécontente d’être débarrassée de cette corvée. J’ai toujours préféré ressentir Dieu à travers des émois mystiques plutôt de guetter un signe de lui à travers un prêche. 15 J’étais plutôt fière de constater que contrairement aux autres parents, mon père nous faisait confiance en nous laissant la liberté de décider ce en quoi nous souhaiterions croire lorsque nous serions adultes. Le choix qui nous avait été proposé était moins d’opter entre deux hypothèses pour expliquer la vie sur terre qu’entre celui de vivre avec ou sans Dieu. La naïveté enfantine n’exclut pas quelques intuitions qui frôlent la vérité. Sans le savoir, je ne m’étais pas trompée en estimant l’hypothèse scientifique aussi magique que la créationniste parce qu’elle suppose effectivement une intelligence infinie pour accomplir ce cycle de transformation des espèces. Dans les deux cas, on peut y voir une expression divine. Il paraîtrait étrange de voir des parents demander à leurs enfants de les mettre en contact avec Dieu et pourtant ils découvriraient peut-être ce que la raison leur cache. Les enfants peuvent-ils exprimer la conscience du divin autrement qu’en laissant jaillir ce qui affleure en eux ? Lorsque mon fils avait quatre ans, il a eu cette phrase étrange : « Dieu est tout autour ». Il n’avait jamais entendu prononcer ces mots. Pourtant, cette expression enfantine semble exprimer une vérité profonde. Pour bien des gens, la peur de la mort crée le besoin de Dieu. Ces quelques mots lumineux prononcés avec candeur par mon fils semblent dire que la conscience de Dieu existe en nous dès la petite l’enfance même si elle ne s’exprime pas toujours avec des mots. Si hors de toute influence religieuse, un jeune enfant peut sentir quelque chose de la présence de Dieu, c’est que l’homme n’a pas inventé Dieu pour soulager ses angoisses. Si les parents sont peu enclins à prendre leurs enfants comme guide spirituel, leur faire choisir entre 16 deux options aussi fondamentales que croire ou ne pas croire en Dieu est tout aussi curieux. Ma sœur ne semble pas avoir attaché autant d’importance que moi à cette anecdote. S’en souvient-elle encore aujourd’hui ? Pour elle, la question de Dieu semblait avoir été réglée une fois pour toutes, du moins en apparence car lors des obsèques de mon père, elle a affirmé avoir senti le moment où son âme quittait son corps pour s’élever. Découvrir à six ans que les parents ne sont pas détenteurs de vérités intangibles produit un choc en même temps qu’un sentiment d’insécurité. L’attitude de mon père m’obligeait à ouvrir des portes inconnues. Comme il ne m’offrait que des incertitudes, je ressentais l’urgence de me placer sous la protection de Dieu. Mon père ne me transmettait pas de valeurs spirituelles structurantes. Il me demandait de les trouver par moi-même. En ne m’éclairant pas de la force de ses convictions, il me présentait un monde bipolaire. Il ne lui était plus possible de m’imposer les règles qu’il estimait utiles pour mon éducation. Si les gens pouvaient croire ou ne pas croire en Dieu, je me sentais aussi en droit de choisir entre obéir ou désobéir aux règles sociales, le tout n’étant qu’une question d’autodétermination. Mon père n’en savait pas plus que moi sur l’existence de Dieu, il ne me restait donc qu’à suivre mon intuition. Ceci explique sans doute pourquoi j’ai toujours privilégié ce que je découvrais par moimême sur les règles écrites d’avance ou les dogmes prêts à consommer. C’est sans doute en ceci que mon père m’a tracé sans le savoir une voie royale vers la liberté Lorsqu’il s’en est aperçu, il était déjà trop tard. 17 Pouvais-je vraiment être placée si jeune devant une prise de responsabilité généralement réservée aux adultes ayant acquis une réflexion et une expérience personnelles ? Demander à un enfant de cet âge de choisir entre l’existence ou la non-existence de Dieu paraît aussi incroyable que de lui donner le droit de vote. Sur le plan politique, les conséquences seraient des plus incertaines. Un choix spirituel aussi important à six ans place un enfant aussi sensible que moi devant le couple inséparable de la certitude et de l’incertitude. Il offre le croire en même temps que le doute. Est-ce pour ceci que ma vie a toujours oscillé entre les deux ? Grâce à l’attitude éclairée mais utopique de mon père, j’ai pu mettre un sens sur mes intuitions d’enfant. Elles me soufflaient que Dieu était le Créateur du monde. Était ce uniquement pour prendre la part de gâteau que ma sœur m’avait laissée ou bien était-ce parce que je le savais déjà en moi depuis toujours ? Quelle importance ? Les rencontres avec Dieu ne sont jamais vraiment liées au hasard ou alors le hasard est sa marque de fabrique. L’état de grâce spirituel se protège des regards inquisiteurs. Enveloppé dans un tissu rigide momifiant le quotidien aux rêves délavés, il passe inaperçu. L’enfant mystique est simplement ailleurs. Aussi n’ai-je que peu laissé deviner la ferveur religieuse secrète qui était en moi. J’ai osé extérioriser ce penchant après avoir vu un film sur sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à la télévision chez ma grand-tante. Je n’avais plus qu’une idée en tête : devenir religieuse. Je ressentais la brûlure du désir d’absolu. Je savais d’instinct que je n’aurais de cesse de retrouver l’étrange impression que la vie ne pourra jamais rien me donner d’aussi intense que ce souffle 18
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