La plage verte - Page 1 - test Gabriel Liévyn La plage verte Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-656-4 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 I C’était peu après la fin de la guerre, quand s’arrêtèrent les restrictions, les tickets de rationnement, quand le beurre et le fromage pouvaient s’acheter librement. Ils avaient emménagé dans une grande maison grise, logement de fonction à l’école où la mère de René avait été nommée, un ancien couvent au soubassement de pierre, aux gros moellons de grès passés au goudron, aux murs de briques blanchis à la chaux. Dans la grande salle, baptisée pompeusement salle à manger, on pouvait déchiffrer sur la doucine, en haut des murs recouverts de placage de bois peint, les devises destinées à inculquer les valeurs du travail, de l’assiduité, de la patience et de l’amour de son prochain. L’ensemble des bâtiments était entouré de hauts murs, et pour le jeune garçon qui venait d’une région de plaine, le manque d’horizon l’inquiétait. On enferma son chat quelques jours dans une pièce sans fenêtre puis on le libéra ; alors celui-ci prit possession de son nouveau domaine, il pouvait même franchir les murs d’enceinte. La cour de l’école, plantée de quatre tilleuls vénérables, donnait accès par une pente douce 7 à la grille d’entrée. Cette descente pavée était encadrée par deux jardinets symétriques, l’un contenait deux ifs et quelques lilas, l’autre était en friche. Ces espaces attiraient les élèves de l’école mais ils leur étaient interdits. Le jeudi, cet espace devint, pour René, jungle ou désert. Par la suite, lorsque la mixité fut introduite, ce territoire fut libéré et annexé par les élèves lors des récréations. Devant cette entrée, majestueuse pour ses 8 ans, se trouvait le « Modern Ciné ». C’était un ancien théâtre, converti en salle obscure avec l’avènement du septième art, construit avant le cinéma parlant, par un mécène politique de l’époque, un maire qui avait eu l’audace ou le génie d’employer les chômeurs de la crise à des travaux d’utilité publique. Il avait même récupéré les décors d’un grand théâtre parisien en faillite. L’école et le cinéma supplantaient les horizons de sa prime enfance, les champs à perte de vue, les fossés des wateringues et la pêche aux épinoches. Le samedi soir, le dimanche après-midi et jusque tard dans la soirée, il entendrait le claquement des bobines qu’on change, la bande-son et ses mystères, coups de feu, cris de colère, pleurs de femmes et musique de fin. Le bistrot du coin qui ouvre à l’entracte projette à son tour la lumière dans la rue. L’opérateur descend le grand escalier de fer chargé du sac de films, comme s’il portait sur l’épaule un sac de marin rempli de rêves exotiques et d’aventures sans fin. L’approche de la rentrée scolaire, le fameux premier octobre, donna lieu à la visite quasi protocolaire des adjointes de Madame la Directrice, comme s’appelait désormais sa mère. Bien entendu, il n’avait pas le droit d’assister à ces rencontres, mais au 8 repas du soir, il comprenait que son univers dans cette petite ville s’ouvrait dans un nouveau décor mais dans une enceinte fermée. En effet, ces dames, relevaient toutes du milieu enseignant, professeurs ou instituteurs. Au cours d’une de ces visites, on lui présenta une fille de son âge ; il se souviendra toujours de ses deux tresses nouées comme deux anses et d’un regard vif, mais il admira surtout ses bottes vertes. Oh ! De simples bottes de caoutchouc ! Il quittait à peine l’époque heureusement révolue des galoches à semelle de bois et ces bottes le fascinèrent. Elles l’éblouirent encore plus, lorsque la maman de cette petite fille, bien entendu institutrice - et le père professeur - lui en dévoila les talents. « Regardez, dit-elle, Ma fille Nicole fait des claquettes » et la petite de faire la démonstration de son clap clap de « tap dance » sur l’air de « Tico tico par-ci, tico tico par-là, tralala lilalalala… ». Le lendemain, quand René enfila ses bottines à crochets, il commença aussitôt à s’entraîner, talon pointe, talon pointe, pointe talon… Quand le cordonnier mit des fers à ses souliers pour en préserver l’usure de la semelle, il était vite devenu Fred Astaire !!! Elles étaient deux filles et l’aînée avait le même âge que sa sœur. Les parents habitaient à l’extérieur de la ville, c’est-à-dire en deçà des remparts. Pendant le temps de sa scolarité en primaire, René les rencontrait assez peu souvent. Mais lorsque toute la famille se rendait en visite chez elles, les enfants jouaient tous ensemble dans une pièce emplie de jouets de filles. Mais, c’est surtout le « ciné baby » qui l’intéressait. Le film était en papier transparent et défilait à la main montrant sur l’écran quelque 9 princesse de conte de fées rencontrant un prince charmant ou un lapin qui bondissait dans les marguerites. Pour regarder, on faisait le noir et il s’arrangeait toujours pour être assis près de Nicole. La lumière revenue, tous les deux se lançaient dans la compétition. « Tico tico par ici » ! Au grand dam des aînées qui en étaient encore à leurs poupées ou à Lisette. – Tu viens, on va laisser les grandes. – Comme tu veux. Où on va ? – Viens dans le champ d’à côté, vite, on court… Tiens, attention pour traverser la route ! – Où m’emmènes-tu ? – Chez Monsieur Audrain, le taxi, attention tu marches sur ton lacet. Bonjour Monsieur, on peut voir la voiture ? – C’est ton petit ami ? – Non, pas encore, et puis ce n’est pas de mon âge. – Quelle belle voiture, une Américaine ? – Une Packard, je fais le taxi avec, je conduis les gens à la gare, à l’hôpital. – Regarde les chromes, comme elle brille ! – Viens voir la grange. – Ho, tu me fais tomber ! – Tu as de la paille dans les cheveux. Attends, je te l’enlève. – Tu me donnes un baiser ? – C’est à moi de le demander, mais d’accord, là. Non pas deux ! – Bon, on rentre, on va voir les parents. 10 Cette ligne de remparts, héritage de Vauban, sa petite famille ne la franchissait pas souvent, mais elle était l’occasion de balades circulaires d’une porte à l’autre. Parfois même le chat les accompagnait. Les anciens chemins de ronde, les poternes et les glacis avaient été aménagés par les chômeurs de la crise des années 30, une plaque était gravée en leur honneur. Cet espace devenu libre avec la relative paix régnante, était le paradis des enfants de la ville. Ils allaient jouer « aux remparts ». Apaches à la mode Vauban, ils transformaient de petits fortins en redoutes et les souterrains devenaient l’objet de nombreuses et mystérieuses initiations que rappelle souvent le parfum délétère des souvenirs de l’adolescence. Isolé par ces grands murs qui le hantaient, protégé par de hautes grilles, René, prisonnier privilégié, bénéficiait de l’espace préservé de la cour de récréation. Tarzan sur un if glabre, Hopalong Cassidy dans les poireaux, cavalier solitaire dans la sierra poussiéreuse damée les jours d’école par les élèves, il restait maître du scénario sous des tilleuls bourdonnants d’abeilles butineuses. Quelquefois, de très jeunes enfants dans la rue, le museau encore gras de leur tartine et le vêtement constellé de confiture regardaient au travers des grilles ce Don Quichotte en culotte courte, à cheval sur un nuage étalon, bravant les chimères sorties d’un roman de Mayne Reid. Le spectacle ne les intéressait que trop peu. Ils retournaient vers leur bout de trottoir avant qu’un peu d’âge ne leur vienne pour pouvoir courir au bas de la rue, franchir la première enceinte des remparts en traversant une ancienne poterne, dévaler au-delà des glacis dans les pâtures plantées, 11
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