Ceux d'ici, d'ailleurs... - Page 1 - Bernard Tellez Ceux d’ici, d’ailleurs… Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2592-8 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Il y a toujours des gardes-chiourmes partout, des kapos, à cheval sur les travailleurs de base et l’autorité supérieure, des petits chefs de mes deux. Abel Dubois s’en méfiait, en les détestant plus que les autres… Issus du rang, il ne leur manquait plus que la cravache pour se faire obéir. Dans le microcosme de la vie qu’est le milieu du travail, ils jouaient le rôle de mouchards. Il aurait dû s’en payer un, avant de partir, un de ces enfants de salaud… Enfin, il en sortait indemne, ce n’était pas si mal… Il avait maintenant une petite retraite d’état, et si tout le monde n’a pas un oncle d’Amérique, qui pense à vous, avant de mourir, par le biais d’un notaire, les autres se montrèrent envieux de son héritage : Imaginez-vous, quand on n’a plus besoin de travailler ! Ses adieux furent brefs, juste un salut, comme on crache, par terre… Il n’offrit rien, même pas à Lili, la profiteuse. – Je te dois maintenant un petit cadeau. Quand tu voudras, dit-elle, les jambes fébriles, légèrement écartées, les seins dressés. Il lui tapota les fesses : – Dans un hôtel quatre étoiles, ou chez toi ? demanda-t-il, avec ironie. Fais-toi jouir toute seule, ma belle, ou choisis le premier con venu… Tu m’as déjà assez fait bander, pour rien ! 9 Elle faillit en tomber des nues, stupéfaite, vexée. Il l’oublia… Quand ce fut le tour du chef de centre, il avait l’air plus vexé encore que sa prétendue amie. « Je m’y attendais, dit-il. Cela ne pouvait que finir ainsi, avec vous, un simple vidage, à l’encontre de vos états de service, ou une occasion exceptionnelle, dans ce genre… » Abel lui tourna le dos, mais avant de le quitter, il ne lui serra même pas la main. Il sentit, en lui, dès lors, la remise en question de ce qu’il avait pu subir jusqu’ici… Il venait de faire un serment, à lui-même, de ne plus jamais se coucher devant personne. Le patron revint à la charge, voulut cependant arroser ça, à ses frais… Il accepta, en souriant, par curiosité, pour voir quelle attitude, le prétendu cadre supérieur aurait jusqu’au bout… Combien de fois, suivant l’avis de ses mouchards, ce dernier ne lui avait-il pas reproché de mal travailler, en menaçant périodiquement de lui mettre un blâme ? Il avait souvent songé à démissionner. Cela sentait le pourri, les œufs avariés, le tas d’ordures quotidiennes. Qu’est-ce qu’il fichait là, depuis belle lurette, où rien ne l’intéressait ? Le « hic », c’était comment trouver le même genre d’emploi, ailleurs, c’est à dire rien, auquel, plutôt mal que bien, il s’était habitué ? On revient toujours, comme un chien, à sa niche. Après chaque menace de blâme, la peur lui donnait un coup de fouet. Abel Dubois travaillait, à l’arraché… Il aboyait, de temps en temps, puis ça se calmait. Cela durait deux ou trois semaines, puis il se relâchait, il devenait flegmatique, sans intérêt. Comment résister à la routine, quand elle vous tient. ? Elle vous englue dans la masse, on n’est plus bon qu’à sécréter de l’huile de fonctionnaire, ou de rond-de-cuir ? Au bout des trois semaines, c’était de la part de ses chefs, de 10 nouveaux avertissements. Abel Dubois constata qu’il bossait, avec assiduité, à peu près dix-huit jours par mois, le temps qu’on le remît sur rail. Il était à bout… Quand il démissionna, ce fut avec un « ouf », un râle, à bout de souffle, cela vint à point, comme un boxeur, sauvé par le coup de gong… Ils arrosèrent ça, au café du coin, puisque le patron y tenait… Le taulier, comme on l’appelait, n’était quand même pas un mauvais bougre, mais ce n’était pas vraiment son travail, il n’y pouvait rien, car il avait trop de responsabilités… Dans la boîte, ce qui primait, c’était l’ordre et le rendement, avant tout. Le patron n’aurait jamais la chance, comme Abel Dubois, de partir, une occasion unique, inattendue, comme s’il venait de gagner au loto. Sa perspective de carrière de chef d’établissement, était devant lui, il n’avait pas le temps de s’attarder à des détails. Il y avait certains microbes, dans la boîte. Il fallait les éliminer, ou les faire fuir, comme des mouches, au « tu – pu-nez », l’insecticide. Marine vint aussi, au bistrot, pour les adieux. Elle était l’une des six cents employés, et faisait partie du staff du patron, un peu importante, « cadre ». Le centre travaillait en continu, vingt-quatre heures, sur vingt-quatre. Elle vint, avec Gilbert Taillard, chargé des relations publiques. En compagnie d’une autre femme, aussi, dont je ne peux pas citer le nom, qui travaillait à la comptabilité, qui avait du chien, comme on dit, la troisième affaire sentimentale d’Abel. Ainsi il y avait Lili, X, qui jouait le rôle de caissière, et de comptable, au bureau d’ordre, et Marine, la cochonne. A dire vrai, il n’avait jamais rencontré une femme qui lui faisait des pipes, comme elle, en professionnelle. Cela avait lieu, le plus 11 souvent, à l’écart des autres, dans un recoin du dernier étage, ou chez elle, ou dans sa voiture. Il se mettait à l’aise, pour jouir le mieux possible. Il lui caressait la nuque, le dos. Il la baisa, plusieurs fois, avec envie… Ils prenait leur temps, durant le weekend, et forniquaient… Il faisait la sieste, chez elle, après un bon repas. Comme il faisait de la peinture, il l’avait peinte sur un tableau : « La maja nuda ». Cela ne valait pas Goya, mais il sentit qu’il avait du talent. Cela plut, à Marine, aussi… Elle le baisa tendrement, pour le remercier, elle se donna comme si elle avait eu vingt ans de moins, avec un corps de jeune fille. Il n’en revint pas, et fut étonné d’éprouver un début de sentiment, pour elle. Ainsi, il la troussait, à qui mieux-mieux, quand le besoin s’en faisait sentir, lorsqu’elle l’invitait chez elle. Il lui relevait la jupe, descendait sa culotte. Les mains à plat sur la table, devant les couverts non desservis, elle attendait qu’il obtînt satisfaction, qu’il prît son dû. – Cela t’a plu, lui demandait-elle ensuite, en se rajustant, et en s’installant pour la vaisselle. – Ouais ! Il disait toujours, ouais. C’était quand même mieux que dans le cadre et l’ambiance du centre de tri, où chaque jour, on était obligé d’assister au psychodrame de tel, ou telle. De quoi leur fermer la bouche, en leur mettant le con dedans, comme une sucette, ou un biberon. Il oubliait qu’il y en avait certaines, ou certains, aux dents plus crasseuses, plus sales, et infectes, que les latrines, que les préposées au nettoyage récuraient, au javel, tous les jours. Ils sentaient la bibine, ils fleuraient un gaz carbonique impossible, un véritable chalumeau… Il se sentait quelque peu inférieur, à eux, car il n’avait jamais su souder. 12 Ceux qui faisaient partie du personnel de base, les institutionnalisés, n’avaient pas le temps de trop courir, en employés modèles et assidus, qu’ils étaient, à cause des horaires. Le temps, le temps ! Il est toujours compté, quand on est sur orbite, si long à vivre dans l’arène, dans l’ambiance du travail, là où on estocade le taureau, à bout de forces, jusqu’à temps qu’il se laisse conditionner, qu’il s’habitue, qu’il n’ait plus rien à dire… On le réserve à point, pour le lendemain, le surlendemain… C’est une assuétude incontournable, un assassinat de longue durée, même si chacun ne s’en aperçoit pas, ce qui prouve qu’il y en a qui n’ont pas d’âme, rien à bouffer, à force de la mordiller. A croire qu’ils n’avaient rien, au départ… Il se sentait de plus en plus voué à Marine, elle l’avait conditionné. Il releva la tête et se dégagea, à temps. Il n’était pas un moucheron qu’une araignée épeire prend dans sa toile, il voulait garder les contrôle de ses décisions. Ce qu’il éprouvait pour elle, n’était pas du véritable sentiment. Si l’occasion fait le larron, selon lui, toutes ces années passées à la Lampe, comptaient pour du beurre. Un bagne moral, que Marine adoucissait de ses complaisances… « Qu’as-tu fait de ton talent ? », se demandait-il, parfois. – De quoi ! – Vous me ferez quatre jours ! Corvée de chiottes ! déclarait, celui qui se disait Kapo. – Bien, mon capitaine ! Mon caporal, pardon ! « Autrefois, on faisait de la notion de travail, une valeur, mais jamais pour moi, car je suis né avec un poil dans la main, songea-t-il. » 13 Rien ne correspondait à ses motivations, mot tabou. « J’ai passé un concours merdique, ce qui ma donné la possibilité d’avoir un alibi » Motivations ! Qui vous parle de motivations, d’aptitudes ! Ce n’était pas ce langage, lorsque l’on assistait aux AG, obligatoires, astreint à se boucher les oreilles, ou à décrocher, sur un air de Bach : « Jésus, que ma joie demeure ! », devant les propos du responsable syndical, qui résonnaient, dans la salle, qui tachait de convaincre, avec un vrai talent d’orateur, ce qui prouve qu’il y a toujours le moyen de s’en sortir… Mais la mafia des syndicats, leur monopole, les privilèges de la pensée contradictoire, lui tapaient sur les nerfs, d’être réduit à l’état de mouton, sans avoir rien à dire, par désintérêt, d’opter pour une grève ou pas, comme les autres, satisfaits, à l’heure de la pose, d’en rajouter, derrière un verre de bière. Lui, pas… « Le mieux, c’est de se casser ! songeait-il… 1+1 : 3 ! » – Mais pourquoi travaillez-vous, alors ? lui demandait-on. – Pour gagner ma vie… – N’oubliez jamais qu’il y en a des milliers qui se bousculent au portillon, pour prendre votre place ! Ainsi, presque tous habitaient à la périphérie de la ville, et se choisissaient, entre eux. Ils prenaient ce qui leur tombait sous la main. Lili, il n’avait jamais réussi à l’avoir, mais elle acceptait enfin, s’offrait, parce qu’il avait du flouze, qu’il pouvait lui assurer un bon standing de vie, qui sait, même ne plus travailler, qu’il l’avait soupçonnée, un temps, d’avoir 14 l’habitude de se masturber, de rester dans sa bulle, ou d’être lesbienne. Marine vint, avec celui qu’elle lui avait préféré, ce Gilbert Taillard, nouvel et jeune arrivant, dans la maison. Marine était la plus jeune des trois, la seule à avoir un joli corps, sauf Lili peutêtre. Mais il n’avait jamais vu Lili, à poil. Il ne pouvait pas vraiment comparer, c’était du domaine de la fiction. Naturellement, cela ne l’empêchait pas de se faire une idée. Aujourd’hui, si elle se montrait nue, devant lui, il faudrait qu’elle s’active, qu’elle y mît du sien pour lui tailler une pipe. C’était dans sa tête, il avait trop souffert à cause d’elle, parce qu’elle lui faisait envie. Désormais, il était vacciné… Marine vint, séduite, après lui, par Gilbert, jeune homme plein d’entrain, qui voyait grand. « Au suivant ! », songea-t-il. Gilbert Taillard était venu chez eux, pour y effectuer un stage très court, en tant que cadre supérieur. Il attendait des fonds pour se lancer dans de grandes entreprises. Il fit croire, à Marine, qu’il l’associerait à sa vie, à ses affaires. Mais cela faisait presque quatre ans que le patron l’avait engagé, juste presque quatre que Marine l’avait quitté pour lui, ce m’as-tu vu. « Vous pouvez en même temps fêter votre quatrième anniversaire », dit Abel, à la jeune femme, au comptoir du café, qui rougit. Cela la gênait de le revoir, une dernière fois, mais pourquoi est-elle venue ? Il la voyait devenir presque pourpre, à chaque qu’il la croisait, dans les couloirs de l’immeuble. A croire qu’elle avait mauvaise conscience de l’avoir quitté, un peu désolée de s’être trompé au sujet de Gilbert, qui ne valait pas mieux que lui. Et puis on a du mal à oublier ceux pour lesquels on a éprouvé du sentiment. C’est dur, d’un commun accord, de se traiter en camarades, 15 quand on se voit, et que l’on a eu des rapports intimes. Mais Taillard était plus jeune, moins laid. Ce qui ne veut pas dire qu’Abel fût vraiment laid… Il se trouvait le visage fade, un peu fané, défraîchi par ces journées passées à l’ombre, dans cette atmosphère indigeste d’air conditionné, qui fonctionnait, en continu, hiver comme été… Il avait les yeux bleus délavés, à force de trier des lettres. Cela le défigurait, tant ce boulot était con. Il se sentit rajeunir, depuis… Le tour joué par Marine lui avait fait beaucoup de peine, sans parler de Lili… Où trouver une personne aussi jolie, qui veuille de lui, avec de si belles jambes, une si belle cambrure, un sourire aussi gracieux ? Ils étaient bien ajustés l’un à l’autre, quand il la prenait. Elle y prenait son pied, autant que lui. Qu’était-elle allée faire, avec ce Gilbert Taillard, quelle idée l’avait prise ? L’attrait de la nouveauté, sans doute… Etait-il mieux fait de sa personne, avait-il de plus grosses couilles, avaient-ils une intimité d’esprit plus proche, l’un de l’autre ? Il s’était posé des questions, quand elle l’avait quitté, assez désemparé. Marine comblait une place dans sa vie, dont il n’était pas vraiment conscient lorsqu’elle était là, elle l’avait préservé d’une solitude, sans appel. Quand il rentrait chez lui, ça commençait de bouger autour de lui. Parce qu’on le sentait seul, désormais, il était devenu vulnérable, avec sa sensibilité d’écorché. Etait-ce un crime, à notre époque ? Il y avait de plus en plus, de gens qui vivaient seuls… Et puis, il y avait de plus en plus de connards. Il fit presque une déprime, il eut un mois de congé maladie qu’il alla passer dans une clinique spécialisée. En sortant, il était encore plus con, avec les mêmes problèmes. On les suspend au portemanteau, en entrant, puis ils reviennent, leur poids s’accentue, leurs 16
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