Gémélia - Page 1 - www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2615-4 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Merci à Mes parents et grands-parents, ma sœur Julie, ma grand-tante Claudine, pour leur aide et leurs encouragements. Audrey, Emilie, et Anthony, pour leurs corrections et leur soutien. 9 Prologue Ce matin là , rien n’allait. Son réveil avait sonné, elle s’était réveillée, l’avait éteint, puis s’était rendormie. Chose qui ne lui arrivait jamais. Non jamais, au grand jamais, Lucile n’arrivait quelque part en retard. Elle s’était réveillée, de nouveau, et en sursaut – elle avait affreusement cauchemardé que son réveil ne sonnait pas – s’était levée dans un grand bond, et fracassé la tête contre le mur. Chose qui ne lui arrivait jamais. Avait ouvert les volets, s’était lamentée de son retard. S’était habillée, plus rapide que l’éclair, plus mal que sa grand-mère : un vieux jean et un vieux débardeur. Avait avalé un petitdéjeuner qui n’eût pas suffi à nourrir un hamster ; une biscotte et un jus de fruits – à la place de l’ordinaire bol de céréales. Était passée devant son miroir, jetant à peine un coup d’œil à son reflet, avait soupiré plutôt qu’agi, et n’avait pas eu le courage de démêler sa tignasse rousse. Constatant par la fenêtre un temps assez mauvais, avait attrapé dans son placard un pull – vieux, pour parfaire l’ensemble – puis avait hissé sur son épaule son sac de cours, disposée à entamer sa dure journée. 11 Ce jour-là , rien n’allait. Terriblement en retard, j’avais tenté de grimper dans la première rame de métro qui pouvait m’emmener à bonne destination. Mais je la ratai. Alors, calculant qu’il serait plus rapide de marcher que d’attendre, je remontai l’avenue en direction de l’école sous une pluie battante, d’un pas rapide, guettant sans arrêt l’heure sur ma montre ; l’aiguille des minutes avançait à une vitesse folle, j’aurais bientôt plus de vingt minutes de retard dans le meilleur des cas. Malheureusement ce ne fut pas tout à fait ce qui arriva. Au carrefour tout au bout de l’avenue, une camionnette percuta une voiture qui alla elle-même frapper sa semblable, et ainsi les véhicules s’emboutirent à tour de rôle, s’effondrèrent comme des dominos, se bousculant et se renvoyant l’un à l’autre tels des enfants lâchés dans une fête foraine sur leurs auto-tamponneuses, violents, ballotant d’un côté à l’autre de la piste. La plus belle des figures fut celle du camionciterne qui exécuta quelques tours sur lui-même, véritable tourniquet en folie, et qui retrouva dans un long dérapage son équilibre avant de foncer sur moi, m’obligeant à reculer jusqu’à un poteau électrique qui stoppa mon repli. Le véhicule fonçait vers moi, ses énormes pneus, son énorme pare-chocs, ses énormes phares éblouissants braqués droit dans mes yeux. Je n’eus pas même le temps de me voir tuée avant de constater que cela n’était pas arrivé. Dans une sorte de sursaut, un drôle d’instinct de survie, j’avais eu la présence d’esprit de me jeter sur la gauche du véhicule avant qu’il ne m’écrabouillât. 12 Me croyant sauvée, je me relevai, et observai avec horreur le corps du chauffeur qui avait failli me tuer, inerte, allongé sur le tableau de bord. Le poteau électrique s’était brisé, et la partie qui s’en était à moitié détachée n’était pas tombée loin de moi. D’un geste automatique je m’en éloignai, tandis qu’un homme à mes côtés alertait déjà les secours, agrippé au téléphone et balbutiant d’un ton paniqué les rares informations qu’il pouvait transmettre. Je m’écartai de l’endroit à pas de fourmi, encore sous le choc, et mes cheveux emmêlés dégoulinant de pluie collaient à mon cou. J’avais froid, j’avais peur ; peu importait. Je sentais sur ma peau le frisson de la mort, celui qui n’avait pas eu le temps de m’atteindre avant que je ne survécusse. À mon poignet sur le cadran de ma montre l’aiguille des minutes courait encore ; dans mon esprit le temps s’était pourtant figé. La suite de mes souvenirs reste plus obscure. Je reculais, fixant, abasourdie, l’endroit où une minute plus tôt j’avais frôlé la mort, lorsqu’un dernier véhicule glissa sur le goudron détrempé et vint me renverser. J’aurais sans doute pu m’en sortir à peine égratignée. Mais ce jour-là rien n’allait, et il fallut que j’atterrisse au mauvais endroit. Je mourus le 26 mai 2011, électrocutée. 13 Chapitre 1 Puis je me réveillai, pour la troisième fois de la journée, si tant est qu’on puisse dire que je suivisse encore le cours de cette même journée qui avait très mal débuté dès le matin. Je me trouvais dans une sorte de chambre munie d’un lit et d’une chaise, fermée de quatre murs auxquels il me semblait manquer une porte. Tout était blanc, mais d’une sorte de blanc que j’avais rarement vu ; je constatai qu’il était en fait le blanc des nuages. Cette pièce tout entière en était composée. Une silhouette entra ; j’aurais été tentée de l’appeler ange, ou homme en raison de sa forme, mais ce fut ainsi qu’elle se décrivit, et les mots sont ce qu’ils sont, je soupçonne par conséquent que si cette silhouette eût pu s’assimiler à un ange ou à un homme, ç’eût été ainsi qu’elle se fût présentée ; ce ne fut pas le cas, ainsi, nous la nommerons silhouette. C’était une personne qui avait l’étrange manie de ne pas toujours finir ses phrases, et, me trouvant être un peu chamboulée par les récents évènements, j’eus beaucoup de mal à suivre le cours de ses explications. 15 Elle me raconta en quelques mots que ma dernière heure avait sonné ; je me la remémorai et constatai que chaque signe avait porté à le croire, ou tout du moins à croire qu’elle fût une heure exceptionnelle par de nombreux aspects ; en l’occurrence celle de ma mort. En raison de mon jeune âge et de mon dossier – lequel j’eus par la suite le droit de consulter et qui consistait en ma très longue, ennuyeuse et néanmoins rigoureusement précise biographie – le Conseil du Monde des Morts avait décidé de juger mon cas en tribunal ; on déciderait alors de mon droit de vie ou de mort. Cela me parut bien arbitraire, je me rappelai justement la mort récente de certaines très jeunes personnes qui n’avaient visiblement pas eu l’honneur de plaire à ce conseil et en fis part à la silhouette. Elle me répondit que le Conseil faisait parfois des choix cruels, mais jamais injustes. Elle m’expliqua ensuite qu’en attendant la sentence, le temps sur Terre ne s’écoulait plus, et m’en apporta la preuve visuelle, écartant deux pans nuageux qui constituaient le sol et découvrant une centaine de mètres plus bas l’accident au carrefour, avec ces gens qui semblaient morts ou endormis, droits sur leurs pieds cloués au sol. Je le regardai quelques instants mais ne m’y retrouvai pas. – Allons-y, dit alors la silhouette en me tirant par le bras. J’approuvai, sans oser demander où nous allions, et la suivis. Nous passâmes au travers du mur, et ressortîmes dans un couloir fort ressemblant à la chambre, si ce n’était par sa forme. Sans doute que tout ce qui constituait ce lieu était en nuage, blanc à mourir de monotonie. Nous croisâmes d’autres silhouettes, d’autres morts provisoires qui étaient si 16 pâles qu’on voyait les nuages à leur travers. Je constatai en tendant la main devant moi que c’était aussi mon cas, et fus fort intriguée de ce phénomène. Mais la silhouette me rappela sur terre, ou devrais-je plutôt dire sur nuage, en me poussant au travers d’un mur sur lequel je crus me fracasser avant de me rappeler que j’avais dès à ce jour le merveilleux pouvoir de passer, tel un fantôme, à leur travers. Tout autour de la pièce se trouvaient canapés, fauteuils, mais surtout et seulement rien d’autre que du vide. – Ah ! Ce n’est pas possible ! pesta la silhouette. Elle projeta violemment sa tête au travers du mur, cherchant quelque chose dans la pièce voisine, et l’image de son derrière et de ses jambes qui restaient seuls de notre côté du mur restera sans doute gravée dans ma mémoire comme la plus étrange que je n’aie jamais eu l’opportunité de voir. – Nous sommes dans la chambre des Intermédiaires, m’expliqua-t-elle ensuite, l’air visiblement exaspérée. Leur équipe est essentiellement composée de silhouettes bavardes et irresponsables ; elles ne sont jamais présentes lorsque nous avons besoin d’elles. Je ne sais vraiment pas ce que je vais pouvoir faire de toi, ajouta-t-elle d’un air si énervé que j’eus la sensation d’être de trop dans le monde des morts. Je restai muette, n’en sachant rien de plus, puisque n’ayant pas même connaissance de ce que je devrais faire en attendant de redescendre sur terre – ou de mourir. – Bon… eh bien euh… reste là . Elles finiront par revenir. Et si elles ne reviennent pas… 17 – D’accord, répliquai-je, priant pour que ce ne fût pas le cas. Merci pour votre aide ! Elle me jugea d’un œil critique, et je réalise maintenant que ces mots devaient paraître incongrus dans la bouche d’un être à demi mort. Elle quitta la pièce par le mur opposé de celui par lequel nous étions entrées, et je me trouvai seule dans la pièce. Alors que, perdue, je m’apprêtais à m’asseoir sur l’un des fauteuils à l’air passablement confortable, des bruits de voix retentirent, et une demi-douzaine de silhouettes pénétra en désordre dans la pièce, papotant, l’une à l’autre et l’autre à aucune. Elles s’interrompirent en me voyant là les bras ballants, et la plus rapide d’entre elles se saisit d’une feuille qui était collée au mur, et commença à décliner mon identité qui y était visiblement inscrite. – Nom, Vohaje, prénom, Lucile, âge, dix-neuf ans, circonstances de la mort : en raison d’une panne de réveil s’est retrouvée victime piétonne d’un carambolage. Toutes les silhouettes me jugeaient du regard, des pieds à la racine des cheveux, et, agacée, je me mordis les lèvres pour ne pas protester. Alors, comme si un signal eut été lancé, toutes ensemble se mirent à donner leur avis sur mon sujet. – Oh ! Elle n’est pas responsable ! – Si elle s’était levée à l’heure… – Mais enfin ! Elle n’était pas au volant ! – Elle était sur la route… – Où elle n’aurait pas dû se trouver ! – Oh ! Je vous en prie ! Vous n’allez pas la tenir responsable… – Et pourquoi pas ? 18 La vague s’arrêta aussi soudainement qu’elle était partie, et je redevins l’objet de leurs attentions. – Oui… pourquoi pas, répéta l’une d’entre elles, remontant sur son nez de petites lunettes. Je restai face à elles, embêtée, et bafouillai : – Je… je n’y suis pour rien… – Ils disent tous ça ! renchérit une silhouette maigrelette. Elles se rassemblèrent et chuchotèrent quelques instants. – Il nous faut en savoir plus ! conclurent-elles. Une silhouette courte sur pattes me poussa jusqu’à un fauteuil et toutes s’assirent, sans me quitter du regard. Elles semblaient attendre que je parlasse, et je les fixai les unes après les autres, détaillant leurs physionomies assez quelconques de silhouettes. – Est-ce vous qui allez faire mon tribunal ? interrogeai-je, éberluée. Elles partirent dans de grands éclats de rire, et s’exclamèrent : – Oh ! Grands cieux ! Non ! Heureusement ! Avec la Grosse, vous passeriez tous au bûcher ! – Non ! protesta l’intéressée, outrée. Seulement ceux qui me déplaisent ! J’écarquillai les yeux, étonnée par ces silhouettes si pleines de joie de vivre alors que, selon toute vraisemblance, l’essence même de la vie leur avait échappé. Je subis de longs interrogatoires auxquels j’essayai de répondre poliment, espérant sans doute que dans le pire des scénarios, l’appui des Intermédiaires pût sauver ma peau auprès du tribunal. Ce n’était sans doute qu’une illusion, puisque chacun, 19
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