Les jours blancs debut - Page 1 - roman de Hélène Pradas-Billaud : Grand reporter sur RTL, Pierre Billaud a été tué le 11 novembre 2001 avec deux de ses confrères dans une embuscade talibane en Afghanistan. "Les jours blancs" est une lettre au frère absent. Dans une langue poétique et se Hélène Pradas-Billaud Les jours blancs LETTRE À L’ABSENT les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 5 Illustration de couverture : ©Hélène Pradas-Billaud, Pierre Billaud photographié par un confrère les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 6 The ponies run, the girls are young, The odds are there to beat. You win a while, and then it’s done Your little winning streak. And summoned now to deal With your invincible defeat, You live your life as if it’s real, A Thousand Kisses Deep. Les poneys galopent, et les filles sont jeunes, Les forces sont là pour être vaincues. Tu gagnes un peu et puis c’est la fin De ta veine de gagnant. Et maintenant tu es sommé De t’occuper de ta défaite invincible, Tu vis ta vie comme si elle était vraie, Dans les Profondeurs de Mille Baisers. A Thousand Kisses Deep Chanson de Leonard Cohen les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 7 les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 8 Les jours blancs, ce sont les jours sans. Sans la présence d’un être à jamais disparu. Comme tant d’autres, j’ai vécu douloureusement l’envol de mes filles. Dans le cas d’Hélène Pradas-Billaud, c’est son frère qui lui manque cruellement. Il y a tout juste dix ans, ce très jeune grand reporter que j’avais apprécié à RTL était tué par les talibans avec deux de ses confrères en Afghanistan. Comme elle ne pouvait plus lui parler, Hélène a écrit à Pierre. Sous forme romancée et très poétique. C’est l’enfance qui remonte des sous sols de la mémoire, leur enfance, leurs rêves, leur désir commun d’absolu. Il y a beaucoup de sensualité dans ce texte. Beaucoup d’espoir aussi en une vie meilleure, immaculée. Où va le blanc quand fond la neige ? Patrick POIVRE D’ARVOR PREFACE les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 9 les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 10 Mon frère est mort il y a dix ans. Depuis, j’ai traversé. Une vie différente. De peu de mots. Et de silence. L’absence a survécu au temps. Un matin, j’ai écrit une lettre. Alors j’ai commencé à vivre autrement. les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 11 les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 12 J ’aurais pu t’écrire une nuit d’orage, déchirée de pluie, d’odeur de terre trempée. Et c’est ce jour que j’ai choisi. Un jour blanc d’avant l’été. J’ouvre les volets en refermant les yeux. Je pense à tout. À rien. Alors je pense à toi. Je vois par la fenêtre les toits d’ardoise, les échoppes basses barrière de Toulouse, les branches aux arbres de la place Nansouty. J’imagine que tu es cet ailleurs rassurant. Cet ancrage à la peine. Le matin se termine, léger, cotonneux, désespérément blanc. Je vais à la rencontre de cette ombre qui danse ma vie : l’absence de toi. À travers les mots qui se refusent à toute musique pour te dire, à toute empreinte sur mon cahier. Il n’y a rien, pas une goutte d’encre, pas une lettre à dessiner. Mes mains ont froid. Mon ventre aussi je crois. Je pense à l’enfant que j’ai porté, à la place qu’il a laissée en venant au monde. Ce creux qui depuis me fait mal à l’envers de ma peau. L’enfant, je l’entends les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 13 gazouiller dans la pièce d’à côté. Il m’appelle et j’accoure, comme le font les mères, affairées, évidentes, enveloppantes. Comme une écharpe trop fort nouée. Ces jours-là, j’ai un baume à lèvres près du cahier, une crème à mains que j’oublie d’utiliser. Les autres passent. Juan, seul, Juan et l’enfant, ma sœur Marie- Noëlle et la voisine, Lucia, précédée de son odeur de cuisine, d’oignons trop frits, d’olive chaude. Ils me disent : « Alors tu écris ? » en hésitant à s’avancer. Comment leur dire que je suis juste le silence. Que mes yeux secs se dessèchent du manque d’eau. Et que mon corps se déchire, veut cracher toutes les pierres que ton absence m’a laissées. Pierre, mon frère. Un mois s’écoule, avec le même rendez-vous : la chaise, la table et mon cahier. Le baume à lèvres, je l’ai rangé. Je traverse cette période infiniment blanche, infiniment vide et apeurée. L’enfant le sait. Il se recroqueville dans mes bras quand je le prends. Il habite comme une plume le berceau de mes souvenirs. Ma main lui donne ses contours, un apaisement. J’aime mes doigts qui s’attardent sur son front, la fontanelle, effleurent ses paupières pour l’inviter au sommeil. La journée s’étire quand je le regarde. 14 les jours blancs_Mise en page 1 07/01/2012 00:40 Page 14
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