Les Africains et leurs descendants en Europe - Page 2 - Dieudonné Gnammankou présente les actes du colloque international organisé à l'Université de Toulouse Le Mirail par la Maison de l'Afrique à Toulouse en 2005 Introduction Dieudonné Gnammankou Une histoire méconnue : Les Africains-Européens, grands absents de l’histoire culturelle européenne Peut-on continuer à étudier, enseigner et diffuser l’histoire des sociétés européennes sans y intégrer (ou en ignorant totalement) la permanence de la présence africaine qui est documentée sur une période qui remonte à au moins quatre mille ans ? Dans certains cas, des figures illustres issues de ces migrations en provenance de l’Afrique sont si fortement ancrées dans l’histoire culturelle européenne qu’il ne vient à l’esprit de personne qu’il s’agit d’Africains nés en Afrique ou nés sur le sol européen d’un ou de deux parents africains ou qu’ils sont des descendants directs d’Africains installés en Europe (Septime Sévère, Térence, Saint Augustin, Dumas, Pouchkine pour ne citer que ceux-là). Pourtant peu avant que le racisme pseudo-scientifique, qui accompagna en toute bonne conscience l’esclavagisme et plus tard le colonialisme, ne s’installe durablement en Europe, l’héritage africain dans la culture européenne était encore reconnu et célébré. Avant que Hegel ne réfute toute historicité à l’Afrique, voici ce que pensait il y a 275 ans un grand esprit allemand de la première moitié du XVIIIe siècle, Johan Gottfried Kraus1, Recteur de l’Université de Wittenberg (Allemagne) à l’occasion de la présentation de la thèse inaugurale du philosophe africain Anton Amo le 24 mai 1733 : « Grande fut autrefois la considération dont jouissait l’Afrique tant pour son génie que pour son amour des lettres et son organisation religieuse. Ne donna-t-elle pas le jour à bien des hommes exceptionnels, qui, par leurs études, ont fondé la sagesse humaine et plus encore la connaissance de Dieu ? Nul dans le passé ou le présent n’a été jugé plus sage dans la vie civile, ou avoir plus de goût que TERENCE2 le Carthaginois. Grâce aux paroles pleines d’esprit socratique d’APULEE DE MADAURE3, PLATON semblait avoir retrouvé vie ; 1. 2. 3. In Œuvres d’Antoine Guillaume Amo, Université Martin Luther Halle-Wittenberg, Halle, 1965, p.83. Les notes 2 à 8 sont celles des éditeurs allemands . Publius TERENTIUS Afer(l’Africain), né vers 190-159 avant J.-C. APULEE de Madaure (né vers 124 après J.-C.), écrivain et philosophe romain originaire de Numidie, écrivit entre autre sur SOCRATE et PLATON 36 Les Africains et leurs descendants en Europe elles avaient suscité à ce point l’approbation des siècles passés que les savants s’étaient divisés en partis opposés, les partisans d’APULEE4 ayant l’audace de disputer aux partisans de CICERON5 le premier rang dans l’art oratoire. Que de grands représentants de l’enseignement du Christ n’a-t-il pas eu en Afrique ? TERTULIEN , CYPRIEN6, ARNOBE7, OPTAT DE MILEVE8 et SAINT-AUGUSTIN, pour ne citer que les plus célèbres, dont la noblesse d’âme rivalisait avec leurs vastes connaissances. Les monuments, les faits, les martyrs et les conciles témoignent de quelle fidélité et de quelle constance les théologiens africains ont fait preuve pour maintenir la pureté de la religion. C’est faire injure à l’Église africaine que d’enseigner qu’elle a toujours tout concédé. Même lorsqu’après l’invasion des Arabes en Afrique, de grands changements se produisirent, la lumière des esprits et de leur savoir ne fut pas complètement éteinte par la domination arabe. Car, sur l’ordre de ce peuple, chez lequel les sciences semblaient avoir élu demeure, on cultivait les arts libéraux, et, après que les Maures furent passés d’Afrique en Espagne, et y ayant introduit les écrivains anciens, ils y rendirent de grands services à la culture et aux lettres qu’on avait commencé à ravir aux ténèbres. Les manuscrits peuvent témoigner du patrimoine détenu depuis si longtemps par l’Afrique. On dit de nos jours que ce continent est plus fertile en autres richesses qu’en lettres. Cependant le très célèbre Maître en Philosophie et ès Arts libéraux Antoine Guillaume Amo prouve par son exemple que son pays n’est pas privé d’hommes hautement doués. » Pourquoi les livres d’histoire, les manuels et ouvrages populaires, les films de fiction ou documentaires et les pièces de théâtre sur des sujets historiques, les magazines de vulgarisation de l’histoire des pays européens, édités ou produits en Europe pendant le XXe siècle ont-ils quasiment tous ignoré cette histoire ? Les conséquences de ce trou noir dans la mémoire collective sont parfois dramatiques : par exemple, le phénotype noir étant associé « logiquement » à une origine extérieure à l’Europe, autrement dit à une présence récente (corrélée , forcément ? à l’immigration), des Noirs ou des descendants d’Africains, citoyens européens depuis des générations, se voient tous les jours rejetés des castings de films ou de théâtre avec le mépris et la condescendance des recruteurs leur jetant à la figure : « il n’y a pas de rôle pour vous car il n’y avait pas de Noirs en France au Moyen-Âge », « il n’y avait pas de Noirs en France sous l’Ancien Régime » ou encore, « les seuls rôles possibles de Noirs en France dans un film historique sur Louis XIV sont des rôles d’esclaves », etc. Paradoxalement, ce sont eux qui doublent les acteurs noirs dans des films étrangers, où il est admis en principe qu’un Noir peut lui aussi, en tant qu’acteur, jouer tous les rôles. L’exemple du cinéma, de la télévision et du théâtre tombe à propos car en ce siècle de l’image et des technologies multimédia, l’identification à la société à laquelle nous apparte4. 5. 6. 7. 8. Partisan du style maniéré d’APULEE Partisan du style classique de CICERON CYPRIEN (Caecilius Thascius CYPRIANUS) (210/15-258), Latin, père de l’Église, évêque de Carthage. ARNOBE (mort en 327). Ecrivain et rhéteur chrétien à Sicca (Numidie). OPTAT (deuxième moitié du IVe siècle), évêque de Milève, Numidie. Introduction 37 nons est renforcée, consciemment ou inconsciemment, par les images censées être le reflet de nous-mêmes, du groupe et de la nation dont nous faisons partie qui nous sont projetées en permanence. Dans la mémoire collective de nombre d’Européens d’aujourd’hui, il ne subsiste aucun souvenir d’une des nombreuses ambassades africaines reçues en grandes pompes dans les palais européens et au Vatican entre le XIVe et le XVIe siècle. Nul ne se souvient de Zyriab, ce Noir arabo-musulman né à Baghdad qui vécut à Cordoue au IXe siècle et qui pourtant marqua de son empreinte l’histoire de la musique et des arts poétique, gastronomique, vestimentaire, en un mot, l’histoire culturelle de l’Andalousie de son époque et bien des générations après9. Pourtant, si aujourd’hui en Europe on porte des vêtements différents selon les quatre grandes saisons, c’est grâce à Ziryab qui a créé cette mode au IXe siècle à Cordoue10. Même des personnages aussi éminents que populaires dans l’histoire culturelle de l’Europe comme Alexandre Dumas et Alexandre Pouchkine, tous deux descendants directs d’Africains, ne renvoient généralement pas à la présence africaine en Europe. Pourtant, qui n’a pas lu Dumas en France et qui n’a pas appris une poésie de Pouchkine en Russie ? Pourquoi cette amnésie historique partielle ? L’historienne britannique, Kate Lowe, apporte une réponse pertinente et d’une honnêteté inédite en la matière qui augure de l’écriture d’une nouvelle histoire de l’Europe plus conforme au passé européen : « Les traces laissées par ces Africains noirs aux quinzième et seizième siècles ne sont pas invisibles, loin s’en faut. On les retrouve quasiment dans tous les types d’archives : documentaires, textuelles ou visuelles ; séculières ou ecclésiastiques ; de l’Europe du Nord ou du Sud ; réelles ou relevant de la littérature. Les raisons de leur invisibilité doivent être cherchées ailleurs ; dans les réalités des politiques nationales, dans les effets encore perceptibles de la colonisation européenne, et dans le carcan d’une certaine érudition historique de convenance ou en vogue. L’histoire ancienne de l’installation des Africains noirs en diverses régions d’Europe a été niée pour des raisons politiques et raciales, et le sujet a été enterré avec succès jusqu’à la fin du vingtième siècle. C’est ainsi que, en règle générale et à quelques rares exceptions près, nonobstant l’abondance d’éléments matériels, toute référence d’archive ou image caractérisant des Africains noirs en Europe tombée dans le domaine public sera considérée comme un cas isolé. L’idée erronée de la rareté des documents relatifs à ce thème a été répandue grâce à la complicité des pratiques nationalistes des historiens européens. » 9. Haddad, Adnan, Ziryab Musicien négro-arabe du VIII-IXe siècle, pp.63-83 in Adnan Haddad, Kabemba Mufuta Mwemba Mutunda, « De la Culture Négro-Arabe » Fakhr As-Sûdân à la al-Bîdân ou Titres de gloire des Noirs sur les Blancs, Paris, CDU-SEDES, 1989. 10. Idem. 38 Les Africains et leurs descendants en Europe Dans ce domaine qui concerne l’histoire de l’Europe, contrairement aux États-Unis, les universités européennes ont entrepris très peu de recherches jusqu’au début des années 2000 sur la période antérieure au XIXe siècle. L’historien médiéviste C. Verlinden et l’historien suisse Hans W. Debrunner font véritablement œuvre de pionniers en la matière avec leurs monumentales études sur L’Esclavage dans l’Europe médiévale (1970-77) pour le premier et sur les Africains en Europe parue en 1979 pour le second. Le livre de Debrunner comporte des notices bio-bibliographiques sur plusieurs centaines d’Africains ayant vécu en Europe : Presence and Prestige : Africans in Europe. A History of Africans in Europe before 1918, Basel, Basler Afrika Bibliographien. Mais il faut reconnaître que les premiers travaux sur la présence africaine en Europe ont souvent été le fait d’auteurs noirs américains. Joel Augustus Rogers est certainement le plus prolifique et un véritable pionnier11. Dans la seconde moitié du XXe siècle, Ivan van Sertima est l’auteur et l’éditeur le plus fécond sur ce sujet.12 Les auteurs noirs américains ont souvent été dénigrés par certains chercheurs africanistes américains ou européens qui ont développé au fil des ans une réaction quasi épidermique, parfois irrationnelle et complètement contraire à la critique scientifique. Réaction consistant à rejeter systématiquement toutes les publications abordant des sujets inédits sur la présence africaine en Europe ; la simple accusation « d’afrocentrisme » suffisant pour faire d’un auteur aux thèses non orthodoxes un « pestiféré », entendez, dont la lecture était vivement déconseillée aux étudiants. Toute publication, qu’elle soit le fait d’un auteur dit « afrocentriste » ou d’un historien « classique » doit naturellement être examinée avec la même rigueur scientifique. Si des inexactitudes factuelles ou des erreurs d’analyse sont relevées, la critique de l’œuvre doit se faire arguments à l’appui afin de faire évoluer la connaissance scientifique sur le sujet donné. Comment est né ce projet de colloque puis ce livre ? Au début de l’année 2001, la rédaction du Courrier ACP-UE, magazine édité par l’Union Européenne à Bruxelles, me commanda un article sur la dimension historique de la présence africaine en Europe pour son numéro spécial prévu cet été-là sur le thème des migrations internationales. Dans mon texte, « Le passé : modèle d’avenir ? », paru en Juillet-Août 2001, je fis un bref aperçu de la présence africaine en Europe du VIIIe au XIXe siècle et montrai que les Noirs européens étaient régulièrement présents et appartenaient à toutes les couches sociales. Je donnai quelques exemples de personnalités noires européennes tombées aujourd’hui dans l’oubli : Jean Le Noir, vizir du royaume de Sicile au XIIIe siècle ; Alexandre de Médicis, premier duc de Florence et sa mère noire africaine Simonetta qui 11 Dans son livre en deux volumes World Great Men of Color, p. 9, vol. 1 (Touchstone, New York, 1996, édition commentée par John Henrik Clarke ; première édition en 1946), Rogers dit avoir été inspiré par les travaux pionniers des historiens noirs : George Wells Parker, Children of the Sun ; William H. Ferris, The African Abroad, 2 vol. et des historiens blancs : Godfrey Higgins, Anacalypsis, Gerald Massey, Book of Beginnings, Ancien Egypt, the Light of the World. African Presence in Early Europe, Ivan Van Sertima (Ed.), Transaction Publishers, 6e édition, 1993. 12 Introduction 39 vécurent en Italie au XVIe siècle ; le poète, grammairien et érudit espagnol du XVIe siècle, El Negro Juan Latino, auteur d’un poème en latin, L’Austriade, dédié à son ami Don Juan d’Autriche ; le dramaturge, compositeur et théoricien de la musique, Ignatius Sancho, mort à Londres en 1780 ; le philosophe Antoine Amo qui enseigna la philosophie de 1734 à 1753 dans les Universités allemandes de Iéna, Halle et Wittenberg et qui fut conseiller à la cour de Berlin ; le mathématicien, ingénieur, homme d’État et général en chef de la Russie du XVIIIe siècle, Abraham Hanibal, qui eut parmi ses descendants des hommes importants de l’histoire russe, le poète Alexandre Pouchkine et le baron Wrangel qui dirigea la contrerévolution russe ; enfin les trois Dumas en France au XVIIIe et au XIXe siècles, le général, héros des guerres de la Révolution française, son fils Dumas-père, le célèbre auteur des Trois mousquetaires et son petit-fils Dumas-fils, auteur de la Dame aux camélias. Des dirigeants de la Maison de l’Afrique à Toulouse (M.A.T.), Jean-Emmanuel Kamtchueng et Yao Modzinou me contactèrent peu après et me firent part de leur projet d’organiser une exposition sur des personnalités africaines et leurs descendants qui avaient marqué l’histoire européenne au fil des siècles. Ils me proposèrent d’en assurer la coordination scientifique. Nous décidâmes d’organiser dans un premier temps, sous l’égide de la M.A.T., un colloque scientifique avec un collectif international d’historiens et d’autres spécialistes. Ainsi démarra une longue et fructueuse collaboration. Nous fîmes donc appel à des historiens travaillant depuis de nombreuses années sur différents aspects de la diaspora africaine en Europe : Allison Blakely (Boston University, États-Unis), Giovanna Fiume (Università degli Studi di Palermo, Sicile, Italie), James Walvin (York University, Grande Gretagne), Peter Martin (Hamburger Stiftung zur Förderung von Wissenschaft und Kultur – Fondation de Hambourg pour la Promotion de la Science et de la Culture, Allemagne), Patrick Manning (Northeastern University, World History Network, États-Unis), Sylviane Diouf (Schomburg Center for Research in Black Culture, New York, États-Unis), Maurice Guimendego (Université de Nantes, France). Un éminent spécialiste russe de littérature Leonid Arinshtein de la Fondation Russe pour la Culture (Moscou, Russie) et Yacoub Cissé, auteur d’un projet d’exposition sur l’histoire des Africains en Norvège, acceptèrent spontanément et avec enthousiasme d’y participer. Entre 2002 et 2004, deux membres du collectif d’historiens mis en place par la M.A.T., Allison Blakely et Gnammankou étaient sollicités par le Human Area File de Yale University pour participer à la rédaction de la première Encyclopédie des Diasporas.13 En 2005, pendant les longs mois de préparation du colloque, le groupe de spécialistes invités s’étoffa avec Antonio de Almeida Mendes (EHESS-Paris, France), Lucia C. Birnbaum (California Institute of Integral Studies, États-Unis) dont un ouvrage sur les Vierges noires était en cours de publication en français, Adela Fabregas (Universidad de Granada, Espagne), Anna Pereira (Amsterdam University, Pays Bas), Julio Labrado (Universidad de Huelva, Espagne), Tomi Adeaga (Universität GH, Siegen, Allemagne), Runoko Rashidi (Independent 13. M. Ember, C.R. Ember, I. Skoggard, Encyclopedia of Diasporas, Immigrant and Refugee Cultures Around the World, en deux volumes, 2004, Kluwer Academics / Plenum Publishers, New York, Boston, Dordrecht, London, Moscow. Allison Blakely est l’auteur du chapitre, « African Diaspora in the Netherlands », pp. 593-601 et Dieudonné Gnammankou, « African Diaspora in Europe », pp.15-23. 40 Les Africains et leurs descendants en Europe scholar, États-Unis), John McClendon (Bates College, États-Unis) et Wangui Wa Goro (University College of London, Grande Bretagne). Avec les quatre derniers chercheurs, je participai en mai 2005 à Miami (Florida International University) à un colloque sur la diaspora africaine organisé par Carol Boyce Davis qui coordonnait un projet d’encyclopédie sur le même sujet. C’est dire que plusieurs membres du collectif d’historiens mis en place par la M.A.T. furent sollicités par les éditeurs de l’Encyclopédie de la diaspora africaine. Le reste de l’équipe se compose de spécialistes de la Renaissance européenne, contributeurs de l’ouvrage collectif remarquable Black Africans in Renaissance Europe paru à Cambridge University Press, dirigé par Kate Lowe et Thomas Earle. Ce sont Kate Lowe (Queen Mary, University of London), John Brackett (University of Cincinnati, États-Unis), Didier Lahon (EHESS France-Université Fédérale de Rio de Janeiro, Brésil). La M.A.T. décida par ailleurs d’acquérir les droits de traduction et d’édition française du livre Black Africans in Renaissance Europe, qui paraîtra sous peu. Le colloque de Toulouse, un tournant européen Au total, un panel pluridisciplinaire de 21 spécialistes venus de neuf pays – avec une prépondérance nord-américaine (sept) – dont la plupart sont des références dans leur domaine de recherches universitaires, répondit présent au Colloque international, Les Africains et leurs descendants en Europe avant le XXe siècle, qui eut lieu à la Maison de la Recherche de l’Université de Toulouse-Le Mirail, du 8 au 10 décembre 2005. Louis SalaMolins, éminent philosophe, connu notamment pour ses travaux sur le Code Noir français de 1685, accepta l’invitation de la M.A.T. de présider le colloque. Les communications ont couvert la période allant de l’Antiquité, la Renaissance, à l’Europe moderne et contemporaine. Il manquait toutefois un spécialiste de la période des siècles d’occupation mauresque de la Péninsule ibérique. Les pays et régions d’Europe examinés au cours du colloque furent le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la Sicile, la Crète et Grèce antiques, la France14, la Grande Bretagne, la Russie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Allemagne. Les principaux thèmes abordés autour de la question de la présence africaine en Europe et de ses grandes figures furent les contributions des Africains d’Europe et leurs descendants à l’histoire de leurs pays d’accueil, les relations interculturelles, le racisme, les débuts de la traite européenne des nègres et de leur réduction en esclavage en Europe puis dans les Amériques, les représentations, la religion, la littérature, la philosophie, l’art, l’identité, la documentation, etc. 14. En ce qui concerne la France, nous regrettons que les historiens Eric Noël, Bernard Gainot et Véronique Hélénon, également invités, n’aient pu faire le déplacement pour compléter le tableau historique. Invités également. Il en est de même pour l’historienne allemande Monika Firla, et le philosophe et écrivain Claude Ribbe, qui n’ont pu participer au colloque. D’autre part, en ce qui concerne les migrations anciennes du Nord de l’Afrique vers l’Espagne et les autres territoires euro-méditerranéens, l’archéologue Malika Hachid, que nous avions sollicitée ne put se déplacer en raison de son programme de fouilles archéologiques. Introduction 41 Cet ouvrage est donc la suite logique du colloque qui fut un lieu privilégié d’échanges très enrichissants et de découvertes. Il est à signaler également le contexte socio-politique particulier dans lequel s’est tenue la rencontre. La mort tragique de deux adolescents poursuivis par des policiers provoqua l’embrasement des banlieues françaises pendant plusieurs semaines en novembre et décembre 2005. On assista à une véritable révolte d’une partie de la jeunesse française qui dénonçait les discriminations et injustices sociales. La ville de Toulouse où devait se tenir notre colloque, avait été le théâtre de violents affrontements entre jeunes manifestants et forces de l’ordre au point que plusieurs de nos invités étrangers hésitèrent dans un premier temps à venir. La presse internationale s’était fait un très large écho de ces émeutes sans précédent en France et le monde entier suivait le déroulement des événements jour après jour. Prévu un an auparavant, notre colloque se tint donc à un moment inattendu et tendu où les autorités françaises découvraient l’ampleur du malaise qui minait une partie de la population issue de l’immigration notamment africaine qui refusait sa marginalisation et revendiquait son appartenance pleine et entière à la société française. Or notre colloque avait justement pour objectif de montrer qu’une partie de l’histoire multiculturelle de l’Europe avait été occultée et de rappeler la place qu’avaient occupée des centaines de milliers d’Africains et leurs descendants dans les pays européens avant que le racisme et les préjugés ne deviennent dominants principalement à partir du XVIIIe siècle en raison d’abord, de la réduction en esclavage de millions d’Africains dans les colonies européennes des Amériques, puis à la suite de la colonisation de l’Afrique de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Un passé européen qui fait apparaître que des Africains furent empereurs à Rome, dirigèrent l’Église chrétienne au Vatican, furent parmi ses plus éminents penseurs, érudits, savants, généraux, artistes et écrivains, une histoire si méconnue que les Européens du XXIe siècle sont les premiers surpris de la découvrir. Évoquant la carrière extraordinaire du célèbre général romain Quintus Lollius Urbicus, né dans une famille berbère de Numidie (Algérie actuelle), l’historien américain Colin Wells, ne peut s’empêcher de décrire la société romaine ancienne comme « multiculturelle » et terre « d’égalité des chances » : At no other period of history could the second or third son of a Berber landowner from a very small town in the interior enjoy a career which took him to Asia, Judaea, the Danube... the lower Rhine and Great Britain, culminating in a position of great power and honor in the capital of the empire to which all these regions belonged.15 15. C. Wells, The Roman Empire, Harvard University Press, p. 226 : « A aucune autre période de l’histoire le second ou troisième fils d’un propriétaire terrien berbère, originaire d’une toute petite ville de province, n’aurait pu mener une telle carrière qui le conduisit en Asie, en Judée, au Danube… au BasRhin et en Grande Bretagne ; au sommet de sa carrière, il jouissait de grands pouvoirs et honneurs dans la capitale de l’empire auquel toutes ces régions appartenaient. » Cf. également Wikipedia.com, entrée Lollius Urbicus. 42 Les Africains et leurs descendants en Europe Nous souhaitons que ce projet pionnier fasse partie d’un plus vaste programme européen d’introduction des héritages africains en Europe dans l’enseignement et la recherche universitaire mais aussi dans la culture populaire16. Car la promotion de la diversité culturelle ne peut se faire au détriment d’une de ses composantes, fut-elle minoritaire. C’est, par exemple, ce qui est fait depuis quelques années au Canada où les autorités ont décidé en 1991 d’« intégrer la culture des Noirs, leurs réalités, perspectives, expériences et préoccupations dans le monde académique ». Une Chaire pour l’étude des Noirs canadiens (James Robinston Johnston Chair for Black Canadian Studies at Dalhousie University) dirigée par le professeur Esmeralda Thornhill, a été créée spécialement avec pour mission d’aller largement au-delà de « l’étude du rôle joué par la culture noire dans la mosaïque canadienne mais plutôt de servir de catalyseur pour être à l’origine de changements spécifiques devant transformer à grande échelle les contenus des cours, la politique académique, les programmes de recherches dans tous les domaines de la vie universitaire sur les campus aussi bien qu’en dehors des universités pour concerner le public au niveau local, régional, national et international.17» À cet égard, et en ce qui concerne la France, l’allocution d’ouverture (voir plus haut) du colloque prononcée par Monsieur Jean-Louis Coll, représentant le Président de l’Université Toulouse-Le Mirail, M. Rémy Pech, est d’une grande pertinence et augure de nouvelles et prometteuses perspectives : Si nous ne parvenons pas à construire un regard lucide sur ce dont nous sommes faits, c’est-à-dire sur la réalité de notre histoire, nous serons incapables d’assumer notre identité qui, pour une large part est celle de la construction à travers le temps d’une société métisse. Si la France veut effectivement s’enraciner dans son histoire, donner un sens à ses origines, elle ne peut davantage occulter cette dimension historique. 16. La Maison de l’Afrique à Toulouse mène une action spécifique (histoire, musique) sur le Chevalier de Saint-George, un des personnages du projet d’Exposition « Les Africains et leurs descendants en Europe ». Cette action vient d’obtenir le Label européen dans le cadre de l’Année européenne du Dialogue Interculturel. 17. John A. Barnstead, « Black Canadian Studies as the Cutting Edge of Change, Rethinking Pushkin, Rethinking Pushkinology », in Journal of Black Studies, Vol. 38, N° 3, 367-373 (2008). Présentation des chapitres Dieudonné Gnammankou Au total, ce livre est composé de vingt-deux chapitres rassemblés en quatre grandes parties : PREMIERE PARTIE : PERMANENCE DE LA PRESENCE AFRICAINE EN EUROPE Le Chapitre I, La diaspora africaine en Europe : de l’Antiquité à la fin du XIXe siècle, de Dieudonné Gnammankou, est un essai de synthèse sur la longue histoire de la présence africaine en Europe. Gnammankou montre que les Africains vivaient en Europe à toutes les époques et sur tout l’espace européen de la Péninsule Ibérique à la Russie impériale. Le Chapitre II, La place des Africains-subsahariens dans l’histoire européenne de 1400 à 1600, de Kate Lowe, aide à comprendre pourquoi les Africains sont restés invisibles dans l’écriture de l’histoire européenne de l’époque de la Renaissance. Malgré des études récentes initiées par une minorité d’historiens, la réécriture de cette histoire qui a commencé à la fin de la période coloniale dans les années 1950, en est toujours à ses balbutiements. Le Chapitre III, Présence africaine dans la Crète minoenne, dans le mythe Grec, et dans la Rome antique, de Runoko Rashidi, rappelle les influences africaines sur la plus ancienne civilisation du continent européen, celle de la Crète minoenne. Puis il évoque la présence de personnages africains dans la mythologie grecque. Enfin, Rashidi fait le tour de personnalités africaines de la Rome antique confirmant le caractère multiculturel de la société romaine antique. Le Chapitre IV, La mère africaine du genre humain : Héritage de la transformation du monde. Origines africaines et voies de migration africaine en Europe, de Lucia Chiavola Birnbaum, nous permet de découvrir une approche originale, un point de vue féministe, sur l’histoire culturelle de l’Europe à travers le prisme des croyances originelles venues d’Afrique dès la Préhistoire. S’appuyant sur le cas de la Sicile, elle considère que cette culture africaine ancienne subsiste encore malgré les tentatives séculaires d’éradication dont elle a été victime. Toutefois, certaines positions de l’auteur ne manqueront sans doute pas de susciter de vives réactions. Le Chapitre V, Un souffle venu de loin : Les « Maures » Noirs au service des princes allemands de l’époque baroque, de Peter Martin, nous fait découvrir la longue histoire 44 Les Africains et leurs descendants en Europe des pages noirs des cours royales européennes. Cette tradition largement visible à travers l’iconographie remonte au moins au XIIIe siècle, se développe au XIVe siècle avec de nouvelles fonctions attribuées au personnel noir: gardes, laquais, puis musiciens militaires au XVIIe siècles. L’histoire de ces derniers qui jouissaient d’un statut social éminent est fascinante. DEUXIEME PARTIE : DES ACTEURS DE L’HISTOIRE EUROPEENNE Le Chapitre VI, Alexandre Pouchkine, le plus célèbre descendant d’Africain en Russie, de Leonid Arinshtein, apporte d’importants éclairages sur la spécificité de la Russie tsariste qui est la seule en Europe à avoir honoré un descendant d’Africain, Pouchkine, au point d’en faire son poète national. Arrière-petit-fils de l’Africain Abraham Hanibal (1696-1781), originaire du pays Kotoko (Nord Cameroun), qui fut général en chef de l’armée impériale russe, Pouchkine est devenu l’une des plus grandes figures de l’histoire littéraire et culturelle de l’Europe. Le Chapitre VII, Le Duc Alexandre de Médicis et sa mère Simonetta, 1510-1537, de John Brackett, nous montre comment le fils d’une femme noire, réduite en esclavage et employée chez les Médicis, est devenu le premier duc de Florence. Brackett estime que celui qui épousa la fille de Charles Quint peut être considéré comme « le premier afro-européen connu à diriger une administration politique majeure au début de l’ère moderne » en Europe. Cette étude aborde l’un des aspects les plus méconnus de l’histoire d’Alexandre de Médicis, ses relations avec sa mère africaine. Le Chapitre VIII, Anton Wilhelm Amo : Philosophe africain en Europe, de John H. McCLendon, présente l’héritage intellectuel de l’un des plus éminents philosophes de la Prusse du XVIIIe siècle. L’existence et l’œuvre philosophique d’Amo, penseur rationaliste, suffit d’elle même pour réfuter toutes les théories racistes d’un Hegel qui a jusqu’à présent exercé une influence négative sur la vision des Européens de l’Afrique. Le Chapitre IX, Juan Latino ou la reconversion humaniste de la Grenade du XVIe siècle, de Adela Fábregas, nous emmène à la rencontre d’un des plus grands humanistes et hommes de lettres espagnols de son époque. Juan Latino, auteur du long poème épique, L’Austriade, dédié à son ami et protecteur Don Juan d’Autriche, est né probablement en Afrique de l’Ouest. Il fut un des plus ardents défenseurs de la philosophie de la Renaissance et un des acteurs de l’européanisation de l’Espagne après la Reconquista. Le Chapitre X, Vers une histoire des Britanniques noirs, de James Walvin, explore l’histoire des Noirs britanniques et nous révèle comment les récentes recherches mettant en évidence l’importance de la présence noire ont suscité la réécriture de l’histoire de ce pays.
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