La ronde des vautours - Page 1 - L’éclectisme et la curiosité de Robert Pouret, autodidacte, l’entraînent vers diverses disciplines et connaissances – la photographie, le dessin, la peinture et le cinéma –, toutes inscrites dans l’univers de l’image et de son écriture. C’est le cinéma qu Studio 05. Le public est déchaîné. L’un des candidats au jeu de mon émission « Ça va chauffer » a gagné cinquante mille dollars. C’est l’hystérie collective. S’il n’y avait pas la sécurité pour me protéger, je serais déjà en lambeaux. Les femmes auraient arraché mon costume de scène (à paillettes) et j’aurais certainement été violé sur place. Me voici élevé au stade de demi-dieu ! OTV SAT est la chaîne de télévision la plus puissante des Etats-Unis et certainement du monde entier. Dans son bureau – tour – d’ivoire, notre PDG : Robert Chenne doit être en train d’orgasmer devant son tube. J’avoue qu’il y a de quoi devenir cinglé devant un tel succès. L’audimat doit être sur orbite et la cotation en bourse d’OTV SAT en train de le rejoindre. Les applaudissements n’en finissent plus. Je fais des signes désespérés pour que l’on coupe l’antenne, mais la régie fait durer le plaisir. 9 J’avoue que ce n’est pas fait pour me déplaire. J’ai toujours été sensible aux applaudissements. Une salle qui applaudit, même sous les ordres du chef de claque, me fait toujours chaud au cœur. J’ai l’impression de véritablement exister. En fait, c’est ma raison de vivre. Je suis un homme public ! Cette expression n’a curieusement pas le même sens que celui que l’on donne aux femmes, pour lesquelles l’expression « fille publique » n’a rien de gratifiant. Ceci étant, un homme et une femme publiques ont en fait la même vocation : celle de plaire au plus grand nombre, en donnant du plaisir. Toutefois, le commerce que l’un et l’autre en font, n’est pas tout à fait comparable ; bien que l’on m’ait souvent dit que je faisais un « métier de pute », j’avoue humblement que je me fais payer après. Je n’y peux rien. Je respecte absolument celles qui ont choisi d’embrasser cette carrière exigeante. Il faut un certain courage pour faire son métier d’un plaisir qui se révèle à longue échéance une corvée ! « L’habitude tue l’amour », me dit souvent ma grand-mère maternelle qui avait, paraît-il, une grande expérience dans ce domaine. Donc, la différence entre une prostituée et moi, est qu’après ma prestation, les clients m’applaudissent… Je sais, c’est parfaitement injuste. 10 Une jeune femme qui est capable de procurer à une âme en peine le plaisir le plus vieux du monde en quelques minutes, comme jamais une autre femme ne serait capable de le faire pour un étranger, est une REINE ! Elle mériterait des applaudissements. Je n’ai pas peur de l’affirmer ! « Approchez, approchez ! Regardez mesdames et messieurs comment cette jeune beauté va faire monter ce pauvre homme au septième ciel et sans viagra, mesdames et messieurs ! A la force du poignet, sans filet, en un minimum de temps et un maximum d’argent (savoir-faire oblige). Chères épouses, prenez-en de la graine. Voici une jeune personne qui vous ôte une sacrée épine du pied ! L’adage qui affirme : pourquoi aller chercher ailleurs ce que l’on peut trouver chez soi, est battu en brèche. Vos maris, chères épouses, en savent quelque chose. En allant chercher ailleurs ce que vous ne pouvez plus leur offrir, ils sauvent votre couple. Et ces merveilleuses prostituées en sont les nobles artisanes ! En évitant la faillite de votre union, elles font œuvre sociale. Elles vous évitent des dépenses inutiles en vous épargnant le divorce. » « Ce sont des saintes ! » Applaudissements ! Elles le méritent. Rideau. Trop, c’est trop. Si la régie n’a pas l’air décidée à rendre l’antenne, moi je ne suis pas décidé à faire des heures sup’, donc je vous tire ma révérence. 11 « Salut cher public. Gros bisous. Tanto bacci. See you later ! A la semaine prochaine ». « Si Dieu le veut ». Je n’en pense pas un mot, mais ça plaît. Je suis vraiment obligé de partir. Ces néons à répétition qui défilent au-dessus de moi dans les couloirs m’ont toujours agacé. Autant je peux supporter des milliers de watts sur le plateau, autant la lumière verte de ces tubes économiques me donne la nausée. Ça fout mauvaise mine, même sous le maquillage et je ne supporte pas d’avoir mauvaise mine. Lorsque ma mère qui s’inquiète toujours pour ma santé (et c’est normal) me dit : « Benoît, je vais encore te fâcher, mais je trouve que tu as mauvaise mine », je m’angoisse le restant de la journée en consultant tous les miroirs, toutes les surfaces réfléchissantes que je trouve, pour vérifier, si par hasard, elle n’aurait pas un peu raison… Je mène une vie mouvementée. En trois années d’un succès d’audience sans cesse grandissant, j’ai effectivement perdu pas loin de dix kilos et je n’ai pas pris un jour de vacances. Pour être tout à fait honnête, je n’aime pas les vacances !… J’aime le travail et je voulais me faire un nom. J’y suis parvenu. Je suis « Benoît Langevin », l’un des meilleurs animateurs et je ne suis pas prêt de laisser tomber ce nom aux oubliettes. – … Benoît ! Benoît, attends-moi… Marlène m’a rejoint en courant. Elle doit suivre ma trace depuis un bon moment en mettant la surmultipliée. 12 – Oui, Marlène. Qu’est-ce qu’il y a ? – Donne ta veste de clown, là et enfile ça ! Elle me montre un smoking tout neuf. – Pas maintenant chérie ! – Si ! Ordonne-t-elle, très autoritaire. Là-bas t’auras pas l’temps. – Comment ça ? – Bon discute pas. J’te dis que t’auras pas l’temps ! – Tu crois ? – Demande à Bob. Sinon je serais venue avec toi. Je suis ton habilleuse préférée, non ? – D’accord. T’es un amour. Nous sommes arrivés au pas de course devant la porte de ma loge. Marlène m’arrête avant que je n’entre. – Dis ? – Oui, ma chérie. Elle me fait son petit regard d’enfant gâtée. – Tu me ramèneras encore un petit ours en peluche ?… Même moche, ça m’est égal. – … D’accord. Tu l’auras. Mais dis-moi… tu en as combien maintenant ?… Si ma mémoire est bonne, on ne doit pas être loin de la trentaine ? – Trente et un, rectifie-t-elle fièrement. Ça fera trente deux ! Elle pose un rapide baiser sur la bouche, presque dérobé. – Bob est là. Il t’attend. Et… merde ! 13 Je la regarde s’éloigner. Elle le sait. Elle met en marche tout ce qui peut bouger dans sa silhouette et disparaît à l’angle du couloir. Marlène et moi travaillons ensemble depuis cinq ans. Toujours fidèle, toujours disponible. Je la soupçonne d’être un peu amoureuse de moi. Je sais qu’elle ne me le dira jamais ; c’est son secret. Et les secrets n’ont de valeur que si on les garde. Je l’adore. A peine ai-je ouvert la porte que Bob se rue sur moi. Il était en train de tourner en rond, speed, virevoltant. – Ah Benoît ! – Hé !… Qu’est-ce qui t’arrive ? – Faut que tu te magnes ! T’as des bornes à faire. – Bon ça va… Bob est effectivement très excité. Je lui montre son nez. – T’as du blanc sous les narines ! – Quoi ? – Essuie-toi l’nez. S’il y a un contrôle antidopage t’es bon ! Il s’essuie machinalement les narines d’un revers de main, sans relever l’allusion. – Bon, déconne pas. Ecoute… Tu sais avec quoi tu pars ? Une Porsche Carrera rouge, dernier modèle ! Il m’annonce la nouvelle, comme si c’était un exploit. 14 – Oui. Et alors ?… – Ben quoi ? « et alors » ! Ça te fait pas plaisir ? Avec Bob, tout ce qu’il fait a l’air d’être, soit un exploit, soit une forme de cadeau. – J’aurais préféré partir en avion tu sais ? – C’est pour ton image de marque ! T’arrives en Porsche rouge et smoking noir, à l’entrée du théâtre, crois-moi ça éclabousse ! – C’est surtout pour l’image de marque de Porsche and Co ! Bob me regarde, souriant, sûr de son effet. – Tu sais que c’est toi qui va le gagner l’Award ? Tu le sais ça ? Le meilleur animateur c’est toi. Toutes les manchettes des journaux sont déjà prêtes. Toutes les radios et les télés de Montréal et du Canada tout entier attendent tes interviews. Alors tu peux faire un petit effort médiatique. – Et ça me rapporte quoi de plus ? Bob triomphant : – La voiture ! Je reste un instant agréablement surpris par la nouvelle. – Ah bon ?… Ils m’en font cadeau ? Bob se contorsionne de bas en haut comme à l’habitude, lorsqu’il est allé un peu trop loin dans l’embrouille. – Si on veut… – Vas-y, continue… – Ben… Disons que c’est un prêt permanent… 15 – Donc c’est pas un cadeau ! – C’est encore mieux. Tu la casses, ils te la changent ! Il a toujours réponse à tout. Tandis que je commence à me préparer, il continue sa frime. – Tu sais que c’est moi qui ai été la chercher cette putain de bagnole ? – Et ben ?… – Je sais pas conduire ça moi ! J’ai calé trois mille fois. J’te raconte pas la honte aux feux ! – Toi t’as eu honte ? Ma petite vanne le fait sourire. Bob fait partie de ces gens en qui j’ai une confiance aveugle, même quand je soupçonne chez eux une magouille quelconque. Les halls et les couloirs de l’immeuble d’OTV SAT sont immenses. Pas besoin de faire son footing le matin ; le trajet entrée-les studios suffit pour une bonne mise en forme. Je marche très vite. Bob me suit péniblement. Il porte mon imperméable mastic Burburry, modèle « Bogart » sur un bras et la veste de smoking pendue à un cintre au bout de son autre bras. Mon portable sonne : c’est Goldie. – Non Goldie… Non mon amour… Je ne pouvais pas t’emmener… Ecoute Goldie, je prends ma récompense, je fais mes interviews, je réponds à quelques invitations et je rentre… D’ailleurs j’ai du boulot qui m’attend… Quoi ?… 16 En Floride et après au Texas… Non Goldie !… Ecoute moi !… Goldie écoute moi !… Goldie ?… Elle a raccroché. Je coupe mon portable. – Et merde ! Bob me regarde. – C’était Goldie ? – Non c’était Jennifer Lopez, mais elle avait déguisé sa voix ! Mimique admirative de Bob. – N’empêche que… – Quoi ? – Ben, Jennifer Lopez !… Waouh !… Il a fallu qu’il me gratifie d’une de ses mimiques ridicules dont il a le secret, du genre Harpo Marx ! Encore que chez celui-ci, cela paraissait plus intelligent. – Tiens, regarde ! me dit-il. Nous sommes au sommet du grand escalier dans le grand hall d’entrée. Une foule d’admiratrices, très jeunes, s’agite comme dans un concert de rock en scandant mon nom dès qu’elles me voient apparaître. – Be-noît ! Be-noît ! Be-noît ! Moi, étonné à Bob : – C’est quoi ça ? – Ton fond de pension mon pote ! Moyenne d’âge, seize ans ! Si tu te démerdes bien tu les gardes jusqu’à quatre vingt dix et ton avenir est assuré ! C’est pas beau ça ?!… Nous sommes rapidement envahis par la cohorte pialliante. 17 Bob tente de faire le service d’ordre à lui tout seul, tandis que je suis obligé de me plier à une séance d’autographes improvisée. – Doucement ! Doucement les filles. Attention à la veste ! hurle-t-il. Le pauvre a du mal à protéger ma tenue de gala. Nous réussissons à nous extirper de la foule excitée. Quelques gardiens viennent nous aider en endiguant le flot des petites furies en folies. Nous arrivons dans le parking. A quelques mètres devant nous, la Porsche rutilante nous attend. Compacte, racée sous tous les angles. Sculpture mouvante. Même à l’arrêt, elle semble être en mouvement. Il est difficile de ne pas l’imaginer roulant à grande vitesse. Une mine d’or pour les radars ! – Voilà ! me dit Bob, aussi fier que s’il en était le créateur. T’en dis quoi ? Bob pourrait vendre n’importe quoi. Le dernier étage de la Tour Eiffel. La couronne de la statue de la Liberté. Le pont de la rivière Kwaï. Ou les caleçons de Churchill ! Tout. Absolument tout ! Tout ce qui n’est pas à vendre… – Et j’en fais quoi là-bas, à Montréal ? Je me tape pas le chemin inverse. Je prends l’avion pour la Floride direct ! – C’est pas un problème, m’assure-t-il. Un mec de chez Porsche s’en charge. C’est lui qui la ramène. Elle sera dans ton box à ton retour. Ça marche ? 18
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