Sonate inachevée - Page 1 - test Séverine Vildy Sonate inachevée Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions A PARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0755-9 Dépôt légal : Avril 2009 © Edilivre Éditions A PARIS, 2009 6 Alors que Claire s’apprêtait à ouvrir un nouveau chapitre de sa vie, la nostalgie la poussa à s’élancer « à la recherche du temps perdu » dans le grenier de ses parents. Sa mère entassait tant de vieilleries que Claire éprouvait de la curiosité à redécouvrir cet antre mystérieux. Avec un peu de chance, elle mettrait la main sur la peluche de son enfance, un dalmatien sans allure, mille fois recousu, dont les tâches noires s’étaient envolées au fil des lavages. Loin d’abriter les trésors de la caverne d’Ali Baba, le grenier ressemblait à une énorme compression de César. Un tas d’objets de récupération, savamment empilés, couvrait le sol. Tout bien considéré, Claire oublia immédiatement la comparaison avec le sculpteur. Le parallèle avec une décharge sauvage s’imposait davantage ! La poussière lui irrita les yeux autant que l’humeur. – Maman ! C’est quoi ce bazar ? Oh là , là , j’y crois pas ! T’es folle de conserver autant de vieilleries ! Quel fourbi ! – On en reparlera dans quelques années. Je viendrai inspecter ton grenier et on verra si tu n’as pas conservé quelques souvenirs. 13 – Ouais mais à ce point-là , c’est pathologique. Je suis sûre qu’un psy trouverait un nom super compliqué pour expliquer pourquoi t’as besoin de garder ces vieux trucs… Tiens ! Pourquoi tu stockes une machine à coudre ? Tu sais même pas faire un ourlet ! – J’ai l’intention de m’y mettre quand je serai à la retraite, répondit-elle sans conviction. – Alors prévois de négocier un tarif dans un foyer de jeunes retraités désœuvrés ! Avec tout ce que tu as projeté de faire, ça va te coûter la peau des fesses : une adhésion aux leçons de couture, une à l’atelier de peinture sur soie, une à la chorale… Coutumière des railleries de sa fille, Nicole n’en avait cure. Elle n’interrompit Claire que pour s’extasier devant une adorable chaise en bois dont les dimensions singulières raviraient à coup sûr sa future petite-fille. Claire abandonna finalement les sarcasmes pour admirer la trouvaille de sa mère. Celle-ci ne s’offusqua pas des sautes d’humeur de sa fille qu’elle attribua à sa grossesse. La faute aux hormones ! Par ailleurs, leurs relations se lissaient harmonieusement. La maternité de Claire atténuait progressivement l’incompréhension qui les tenaillait parfois. Après une adolescence tourmentée, Claire réussissait à se construire et à devenir une femme forte, maîtrisant sa carrière et ses amours. Ni Claire ni sa mère ne se doutaient de la précarité de cette apparente sérénité. Pourtant, la seule vue d’une bibliothèque poussiéreuse suffit à ébranler l’assurance de la jeune femme. Les blessures de son passé émergèrent, tout à coup. Malgré la volonté manifeste de Claire d’étouffer ses souvenirs destructeurs, elle devait désormais affronter ses fantômes. 14 Claire prétexta un petit malaise pour redescendre. Son trouble n’était pas fictif et la présence de sa mère suffisait à l’accroître. Elle programma une nouvelle expédition dont sa mère serait écartée, c’était impératif ! Claire fut très persuasive et Nicole consentit à faire quelques courses pendant que sa fille se reposait. Le temps imparti étant compté, le claquement sourd de la porte d’entrée déclencha l’opération secrète. Le cœur battant, Claire remonta à la recherche de ses livres d’enfance. Oppressée, elle balaya du regard la bibliothèque vieillie par le temps. Ses doigts impatients déplacèrent les œuvres étudiées pour le bac de français. La pression dans sa poitrine s’amplifia. Tant de souvenirs enfouis : Une Vie de Maupassant, Les Fleurs du Mal de Baudelaire, Rhinocéros de Ionesco. L’afflux désordonné d’émotions ne la détourna pas de son objectif final : retrouver son livre d’Alice au Pays des Merveilles. L’inspection méticuleuse de la bibliothèque se solda par un échec. Néanmoins, elle lui permit de mettre la main sur son compagnon de jeunesse. Maigre compensation ! La découverte de son dalmatien préféré la laissa de marbre. La perte de son livre de Lewis Carroll l’obsédait. Elle redoutait que sa mère en eût fait don à un enfant bien que le bazar ambiant attestât de sa difficulté à se départir des témoignages du passé. Les yeux de Claire se tournèrent alors vers un scriban qui lui avait fait office de bureau pendant des années. Son pouls s’accéléra. L’abattant du secrétaire lui ouvrit la boîte de pandore. Des dizaines de livres pour enfants, aux reliures élimées, formaient une pile bancale, dépourvue de classement spécifique. Avec 15 détermination, elle fondit nerveusement sur « Alice au Pays des Merveilles ». La lettre reposait là , délicatement pliée. Il lui sembla que le papier, incroyablement fin, avait jauni. Elle reconnut son écriture, plus ronde qu’à présent, et l’encre violette qu’elle utilisait à l’époque. Les battements de son cœur résonnèrent jusque dans ses tempes. Un voile gris valsa devant ses yeux. Ses capacités d’analyse s’embuèrent. Ses jambes faiblirent. Devait-elle se replonger ainsi dans le passé, au risque de rouvrir des blessures anciennes ? Ses mains – peut-être aussi sa tête – décidèrent que le moment n’était pas opportun et glissèrent la correspondance dans une poche, sous son ventre arrondi. L’ouvrir fut inutile. Refoulés depuis dix ans, des sentiments complexes ressurgirent immédiatement. Claire sortait tout juste de l’enfance lorsqu’elle avait rédigé cette lettre, dans un moment de profond désespoir. Incapable de faire parvenir ce pli à son destinataire, elle avait choisi de confier son secret aux pages d’un livre cher à son cœur, à l’abri de toute indiscrétion. Le passé avait visiblement choisi ce jour pour se réveiller d’une longue léthargie. 16 LA PHYSALIS (1986-1993) Plante ornementale, d’ origine américaine, dont le calice, après floraison, s’ accroît en une sorte de cage membraneuse, orangée, entourant une grosse baie. Syn. : alkékenge, coqueret, amour-en-cage. Le Petit Larousse 17 Chapitre 1 Comme au cinéma ! Depuis six ans déjà , Claire étudiait avec application le piano au conservatoire de musique de Bordeaux. Son professeur, Charles Eluard, s’émerveillait de sa dextérité mais aussi de sa maturité, en décalage avec son jeune âge. En trente ans d’enseignement, il avait connu peu d’élèves avec un tel don. La sensibilité de Claire l’émouvait ainsi que la qualité technique de son jeu. Il attendait d’elle qu’elle visât l’excellence et ne comprenait pas qu’elle n’exploitât pas totalement son potentiel. Face à un tel prodige, il rêvait d’un investissement total, incompatible avec les aspirations d’une enfant. Du haut de ses treize ans, ses préoccupations existentielles se polarisaient plutôt autour de sa recherche d’identité et de la quête du prince charmant. Il semblait à Claire que les adultes ne décelaient en elle qu’une petite personne à fort potentiel. Cet enthousiasme la flattait mais elle rêvait de devenir plus qu’une jeune fille sage, intelligente et douée pour le piano. Au cinéma, les héroïnes 19 n’étaient pas aussi parfaites mais passionnées, entières, tourmentées, et elles ne parvenaient à trouver tout leur relief qu’après avoir vécu une grande passion amoureuse ! Son Rhett Buttler lui apparut en 1986 sous les traits d’un séduisant jeune homme à la barbe mal rasée. Lorsqu’elle le vit descendre l’imposant escalier de l’école de musique, son cœur s’emballa. L’incarnation du héros romanesque prit corps sous ses yeux enfantins. Ses cheveux bruns, son front large, son regard azur, tout en lui la captiva. Elle ferma les yeux et se repassa en boucle cette scène mémorable… comme au cinéma ! Par la suite, Claire ne cessa de croiser son idole dans les couloirs du conservatoire. N’était-ce pas un signe du destin ? Informer sa meilleure amie de la découverte de la « huitième merveille du monde » devint une nécessité. C’eût été un péché de la priver d’une apparition céleste ! La rencontre des deux jeunes filles remontait aux bancs de la maternelle. Leur passion commune pour la musique avait soudé un peu plus leur amitié. Si Claire excellait au piano, Elodie se révélait, quant à elle, une brillante altiste. Par ailleurs, le comportement extraverti d’Elodie fascinait sa camarade, bridée par une retenue naturelle. C’est précisément le bagou d’Elodie qui permit de nourrir la curiosité de Claire. Quelques questions ciblées auprès de la secrétaire la renseignèrent sur le bel inconnu. Quoi de plus courant qu’une élève s’entiche d’un professeur ! – Il s’appelle Léopold Couraud, il a une vingtaine d’années et il est prof de piano. Il habite chez sa mère à Pessac et il paraît qu’il traîne avec une bande de 20 musicos zarbis, lui annonça Elodie, fière de ses découvertes. – Tu sais s’il a une copine ? – T’es mal barrée, il paraît que c’est un tombeur ! Les filles sont toutes raides dingues du beau gosse ! D’ailleurs, même la secrétaire en pince pour lui ! – C’est mort ! Il s’intéressera jamais à moi, soupira Claire. – C’est clair que tu vas devoir sortir le grand jeu. Si tu te contentes d’un sourire niais à chaque fois que tu le croises, tu vas passer pour une neuneu. La jeune pianiste s’employa alors à séduire le fringant professeur avec les armes d’une adolescente de treize ans. Ses clignements de paupières, ses sourires charmeurs reçurent un écho assimilable au néant. Elle en déduisit qu’il préférait les femmes plus énigmatiques. Son sourire se mua donc en une moue digne de Mona Lisa, sa démarche devint plus altière. Malgré ses efforts, il ne daigna pas croiser son regard. Vraisemblablement, les années qui les séparaient n’étaient pas étrangères à ce manque d’intérêt mais elle entendait dire si souvent qu’elle faisait plus mûre que son âge… Sur les conseils avisés de son amie, elle entreprit de devenir plus sexy. Finie la jeune fille sage, place à la rebelle ! Une photo de Madonna scotchée sur la faïence de la salle de bain, un tube d’eau oxygénée à la main, Elodie décolora, coupa, coiffa… Cette initiative ne fut pas du goût de la mère de Claire. Curieusement, elle parut hostile au charme branché de la Material Girl. Résultat des courses : une séance pimentée de morale et un passage obligatoire chez le coiffeur. 21
Sonate inachevée - Page 1
Sonate inachevée - Page 2
wobook
edilivre.com