Une journée sans histoires - Page 1 - Un roman de Jean d'Espinoy Jean d’Espinoy Une journée sans histoires Roman Les mardis de Fernandel On racontait beaucoup d’histoires sur le vieux Fernand; on disait tout de lui, tout et son contraire, tout et n’importe quoi. Son passé peu commun, sa vie de bâton de chaise, son métier, ses origines, tout ce qu’on pouvait lui supposer tantôt de grandiose tantôt d’obscur alimentait les conversations du quartier. Chacun, à propos de son histoire, avait une thèse, parfois plusieurs, chacun la défendait, l’argumentait, la peaufinait comme la trame d’un roman dont lui seul connaissait les rouages et le cours aventureux. Ainsi, la biographie du vieillard prit-elle l’aspect d’un grand kaléidoscope dont la rosace ne cessait de se métamorphoser au caprice d’inspirations loufoques souvent, prudemment pondérées, parfois. CHAPITRE 1 Mais quand un jour, il disparut mystérieusement et que ses biographes affolés se mirent à le chercher partout, ce magma d’élucubrations, de conjectures et d’hypothèses se mit à bouillonner comme jamais, prit une température jusque là inégalée et donna lieu à une explosion volcanique en comparaison de laquelle, les éruptions du Krakatoa, de la Montagne Pelée ou du mont Fuji font figure de petits boutons de fièvre bien anodins. Cette disparition, il est vrai, était assez étrange de par ses circonstances et les éléments qu’elle laissa autour d’elle. Mais, chose plus contrariante encore, elle avait pris tous les habitants du quartier au dépourvu, les laissant dans une ignorance intolérable, inacceptable pour des gens habitués à tout deviner, à tout voir, à tout entendre, à tout savoir et à savoir tout mieux que tout le monde. C’était là un camouflet sans précédent, un affront qui obligea tous les esprits de l’Escalette à rivaliser entre eux d’imagination, de sagacité, de finesse afin d’accréditer, auprès de leurs semblables, l’une ou l’autre explication des faits et de leurs causes. Dans ce branle-bas inopiné, la mêlée promettait d’être féroce. On ne disparaît pas comme ça, bon dieu ! s’indignaient les uns. Alors ça, c’est encore plus fort que du Roquefort ! s’offusquaient les autres. Après tout, ce pauvre Fernand, en sa quatre-vingt-sixième année vulnérable et fragile, ne s’était-il évaporé que bien malgré lui. Peut-être avait-il été sorti de son trou manu militari, kidnappé pour on ne sait quelle raison : l’argent, quelque affaire du passé ou des fredaines inavouables. Peut-être qu’on l’avait assassiné, tout bonnement, et que son corps gisait quelque part près d’une berge ou au fond d’un bois. Avec tout ce qu’on entend aujourd’hui, cela était bien possible, présumait-on ici, ne faisait pas un pli, affirmait- on là-bas; certains, trouvant l’hypothèse trop convenue, insipide à leur goût, prétendaient que le scénario était tout autre sans toutefois en révéler le contenu. Mystère et boule de gomme. Il était environ dix heures lorsque Fernandel, l’agent de police, fut mis au parfum de cette absence sinon suspecte, en tous les cas insolite. Le hasard voulut qu’il en soit l’un des premiers avertis, si l’on peut raisonnablement parler de hasard dans un quartier qui, à tout casser, n’excède pas deux kilomètres carrés, dont les habitants se croisent dix à vingt fois par jour, se retournent ensuite pour tacher de deviner où va l’autre et où la moindre rumeur atteint toutes les oreilles à une vitesse voisine de celle de la lumière. L’Escalette compte environ quatre cents âmes ; agrippé comme un lierre aux anciennes murailles de la ville, ce faubourg s’étend jusqu’à la campagne par un réseau de rues et d’avenues d’une rectitude monotone et navrante. Il fait partie de ces excroissances urbaines qui sortirent de terre dans les années soixante, produit d’un joyeux optimisme d’après-guerre, et que le temps, aujourd’hui, cinquante ans plus tard, caresse déjà d’une patine vieillotte et tendrement désuète. C’est aussi un heureux mélange d’habitations modestes et de villas moyennement cossues qui obligea deux classes sociales à faire la file chez le même boulanger, le même boucher, le même bureau de poste, à s’accouder au même bar devant un verre de bière. Il s’ensuivit comme un petit miracle propre aux sociétés qui se côtoient, s’acceptent, finissent par s’apprécier et, plus encore, grandissent l’une par l’autre. L’exact contraire d’un ghetto. Ce miracle fut avant tout verbal. Si le pauvre exprime sa langue par la racine, le bourgeois, en revanche, l’exprime par son feuillage qui est le produit souvent oublié de la première. Lorsque ces deux niveaux de langage parviennent à s’interpénétrer, il en résulte une ferveur d’expression, une verve étonnante qui peut paraître inépuisable. Si bien que dans ce quartier éminemment bavard, on peut se permettre de sortir sans son portefeuille, sans ses chaussures, sans sa chemise mais jamais sans sa langue. Fernandel, le policier, avait deux obsessions : Michel le chemineau et les mardis. Michel le chemineau était une espèce de manant, volontiers braconnier, assurément maraudeur, qui vivait de l’air du temps dans une roulotte à la lisière de la campagne. Les deux hommes s’étaient connus sur les bancs d’école, l’un était devenu argousin et l’autre clochard, et, dès lors, l’un ne cessa plus de courir derrière l’autre. Il y avait là comme une histoire d’amour. Souvent, lorsque quelques verres de bière enflammaient son imagination, il se transportait comme par magie, sur les lieux où Michel était en train de perpétrer d’hypothétiques brigandages. Dans les brumes de son subconscient, il le voyait poser des collets dans les jardins publics, chaparder une poule dans une ferme, grappiller les beaux fruits d’un verger, filouter à gauche et à droite tandis que lui, garant de l’ordre public, assistait impuissant à toutes ces exactions. Lorsqu’il émergeait de ces fâcheuses méditations, il se redressait droit comme un i, se mettait à arpenter tous les environs de l’Escalette à la recherche du malandrin, zieutant, flairant partout ainsi qu’un prédateur à la recherche de sa proie. À la vérité, le chemineau était le sel de sa vie de policier. Mais il y avait aussi les mardis. Depuis son plus jeune âge, les ennuis, les rossées, les punitions, les accidents, les mauvaises nouvelles, en un mot, les emmerdements étaient toujours au rendez-vous ce jour-là. Entre autres exemples, sa femme l’avait quitté un mardi, il était entré dans la police un mardi, lui qui rêvait de devenir chanteur ; son chien, Léon, quelques mois auparavant, était mort un mardi. C’est encore un mardi qu’il constata que ses cheveux commençaient à grisonner, qu’une clairière ajourait le sommet de son crâne alors que la veille, un lundi, il n’en paraissait rien. Dans la rue de Lannoy, un de ces funestes jours, le fils de Cécile, une habitante du coin, dont le permis de conduire était tout neuf et n’avait pas encore eu le temps de sécher, l’avait envolé d’un coup de pare-choc ; il fit une brève apparition sur le capot de la voiture, puis, alla rouler contre une bordure : trois côtes cassées, arcade sourcilière ouverte et contusions multiples. Vous avez eu de la chance, avait déclaré le médecin. C’était enfin un mardi qu’il était venu au monde et, comme la vie peut parfois faire montre d’acharnements mesquins envers les hommes, il ne naquit point le soir ni l’après-midi ni même le matin, mais un mardi à zéro heure une. Lorsque, chaque semaine, ce maudit jour venait à poindre, il se levait une heure plus tôt afin de se préparer mentalement au pire, rassemblait ses forces, tâchait d’élaborer des plans et des manœuvres pour traverser ce champ de mines, cette rivière grouillant de piranhas, ces escarpements hostiles et atteindre le mercredi sans coup férir et sans dommage : une véritable paranoïa motivée par un peu de statistique et beaucoup de superstition. Aussi, ne s’étonnera-t-on pas de le voir tenir en cette histoire, un rôle quelque peu difficile, vu que celle-ci se passe un mardi. Il s’était réveillé avec une migraine affreuse, probablement ce Cabernet dont il avait soupé la veille. De mauvais rêves l’avaient tourmenté ; lorsqu’il ouvrit les yeux, il sentit ses draps mouillés d’une mauvaise fièvre. En homme dûment averti, sachant déchiffrer les signes et pénétrer les augures, il comprit tout de suite, ce matin-là, que le mauvais œil était bien ouvert, frais et dispos, plus éveillé que jamais, et fixait sur lui sa prunelle sombre et menaçante. Le mois d’août de cette année avait été épouvantablement chaud. D’ordinaire, dès après l’Assomption, l’été se met à fléchir, une humidité légère commence à monter du sol, les soirées fraîchissent et les matins se laissent gagner par une légère mais inexorable timidité. Mais en 2001, alors que nous approchions de la mi- septembre, la fournaise ne donnait encore aucun signe d’apaisement. Un de ces étés épouvantablement lourds et chauds où l’orage menace sans jamais éclater, un véritable bain turc qui met tout en nage, perle les fronts, les joues, le nez et y allume une couperose de vigneron. Une chaleur d’enfer avait donc plongé le quartier dans une torpeur morbide, certains se réfugiaient dans leur cave, d’autre au bistrot pour prendre un peu de fraîcheur et d’humide. Cet étouffoir finit par indisposer les gens, les rendre irritables, vétilleurs, irascibles ou ténébreusement taciturnes. Il était dix heures, peut-être un peu moins. Des brumes chaleur flottaient au-dessus des trottoirs, des rues, elles sourdaient aussi des jardins, des parterres et des murs. C’est Nanard, le petit postier qui, en grand émoi et visiblement affecté, lui apprit la nouvelle alors qu’il passait dans la rue du Casino. Les deux hommes avaient le visage constellé, les mains moites, des mèches de cheveux plaquées sur le front et les tempes, la sueur auréolait leur chemise, aux aisselles et dans le dos. Le petit postier regardait Fernandel d’un air implorant comme si par une formule magique, en claquant des doigts, ce dernier eût pu retrouver Fernand, faire pleuvoir et mettre fin à la grève. Parce qu’il y avait aussi cette foutue grève dont il avait eu quelque prémonition, la veille au soir, et qui se confirmait tapageusement, ce matin, à la une de toute la presse régionale. Sûr que ça ferait un sacré chambard, les gens se mettraient sans doute à paniquer ; qui sait, il y aurait peut-être des émeutes. Saisissant la gravité de ce lock-out, peut-être même que tout le quartier se mettrait à briser les vitrines, à piller les magasins, à dévaliser les stocks. Et lui, lui Fernandel qui rêvait d’être chanteur, de monter à Paris, de parcourir le monde sur un tapis de gloire et de fleurs, lui Fernandel, petit agent du quartier de l’Escalette - agent de proximité comme on dit, non sans quelque malice - que pourrait-il faire à ce moment-là pour endiguer ces vagues humaines marchant vers lui au pas de charge ? Comment s’y prendrait-il pour retrouver un vieillard octogénaire disparu dans la nature, peut-être pris d’une crise de démence ? Allez savoir. Et Michel pendant ce temps-là, dieu sait quel mauvais plan préparait-il dans l’ombre. Et cette pluie qui ne se décidait pas à tomber… Crénom de nom, soupira-t-il en ôtant son képi et en essuyant de la paume son visage qui dégoulinait, ça ne va pas être de la tarte, ce mardi. Vivement demain. D’autres extraits sont consultables sur http://journeesanshistoires.blogspot.com/
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