Le Galopant - Page 2 - www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0049-9 Dépôt légal : Février 2009 © Yvonne Oter L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 Sommaire Drôle de couple .................................................... 15 La bonne ............................................................... 21 Pépé ...................................................................... 29 Le tour d’une vie .................................................. 37 Mathias, Cœur de Lion ......................................... 45 La petite famille .................................................... 55 Super Papy ............................................................ 63 Le drame ............................................................... 73 La Diva ................................................................. 83 Le secret de Briscard ............................................ 95 Les enfants perdus ................................................ 105 La guindaille ......................................................... 115 9 Pégase est enrhumé. Ce n’est pas étonnant vu l’humidité qui envahit le square dès la tombée du jour. Ce début d’octobre est bien tristounet, avec ses feuilles mortes imprégnées d’eau qui tourbillonnent inlassablement autour de moi, ses rafales d’un vent enfin libéré après les longues soirées étouffantes d’août, ses fins crachins mélancoliques qui imprègnent les rares passants attardés, ses flaques luisantes aux reflets blafards de néons impersonnels. C’est l’automne urbain qui dissimule ses splendeurs flamboyantes derrière sa mauvaise humeur. C’est l’époque des premières toux, des nez qui coulent et des yeux larmoyants. Et Pégase est enrhumé. Je suis peut-être le seul à m’en être aperçu car, chez un cheval de bois, n’est-ce pas, cela n’apparaît pas forcément à des yeux profanes. Je pense que même Jérôme n’a rien vu. Pourtant, son galop n’entraîne pas ses congénères avec la même ardeur, sa course est plus lente, plus molle, plus alourdie que de coutume. Schéhérazade, sa compagne, a bien ressenti son relâchement, elle qui tente de compenser la perte d’énergie du meneur par un effort plus soutenu de ses longs membres effilés. 11 Pégase est enrhumé, comme chaque année à la même époque, et il n’existe pas de remède pour soigner les chevaux de bois. Il faut attendre que ça passe. Comme chaque année à la même époque. Heureusement, sa maladie n’est pas contagieuse, sinon, imaginez les dégâts qu’elle causerait à tous ces bambins qui adorent caracoler sur son dos ! Non, non, le rhume de Pégase ne pourrait contaminer que des chevaux de bois ! Je me sens si vieux, cette nuit. C’est vrai, je suis vieux de plus de cent ans ! Mais d’habitude, je ne ressens pas les atteintes de l’âge. Ce soir, coup de blues, coup de pompe, coup de cafard… Je me sens frileux jusqu’au plus profond de mes engrenages. Je craque et gémis de tous mes haubans. Jusqu’à ma bâche qui flotte plus mollement au vent de minuit ; jusqu’à mes dorures qui me paraissent affadies sous la brume nocturne ; jusqu’à mes miroirs qui ne reflètent plus fidèlement les quelques lueurs d’étoiles. Vieux, fatigué, usé, bon à rien. Inutile. Je sais qu’on appelle parfois ça le spleen d’automne, que ça passera quand le jour reviendra, que j’oublierai mes angoisses au moment où Jérôme mettra la musique en marche, que je me mettrai à revivre gaillardement au moment où mes fidèles chevaux commenceront à monter et descendre au rythme des flonflons familiers, que je m’épanouirai au premier bambin que j’apercevrai. Je sais, je sais tout cela et pourtant, cette nuit, je me sens moche. Avant moi, il y avait un autre manège, encore plus beau, encore plus brillant, avec des chevaux encore plus fougueux. Puis, en 1967, des Canadiens sont 12 venus le chercher pour le présenter à l’Exposition Universelle de Québec. Il n’en est jamais revenu ! Soit que le coût eût été trop important pour le ramener. Soit, ce que je préfère croire, les petits Canadiens s’y sont trop attachés et ont voulu le garder chez eux. Il est donc resté là-bas et j’ai pris sa place. Car ma ville sans un Galopant dans son square était devenue banale, sans âme, comme bancale. Jérôme vous dira que je ne suis pas prétentieux. Mais je me sens très fier de participer à la vie d’une grande cité et de procurer du plaisir à ses habitants. Alors, je suis resté. Je vais vous confier un secret. Surtout, ne le répétez pas car cela pourrait donner des idées à certains. Le Galopant qui est parti à Québec n’était pas de la même famille que moi. C’était un carrousel noble et, de plus, il était magique. Mais, de grâce, ne le dites à personne : moi seul suis au courant. 13 Drôle de couple – Dites, Hubert, m’emmenez-vous faire un tour de manège ? Vingt-deux heures. C’est l’heure creuse de la soirée où les enfants sont déjà au lit, où les adultes ne sont pas encore sortis du cinéma et où les adolescents quittent les bistrots pour s’engouffrer dans les boîtes de nuit. Jérôme somnole doucement à la caisse en évaluant la recette de la journée quand le couple s’approche de nous. La quarantaine très chic. Madame en petit tailleur noir rehaussé de bijoux discrets et de bon goût, coiffure impeccable sentant la séance du jour chez l’artiste local, hauts talons mettant bien le galbe de la jambe en valeur, petite pochette de soie à la main. Monsieur en costume fait sur mesure, cravate lignée signée d’un grand couturier, chaussures italiennes souples, la mèche de cheveux négligemment balayée sur le côté pour masquer une calvitie débutante. Très bien, très « comme il faut ». Si ce n’est une légère hésitation dans la démarche, un petit chaloupement 15 dans le maintien, une vague incertitude dans les déplacements. Ils sortent de « La Bécasse », restaurant réputé du centre de la ville, très cher, très chic, très bien fréquenté par l’élite de la population. Ils se sont sûrement fait piéger par l’apéritif maison qui se boit comme du jus de fruit mais contient des ingrédients beaucoup plus forts que du jus de fruit. Ils ne sont pas les premiers que je vois sortir de « La Bécasse » dans cet état-là. – Dites, Hubert, m’emmenez-vous faire un tour de manège ? – Et pourquoi pas ! Ils s’installent, Madame en amazone pour ne pas froisser sa tenue, Monsieur plus gaillardement, à califourchon sur Pégase qui a un léger fléchissement sous le poids inhabituel. Et démarre le tour, et montent et descendent les chevaux, et roule la musique. Madame se cramponne au cou de Schéhérazade pour conserver un équilibre quelque peu compromis, puis, dans un grand éclat de rire, s’installe à califourchon sur la jument. La jupe de soie retroussée, le décolleté en déroute, les chaussures à hauts talons à la main, Madame se lâche et s’éclate au fil des tours. Gagné par l’ambiance gamine, à son tour, Monsieur desserre sa belle cravate qui pendouille ainsi sur sa chemise qui se déglingue hors du pantalon négligé. Sa mèche devenue rebelle vole au vent de la course et balaie son front dégarni. Madame et Monsieur rient aux éclats au son de « Hue, Cocotte ! » clamé haut et fort. 16 Médusé, Jérôme prolonge le tour pour profiter le plus longtemps possible du spectacle. Il faut pourtant arrêter la course. Titubants, Madame et Monsieur descendent. Madame rajuste sa jupe, se rechausse, tapote ses cheveux. Monsieur remet de l’ordre dans son habillement, cravate, chemise, mèche. Et soudain, Madame s’appuie langoureusement à l’épaule de Monsieur en murmurant : – Mon Dieu, Hubert, nous n’avions plus ri ensemble depuis, depuis,… Depuis combien d’années ? – Depuis très longtemps sans doute, mais heureusement que personne ne nous a vus ! En ayant remis de l’ordre dans son apparence, Monsieur a aussi remis de l’ordre dans son esprit et semble plus que gêné de s’être ainsi donné en spectacle. – Venez, ma chère, il est temps de rentrer à la maison. Madame opine, mais je peux deviner une lueur espiègle et nostalgique dans ses yeux fatigués. Elle s’en souviendra de ses vingt ans de mariage ! 17 J’ai médit de Jérôme ! Il s’est aperçu que Pégase était enrhumé. J’aurais dû m’en douter ! Attentionné avec les enfants qui me fréquentent, attentionné avec moi, attentionné avec les chevaux, attentionné avec les carrosses chaloupant derrière les coursiers, attentionné avec mes dorures, mes médaillons, mes miroirs, attentionné avec sa caisse qu’il dépoussière, cire et fait reluire quotidiennement, j’aurais bien dû me douter qu’il verrait que Pégase n’allait pas bien. Il est venu ce matin avec ses petits pots de peinture et a redonné du brillant aux yeux de l’étalon qui avaient tendance, ces derniers jours, à se voiler et se ternir. Tout requinqué, Pégase, qu’il en a été ! Il fallait le voir cet après-midi, monter, descendre, entraîner vaillamment ses compagnons d’attelage dans une course endiablée. Schéhérazade était bien soulagée, qui ne devait plus assumer seule cette tâche éreintante. Jérôme, il est attentionné envers tout le monde. La seule personne qu’il néglige un peu trop, c’est luimême. Il vit seul dans un petit studio proche du square. Ce n’est pas normal, à trente-trois ans ! Ce n’est pas un prix de beauté, mon Jérôme, mais ce n’est pas non plus un repoussoir. C’est vrai qu’il a 19 une jambe qui traîne suite à une venue au monde chahutée ; c’est vrai que ce n’est pas un intellectuel et qu’il n’a pas fait de brillantes études ; c’est vrai que la ville l’a engagé quand lui seul a accepté de me gérer pour un salaire assez minable ; c’est vrai qu’il préfère la compagnie des enfants à celle de leurs parents. Mais alors, qu’est-ce qu’il attend pour en avoir lui-même des enfants ? Une partenaire, bien sûr. Et où voulez-vous que Jérôme rencontre l’âme sœur, lui qui est si timide, si modeste, si persuadé de son insignifiance ? Et pourtant, il aurait tellement d’amour à donner, tellement de tendresse à partager avec une compagne qui saurait le reconnaître. Jérôme n’y pense même plus, a renoncé après quelques rebuffades humiliantes. Et cependant, certains jours, on perçoit une petite lueur d’envie dans son attitude face à des familles visiblement heureuses et bien assorties. Il faudrait que je m’en mêle mais je me sens tellement impuissant face à cette situation. Qu’est-ce qu’un manège peut connaître aux femmes et à la manière de les séduire ? J’ai vraiment trop peu d’expérience de la vie réelle pour m’embarquer dans une aventure que je ne suis pas certain de maîtriser. C’est dommage, pourtant. 20
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