La condition des Grands - Page 1 - test Kader Ben Mohamed La condition des Grands Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-8121-0167-0 Dépôt légal : Janvier 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Ceci est mon livre. Il est le témoignage d’une humanité bâtie sur des préjugés et des vérités communes si invincibles qu’ils en sont devenus aussi indéracinables que sa nature. Dans la connaissance qu’elle a du monde, gît comme un prédateur endormi la volonté humaine et non le monde lui-même. Car ce dernier est une adversité contre laquelle le virus de la pensée érige les plus prodigieux mécanismes de défense. Le Savoir. En quelque domaine que ce soit, ce dernier n’est qu’un gigantesque artifice où l’identité humaine parvient toujours à se frayer un chemin. Ainsi vont nos siècles. L’homme n’est plus l’avenir de l’homme, il n’est que l’héritage de ce qu’il fût déjà, jadis. Quant à savoir ce qu’est le monde, c’est là sans nul doute la chose la plus ignorée. Et elle le demeurera aussi longtemps que nous en ferons cet esclave soumis à l’empire métaphysique de nos désirs. Tant que nous croirons qu’il y a davantage de choses en nous que d’étoiles dans l’univers, nous resterons dans cette erreur si commune et si universelle de l’anthropocentrisme souverain dont la puissance illusoire est d’assiéger toute chose dans les différents mirages de notre Cour. La noblesse fut abolie parce qu’elle fut un jour à nos yeux un privilège pour certains, il ne nous reste donc plus qu’à l’abolir parce qu’elle est en vérité pour tous une formidable illusion. Ben Mohamed, le 14 mai 2006 I J’ai étudié un grand nombre d’œuvres humaines avec un effort impartial certain. Je me suis employé à lire tant d’ouvrages que, par la lecture, je finis par découvrir un lieu où l’humanité y a exprimé ses angoisses, ses inquiétudes, ses désirs, ses volontés, toutes ses élévations et ses chutes. J’y ai alors percé les secrets de son empire. Je sais maintenant que la lecture n’obscurcit point l’esprit, qu’elle ne mécanise en rien nos pensées et nos idées, mais qu’elle nous donne plutôt cette puissance inestimable de détruire ou de fabriquer des mondes. Je me suis agréablement considéré comme un aventurier ivre de conquêtes et s’abandonnant à ces spectaculaires voyages dans l’univers des mots, non pas ces mots en tant qu’entités statiques d’un lexique ou d’une sémantique car ce n’est là rencontrer que chose arbitraire et contingente. Je parle des mots en leur pouvoir profondément libérateur. Loin d’asservir notre âme au langage, lire est cet acte par lequel nous prenons conscience de la démesure des choses ou plutôt de la liberté que nous avons de nous affranchir de leur ordre apparent. Mais c’est sans doute dans l’écriture que nous parvenons à sauver notre liberté de sa 9 simple possibilité formelle car elle trouve son accomplissement le plus puissant dans les mots. Se dresser devant les plus grandes évidences du monde et dompter la force des choses, c’est là une vertu propre à l’écriture. Et pourtant, nous ne connaissons en rien cette force des choses, si ce n’est sous la forme d’une expression linguistique dont le but est de marquer notre impuissance face à l’infondée fatalité du monde. Notre monde d’aujourd’hui est riche de ses histoires passées, fondées par de multiples témoignages, de ses inventions et découvertes inaugurées par tant de génies, de ses révoltes et révolutions dont le noble dessein ne fut autre que l’idée du Droit, celle de la Liberté, de la Vérité, du Bien, de la Beauté et de toutes ces valeurs utiles pour l’avènement d’une humanité toujours meilleure. Toutes ces œuvres admirables, même celles dont la cruauté ou les qualités mésavenantes ont tenté de faire profession savante, toutes, se sont investies à témoigner ou à prédire son histoire. Mais tous ces penseurs, philosophes ou hommes de science, sociologues ou historiens, artistes ou techniciens, politiques ou religieux, sont les plus grands créateurs de symboles par lesquels notre esprit étale, sans trouver fin, sa puissance en diverses applications : sciences, technologies, histoires, religions, arts, philosophies, sociologies, politiques, économies. « Arrêtez-vous, guerriers ; pourquoi prendre ce chemin ? Qui êtes-vous ainsi armés ? Où allez-vous ? (…) ils hâtent leur fuite vers la forêt, en mettant toute leur confiance dans la nuit. » 1 1 Virgile, Enéide, Livre IX 10 Et voilà nos spécialistes en connaissance comme des êtres perdus dans une immense forêt avec pour seule lumière l’obscurité de leur vanité, à chercher le meilleur chemin sans pour autant mesurer la valeur réelle de cette petite branche qu’ils piétinent sans réfléchir. Ils sont comme des troupeaux d’animaux différenciés en cultures, toujours en quête d’un gibier bien plus délectable que celui qui s’offre manifestement à leurs yeux. Vouloir connaître est toujours vouloir posséder. Et c’est parce que nous n’avons rien en réalité dont nous en estimons réellement la valeur que notre esprit s’égare vers des possessions voulues et arbitraires qui ne font que dissoudre notre identité dans des choses pourtant déjà acquises. L’homme est une exhortation à l’illégitime propriété du monde. Rousseau a été fort sage de voir dans l’acquisition du sens de la propriété la première étape de l’évolution humaine. Mais l’expression « Ceci est à moi » est en réalité fondatrice de l’anthropomorphisme le plus radical, c’est-à-dire non pas un progrès, mais l’état premier de l’esprit humain. J’ai lu un soir, où j’étais parvenu à ne pas me laisser vaincre par la fatigue, un texte de Freud passionnant et tellement enrichissant qu’il était aisé de s’abandonner à une lecture longue. Ce que je fis. L’auteur y affirmait que l’origine de la pensée humaine résidait dans la résolution anthropomorphique du monde, que le monde n’avait pu être connu de l’homme qu’à partir du moment où celui-ci lui avait imposé son image. J’avais longtemps médité cette idée pour m’apercevoir qu’un monde où tout serait signe humain est profondément inquiétant. La pensée boiteuse et stérile des philosophes ou tout autre individu s’arrogeant du droit de connaissance, 11 me répondrait aisément en soulignant ce fait pour eux essentiel, à savoir que poser son identité dans le monde c’est bien là ce qui rend l’homme proprement humain. Mais cette évidence formelle ne rend pas plus sage, ni plus instruit, elle dispense juste de penser. L’humanité est restée empêtrée dans un anthropomorphisme bien plus grave que celui des premiers hommes. Ces derniers sont excusables, ils commençaient tout juste à penser et tentaient, en interprétant le monde relativement à leur condition, de résoudre les problèmes de la vie quotidienne, défiant les lois hostiles ou bienveillantes de la nature qu’ils ne comprenaient que de cette manière. Mais nous, qu’avons-nous sinon d’innombrables signes fournis par d’autres bien plus anciens que nous et dont nous sauvegardons encore l’insignifiante actualité ? Tout le monde connaît le sens le plus obvis de ce mot que je considère comme l’un des plus pathogènes de la langue française, à savoir celui d’anthropomorphisme. C’est la doctrine qui affirme, et là je vous laisse apprécier l’insolente réduction, que toutes les choses se représentent leur réalité à l’échelle et sur le modèle de la réalité humaine. C’est bien. Voilà chose merveilleuse que le monde ne soit connaissable que par nous pour la simple raison que c’est nous qui le pensons. Kant a consacré plus de sept cents pages d’un livre pour le montrer. Et la paresse des savants ne s’arrête pas là, elle est bien plus grande. Il faut en effet un esprit bien paresseux pour croire à l’existence de vérités objectives. A partir du moment où nous sommes seuls à penser le monde, les belles vérités qui s’y trouvent ne sont pas autre chose que celles que nous avons décidées d’introduire. Nous nous refusons à le reconnaître par je ne sais quel vice ou 12 imperfection de l’esprit. Il est vrai qu’il est rassurant de poser son image sur les choses, mais ce n’est là que l’angoisse d’une conscience faible qui a peur de se perdre. L’homme est-il destiné à se retrouver ou même à se perdre lui-même par le truchement de la volonté bienveillante ou vindicative de Dieu ? Ni l’un ni l’autre, l’homme est, rien de plus, mais c’est déjà beaucoup. Et c’est parce qu’il n’est que ça que l’homme a édifié un univers de symboles dont le rôle illusoire est d’étendre gratuitement sa puissance. Plus il y a de symboles, plus il y a de puissance. Le passage de l’animalité à l’humanité ne s’est fait que par la dynamique du symbole, et cette spéculation anthropologique concerne tout aussi bien les hommes primitifs que civilisés. L’homme crée le symbole, le symbole interprète le monde, et le monde humanise l’homme, voilà le mouvement commun à toutes les facultés de notre esprit. Toute la connaissance humaine dépend de cette relation trinitaire fondamentale entre l’homme, le symbole et le monde, relation dans laquelle le monde n’est qu’un supplément identitaire. La conscience anthropomorphique nous offre ainsi une caricature du monde, mais surtout une caricature de nous-mêmes. Je comprends mieux pourquoi Shakespeare se plaisait à définir notre monde comme une immense comédie, plus précisément une comédie dramatique dans laquelle les superstitieux et paranoïaques que nous sommes, jouent un rôle qui nous dépasse. Notre civilisation regorge de malades mentaux qui, quand ils n’interprètent pas le monde selon leurs désirs, le font selon leurs délires. Nul dessein pour moi de fournir une vision plus claire du monde, mais de prendre conscience que nous l’avons frauduleusement 13 catégorisé pour le bénéfice d’une vision plus simple, simplicité dangereuse parce que gratuite qui s’est donnée le droit d’être critère absolu de vérité. Tout comme nous pouvons être aveuglés par l’amour, nous le sommes aussi quant à la vérité. C’est parce qu’il a chargé le monde de symboles que Platon, géniteur de la philosophie imaginative, n’a pas vu que la vérité est au moins aussi obscure que les apparences. L’entêtement de Socrate et l’aveuglement de Platon nous ont appris à aimer la vérité sans même la connaître, si bien que nous l’avons érigée en valeur sans même savoir ce qu’elle détient en substance. Pourquoi donc aimer la vérité ? N’est-ce pas uniquement pour avoir des raisons légitimes de haïr l’erreur et le mensonge ? Il ne suffit pas de dire comme Nietzsche que la vérité est un mythe, même si ce terme est lourd de conséquences. Il faut encore préciser avec lui qu’elle est l’ombre de nos désirs les plus secrets, de nos besoins vitaux, psychologiques et métaphysiques, que la lumière d’un soleil venue éclairer les apparences misérables que nous sommes. C’est parce qu’il est voulu par les hommes du plus profond de leurs entrailles que le caractère mythique de la vérité s’atténue. L’origine de la pathologie humaine est donc là : à la source du symbole, apparaissent les symptômes d’une volonté malade. 14 II Je suis là, assis, sur la terrasse d’un café en plein centre ville, sentant en moi ce pouvoir de figer le monde dans toutes ses laideurs et ses beautés. J’expérimente une dimension de ma vision que je ne soupçonnais pas. Elle ne morcelle plus le réel mais l’embrasse dans sa totalité. Mon œil, vif et rapide, est devenu plus élastique, d’une précision extraordinaire défiant même toute sensorialité. Je regarde la lune qui semble amplifier la lumière des étoiles par sa couleur d’argent qui transperce le ciel noir. En dessous de tous ces astres qui se montrent comme des diamants perdus dans cette gigantesque forêt céleste, j’observe la sagesse muette de l’univers avec la certitude que les hommes n’ont ni crée, ni fabriqué le monde, mais n’ont fait que le bricoler. Le bricolage a cette particularité d’être une action sans perspective. Notre monde n’est en fait qu’un bricolage d’idées qui, une fois reliées, en évoquent d’autres qui à leur tour en appellent des plus générales. Ce monde que nous connaissons n’est en rien celui qui existe en dehors de nous car il n’est qu’une mécanique de notre esprit. Lorsque nous voyons les choses qui nous entourent, tous ces jardins sculptés par la nature, ces 15
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