lenfant plume debut - Page 1 - L'auteur, pendant dix ans, tient le journal de cette traversée de la douleur qu'est l'anorexie de son enfant. Elle fait le récit d'une aventure périlleuse, pour la jeune fille qui met sa vie en jeu et pour ses parents, décapés par le désespoir, acculés JANINE TEISSON L’ENFANT PLUME RÉCIT poche ©Nil 2000/ J'ai lu 2007 ©Chevre-feuille étoilée 2012 réédition revue par l’auteure ISBN : 978-2-914467-81-0 Elle va avoir quinze ans. Elle rentre d’Angleterre. Ma sœur est venue l’accueillir à la gare car je n’étais plus sûre de l’heure ni du jour de son arrivée. Elle dit : « Mes parents ne savent plus où ils habitent. » Elle a beaucoup maigri. Nous avons quitté l’Afrique il y a deux ans, et depuis nous vivons avec nos enfants dans ces trois cents mètres carrés de pierres anciennes, sous ces plafonds hauts, comme des réfugiés dans une cathédrale. Pour nous rassurer, nous croire chez nous peut- être, ou tout simplement traduire notre agitation intérieure, nous arrachons les tapisseries, perçons les murs, ponçons, tapons, scions, dans une poussière de tremblement de terre. Tous les jours de la semaine et surtout les dimanches, nous démolissons en haut, en bas, ici, là, partout. Pas un endroit qui soit hors d’at- teinte du vacarme de la perceuse, de la disqueuse, de la scie sauteuse ou des émanations de peinture. Nous passons dans les couloirs, portant des échelles, des seaux de gravats, des blocs de pierre. Blancs de poussière, masqués, épuisés. Première année 8 En chacun de nous c’est le chaos. Les jeunes ont été catapultés hors du paradis de l’enfance, et notre couple, arraché à son adolescence africaine, atterris- sant dans la réalité, menace de voler en éclats. Nous perdons la boussole et le contrôle de la famille. C’est à cette époque que nous vient cette obsession de faire. Faire utile. Faire beaucoup. Faire encore, jusqu’à l’épuisement. Ne pas perdre de temps. Ne plus avoir de temps, pour rien. Comme des souris blanches en cage, nous courons, nous courons dans notre roue. Bientôt je n’en peux plus. Je n’ai ni la force de continuer à avancer, ni celle de dire « Arrêtons ! » Le dimanche, je dors dans cette fin du monde. Les enfants, où êtes-vous ? Que faites-vous ? Elle, sans en avoir conscience, sans que personne n’en ait conscience, entreprend alors de rassembler les débris de notre univers. Un mercure tombé qui fuit en tous sens. C’est comme s’il y avait eu une panne d’électricité dans le tohu-bohu d’un hall de gare. Tout le monde s’est tu, a suspendu ses gestes. Lorsque la lumière est revenue, tout était changé. Elle avait pris le pouvoir. 9 Elle vient de terminer un stage de théâtre à Avignon. Nous assistons à la représentation finale. Ce qui se déroule sur la scène a-t-il un sens ? Nous ne savons pas. Nous la voyons seulement s’agiter, aller, venir, sauter, possédée par une énergie effrayante. Gestes saccadés, rictus de mort. Et ses dents ! On ne voit qu’elles. La peau de son visage, rétrécie, est collée à ses os. Ses joues sont creuses. Sous le palmier rigolo de ses cheveux, elle a le sourire des têtes de mort mexicaines. Immobiles sur nos chaises, nous n’osons nous regarder. Je sais que dans les yeux de son père je trouverai le reflet de mon cauchemar. La camarde qui bondit au milieu des vivants n’est pas une hallucina- tion : c’est elle. Bien elle, malgré tout. Notre fille. Maigre comme un clou enfoncé dans nos gorges. Qu’est devenue la jeune fille rayonnante qu’elle était ? Quel feu a consumé sa chair ? Nous entrons dans le temps des questions. Silencieuses. Sans réponses logiques. Plus tard, à la terrasse d’un café, elle tremble de froid dans la chaleur de juillet. Inconsciente de sa maigreur, de la répulsion qu’elle fait naître autour 10 d’elle, du saisissement de ses parents. Lointaine, enfermée en elle. Son regard traverse la foule du festival. Le regard de quelqu’un qui n’appartient plus au monde. Dénué de tout désir. Creux. Quelque chose s’est creusé en elle. Nous l’emportons. 11 Un nageur jaillit, pieds les premiers, du fond d’une piscine et se pose debout, bras tendus, sur le plongeoir de dix mètres. Les spectateurs rient. C’est ce qui se passe chez nous. Mais le film ne fait rire personne. Notre fille en est le personnage principal. Toutes les rondeurs de l’adolescence, elle les aspire en elle. Dans son corps, tout ce qui était bombé se creuse. Les lignes courbes se brisent. Si le film continue à se rembobiner à cette allure, elle finira par devenir squelette et poussière. Elle retournera aux origines. 12 J’étais gaie. Je riais beaucoup et fort. Des rires tonnants. Je voulais séduire, provoquer. Je façonnais mon image, ma vie comme un roman. Tout le crépi est tombé. Je suis à nu. Chassée du paradis artificiel. Honteuse. Vulnérable. Avec ses bras gros comme des allumettes, elle a fait basculer ma vie. Elle est répandue, là, à mes pieds, et je n’y vois que des miettes peu reluisantes. Rien de solide. Rien de cohérent. Rien qui ait tenu devant son silence, son air buté, son indifférence à ce qui se passe en elle. Je ne me fais plus d’illusion. Je sais que le mal est ancré. Depuis avril, depuis son retour d’Angleterre, elle ne fait que s’éloigner d’elle-même. Elle marche au sacrifice. Elle laisse couler sa vie d’elle. Mon regard s’accroche à elle. Enfin je la regarde. Je ne vois qu’elle. Mais trop tard. Elle fond dans la gueule du mal. Je la sens partir, en somnambule que personne ne peut réveiller. Partir vers les cendres. Je sanglote au milieu de mes châteaux de cartes qui s’écroulent. Je n’ai plus rien. Non, je me trompe. Il y a cette faille qui s’ouvre en moi. 13 Un soir à la télévision : cyclone sur la Guadeloupe. J’observe jusqu’à la douleur les coco- tiers qui se couchent et disparaissent sous les défer- lements de la mer et chaque fois se redressent. Je résisterai. 14 Le monde - mon monde - s’effondre. Je cours chez un ami. « Je ne peux pas t’aider, mais si tu veux, voici des adresses. » Des adresses de psychanalystes ? Il m’aurait dit : un gourou, un prêtre ou une madame-soleil, je n’y serais pas allée. Non. Pourtant la psychanalyse me terrorise. On va arra- cher les paravents derrière lesquels je me cache. On va laver, laver ce que j’ai dans la tête. Toutes mes cou- leurs partiront. Et mon éclat. Je deviendrai terne comme les autres. Et le renard de mon imagination, je devrai le tuer. Quand on est normale on n’a pas de renard. Mais je n’ai pas le choix. J’attrape le filin qu’on me lance. C’est le fil du téléphone. J’appelle, j’appelle. En août personne ne répond. En août tout est immobile, sauf moi qui glisse dans l’entonnoir de sable de la douleur. Le mal qui ronge ma fille m’atteint dans mes racines. Il met à vif tous nos liens. Liens issus du ténébreux passé des femmes, de la famille, de l’en- fance. Collets tendus d’une vie prise par le mauvais bout.
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