L'amour à l'envers - Page 1 - Martial Houvet L’amour à l’envers Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2621-5 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Cette histoire a été entièrement imaginée à partir d’un fait divers vécu. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé, est tout à fait fortuite et involontaire. 9 Sommaire DÈS L’AUBE........................................................ 17 LE PREMIER PAS ............................................... 61 APRÈS…............................................................... 105 DOMMAGE…...................................................... 129 ET PUIS… ............................................................ 193 DEMAIN… ........................................................... 233 ENFIN…................................................................ 283 NOTE SUR LE PERSONNAGE D’ALEXIA ...... 285 11 DÈS L’AUBE Il y aura toujours un homme qui habitera mon esprit de façon obsessionnelle, c’est mon père. Mon père est né quand j’avais treize ans. Probablement en cette belle journée de mon anniversaire le 2 avril. Il est né avec cette maturité qu’ont les hommes de quarante ans. La puberté avait libéré en moi les premières sensations quand mon père m’est apparu. Beau comme un astre, fin comme une ligne. Une allure de félin, un véritable tigre dépourvu de griffes. Ses yeux clairs faisaient deux taches d’amour sous une splendide crinière brune que l’épaisseur alourdissait sobrement. Son beau sourire, gonflé d’étoiles et de nacre, inondait sa tranquillité d’homme, et à chaque fois qu’il l’allumait, cela réchauffait mon corps. Toute la journée absent, il travaillait beaucoup et rentrait tard. Je l’attendais, déjà blottie dans sa présence, bien avant qu’il n’arrive. Son baiser, sur mon front, me rassurait, et tout à coup une force intense m’envahissait. Le timbre de sa voix, grave et onctueux, glissait dans l’espace en de lentes vibrations. 17 Mon père est né quand j’ai eu treize ans, sûrement parce qu’il fut le premier amour de ma vie. Le premier homme qui, à cet âge-là , m’est apparu comme tel. Étant la seule personne de la maison pourvue d’un sexe féminin, mon père devenait « mon homme ». Jusqu’avant cet âge de la puberté, le sang coulait dans mes veines avec une relative insipidité. L’amour avait une forme d’écran de télé, avec des feuilletons américains stéréotypés, du style BCBG. Fille unique, le départ d’une mère décédée trop jeune, les premières difficultés liées aux garderies, aux nounous, les présences paternelles courtes et espacées, la solitude au quotidien, furent la nourriture d’une enfance handicapée par l’absence. Par l’absence de l’autre féminité, de l’autre indispensable, de l’autre identique, de l’autre moi, de celle que l’on tète, de celle qui avait un sexe comme le mien et depuis lequel j’avais découvert le jour. Elle était partie alors que je gazouillais et que mes lèvres cherchaient son sein. Son image n’eut point le temps de se graver. Elle fut donc remplacée par l’absence et il fallut alors que je tète l’absence. L’absence est une nourriture avantageuse qui fortifie la pensée vers soi. Quand on est une gamine de huit ans, déjà l’absence de la question devient un avantage, un atout. Privée de la question éducative, de la question posée par le guide, par celle qui éclaire, par celle qui réchauffe, très tôt s’était construit en moi un esprit subjectif avec lequel j’alimentais mes premières visions. L’absence d’une mère, c’est l’absence de tout. Je me retrouvais donc seule… Seule dans le besoin 18 d’être seule. Solitairement seule. Je me retrouvais comme dans une salle vide dans laquelle les murs auraient disparu. C’est mon père qui avait reconstruit les murs. Puis, avec une infinie patience, il avait accroché les images de ma mère dessus. Tous mes premiers pas furent éclairés par ces images-là . J’ai grandi avec une maman en histoire et en carton. Et puis, lentement, à chacun de mes pas, mon père a pétri le carton, il lui a donné un sens, une âme. Quand il me parlait de ma mère, il devenait conteur. Si les petites filles ont eu leurs contes de fées, moi, j’ai eu le conte de ma fée. De cette fée qui avait envahi le cœur de celui avec lequel elle m’avait conçue. À chaque fois qu’il me parlait d’elle, l’émotion de cet homme tranquille, à la fois calme et énergique, me traversait la peau. Il y avait un homme à la maison que j’appelais papa. Mais quand je disais le mot maman, ce n’était pas pour appeler. Heureusement, mon père incarnait la tendresse. Il diffusait la tendresse par sa présence. C’était simplement parce que toute la force qu’il déplaçait m’enveloppait comme une caresse. C’était simplement parce que les regards qu’il m’adressait étaient toujours posés sur la douceur de son sourire, c’était simplement parce que les mots qu’il me disait avaient la couleur et la chaleur du bonheur. Avant treize ans, je planquais tout cela dans un isolement volontaire où le partage n’avait aucune place. Je vivais dans mon intérieur. N’ayant pas d’autre, l’autre était moi. Je prenais tout, je ne donnais rien. 19 En réalité, mon père était une source où je me désaltérais seule. J’allais y boire quand j’avais soif. Nous ne vivions pas à deux, je vivais seule avec lui et aussi, avec cette solide solitude imbécile qui fut ma compagne jusqu’à l’âge où le premier événement menstruel vint me sortir de l’enfance. Mon père m’avait expliqué et je ne fus guère surprise. J’avais fêté mes treize ans quatre mois auparavant. Ce matin-là , dans ma petite salle de bains de nouvelle jeune fille, je perçus qu’avec mon enfance, la solitude s’en allait. Jusqu’alors, je sentais la solitude non pas comme une situation d’ambiance extérieure, mais comme une espèce de blocage intérieur. Et voila qu’avec le sang, ma solitude liquéfiée s’en allait vers son agonie. Le besoin des autres se pointa. Alors, toute nue, je regardais ce corps maigre qui venait de changer, sans que rien, en dehors de quelques gouttes de sang, ne le laissât paraître. Mes seins, en poussant à la vitesse de l’immobilité, prenaient des allures de mandarines ridicules et je me demandais vraiment si bientôt, il n’y aurait pas les feuilles avec. Vu d’en haut, mon pubis faisait un bond vers l’avant et plongeait entre la maigreur de mes cuisses aussi parallèles que deux poteaux soutenant une pancarte. Les deux pointes saillantes du bassin s’évertuaient à transpercer ma peau, avec l’espoir flagrant qu’elles y parviendraient. Pendant l’enfance, je ne me trouvais pas. À l’aube de l’adolescence, je me trouvais moche. La seule partie de mon corps qui me plaisait était mes fesses. Le miroir de ma chambre me renvoyait l’image d’une cascade d’osselets dégringolant entre les barreaux 20 d’une cage rachitique dont la courbure, en traversant les hanches, se fondait à la base en une douce ligne qui séparait deux tendres et ravissantes collines de chair à la fois fermes et moelleuses. À chaque fois que je regardais mes fesses, j’étais attendrie. C’était le seul endroit de mon anatomie où il y avait de la graisse. C’est dire… Mon père me rassurait en disant qu’à mon âge, il valait mieux être maigre que le contraire. Tout de même… Dès que ces premières menstrues disparurent, je vis mon père différemment. Je vis l’homme et il m’appartenait. Ce bel animal, campé dans sa superbe musculature, était à moi. À moi seule. Tout au moins je le pensais. L’absence de ma mère et l’absence de souvenir d’elle en vie, m’imposaient des prérogatives d’appartenance complète. Je me suis soudainement sentie dominante. Je me mis à lui donner des ordres, à lui poser des questions, surtout au sujet de sa sortie hebdomadaire, tous les jeudis soir. Je n’allais plus à la source pour me désaltérer, mais pour qu’il me désaltère. Maintenant, il y avait une femme à la maison, il avait donc des comptes à rendre. Oui, il y avait une femme à la maison. Une femme vierge peutêtre, mais une femme quand même. L’idée qu’il fallait encore accomplir un acte pour que je devinsse femme ne m’effleura pas. Le poids de la solitude ayant disparu, j’eus envie de recevoir mon amie Margot. Mon père en fut ravi. Enfin quelqu’un de plus à la maison. J’aimais bien Margot. Nous étions en quatrième, dans la même classe. Elle n’était pas comme moi. D’un an mon aînée, elle jouait déjà au prof. 21 Au sein de son foyer, elle était la cadette d’un frère qui venait d’avoir vingt ans. Un homme quoi. Très intéressée et avisée sur les choses de l’amour, elle faisait figure d’ancienne expérimentée. Moi qui regardais mon sexe comme une chose lointaine, j’étais toujours avide de ses derniers racontars. Cela commençait toujours comme ceci : « Tu sais ce qui est arrivé à mon frère… ». Et derrière cette locomotive, elle rattachait les wagons d’une histoire abracadabrante où les filles avaient un rôle prépondérant. Cette journée-là , elle ne parla pas de son frère. Elle me parla d’elle. Après avoir préparé les pâtisseries dont nous avions convenu la recette, en attendant que mon père soit prêt, nous décidâmes d’aller prendre une douche. Margot était belle. À quatorze ans, son corps était celui d’une femme. Elle avait deux vrais seins, magnifiquement bombés, fièrement suspendus à un buste finement dessiné. Ses hanches harmonieusement évasées encadraient un ventre lisse et plat orné au pubis d’un joli duvet blond. La lenteur de ses cuisses descendait en un galbe souple et longiligne. Quand nous fûmes sous la douche, je me sentis bien et ris comme une folle des moindres bêtises que disait Margot. Nos éclats de rires fusaient, transperçant la buée qui s’échappait de l’eau. Ce fut elle qui proposa de me savonner : « ensuite, rajouta-telle, ce sera toi ». Elle prit un flacon de gel moussant, enduisit copieusement ses deux mains de produit onctueux, puis les posa sur mes épaules inondées par la douche. Le cliquetis des chutes d’eau glissant sur nos corps agrémentait l’ambiance où nos rires s’étaient 22
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