Criminelle entreprise/Pierre Bru - Page 1 - Prix du Roman Noir ARDUA 2009 À cinquante ans, Fernand, gentil mais effacé et soumis, n’a fait que subir les événements sa vie durant. Lorsqu’un jeune patron reprend l’entreprise dans laquelle il travaille depuis toujours, il est confronté à des méthodes Ce roman est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé ou existant actuellement serait purement fortuite. PARU DANS CETTE MÊME COLLECTION Froides Ténèbres - tome 1, Émilie Genet Aussi doux que la mort - tome 2, Émilie Genet Soleils marins - tome 3, Émilie Genet Pandémonium, Franck Moeslé La Belle que voilà, Émilie Genet Les 6 jours du Phénix, Nadine Najman 2 morts à 0, Philippe Manjotel Concerto à 3, Michèle et Éric Meillier Prise en eaux troubles, Jean-Paul Hublet Les Cadavres se font la malle, Vonicke Ditisheim Le Noyé du fort Vasoux, Jean-Michel Thirieau Mortels poireaux, Thierry Payan Sous le manteau de la nuit, Tristan Marechal Enquête au VITRIOL, Gilbert Montassier Draconis, Christian Baciotti et Pierre Léoutre Escale à Rochefort, Jean-Michel Thirieau L’ingénue des Folies Siffait, Jacqueline Clergeau Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est formellement interdite sans l’accord de l’auteur. Tous droits réservés pour tous pays. Dépôt légal : juillet 2008 ISBN : 978-2-35168-086-5 ISSN : 1765-0966 © Éditions Les 2 Encres Tél. 02 41 56 57 30 - http://www.les2encres.com Atout perdre Chapitre 1 Les souris Fernand Tavanel est transparent. Toute sa vie est glabre, lisse et tarte. Toute sa vie, ayant subi les événements, Fernand a décidé de peser sur son propre destin et celui des autres. Cette décision sera lourde de conséquences. Né en 1953 à Bergerac et élevé par les sœurs de la Miséricorde, il était encore le seul de sa classe à se faire dessus au cours préparatoire qui s’appelait à l’époque la Onzième. Le seul à utiliser les slips de rechange que mère Thérèse conservait dans un placard de la classe. Elle le maintenait soigneusement fermé à clé depuis qu’un jour de folie, ses camarades et le terrible Emilio à leur tête avaient décidé de les enfiler par la tête pour ressembler au catcheur masqué aperçu à la télé la veille à la Piste aux Étoiles. Fernand n’avait pas encore la télé et n’avait donc rien compris à cette affaire. La télévision était à cette époque un luxe réservé à certains. Pas à Fernand. Son père, épicier à Bergerac, avait la vie dure. Réveillé à six heures par les cloches de l’église 5 Criminelle entreprise Saint-Jacques pour aller s’approvisionner au marché de gros, il revenait légèrement imbibé sur le coup des huit heures du matin au volant de sa Juva 4 alors que ses premiers clients l’attendaient déjà. D’un air narquois, ils lui lançaient : – Alors Jeannot, la saison du pastaga s’annonce bien ? Il répondait d’un sourire niais comme on peut en avoir quand on a un peu picolé : – Non, mais faut du temps pour choisir de beaux produits pour ses clients ! Pour ne pas perdre la face, il enchaînait immédiatement : – Avec ça, ma’ame Camboulive (il ne disait jamais madame), qu’est-ce que je vous sers ? Et la journée pouvait commencer. Ce que Fernand adorait par-dessus tout, les jours où il n’avait pas école, c’était de donner un coup de main à son père. Il adorait ces odeurs de vanille et d’épices capiteuses mélangées au doux parfum sucré des fruits. Il adorait aussi ces odeurs de bois dont étaient faits les étagères et le comptoir sur lequel trônait une superbe cloche en laiton doré. Elle servait à appeler le patron quand il s’était absenté chez un voisin ou à l’arrière-boutique. Mettre les légumes en présentation à l’extérieur et les produits en rayon était aussi sa spécialité. Sur le coup de dix heures, déjà déshydraté, son père lui confiait le magasin pendant qu’il allait se rafraîchir le gosier au troquet du coin avec les autres commerçants de la rue. Évidemment, cela n’arrangeait pas son état. Pendant ce temps, Fernand jouait à l’épicier. – Alors ma’ame Bourdial, qu’est-ce que je vous sers ? Il avait repris les formules paternelles. Il savait déjà le nombre de fruits ou légumes de chaque variété qu’il fallait pour arriver pile à la livre ou au kilo. Les clients le félici6 Criminelle entreprise taient. C’était tellement rare pour lui de recevoir des compliments. En contrepartie, son père lui donnait la pièce. Avec toutes ses économies qu’il comptait et recomptait, enfermées dans une boîte en fer de bouillon KUB, il s’achetait des Dinky Toys. Il en possédait plus d’une centaine de ces petites voitures ou camions, avec lesquels il passait son temps à jouer. Parfois il en rachetait à des copains qui avaient besoin d’argent. C’était toujours de bonnes affaires. Souvent vers midi, le voisin Albert, le boulanger, ramenait Jeannot titubant, prétextant qu’il ne supportait pas l’alcool du fait de sa petite carrure. En fait, cela les amusait de le faire picoler. Fernand cachait sa honte et sa mère ne cachait pas sa fureur. Faible, influençable et sans charisme, Jeannot était loin d’être le chef de famille idéal. C’était tellement vrai que c’était sa femme Arlette qui avait pris sa place à la tête du foyer. C’était une maîtresse femme, « una fiera fenna » comme on disait en occitan. Et travailleuse avec ça ! Elle aidait Jeannot à l’épicerie, tenait les comptes, surveillait le travail scolaire de leur unique enfant, faisait la cuisine, le ménage et la vaisselle. Elle servait aussi parfois d’infirmière quand Jeannot avait chargé un peu trop la mule. Forte de tous ces savoirs et compétences, il ne restait plus à Jeannot qu’à la fermer et se soumettre. C’est ce qu’il faisait depuis longtemps. Plutôt bien d’ailleurs. On ne lui connaissait même pas de maîtresse putative, tant il attirait peu les femmes. Elles aiment être amusées et rassurées. Avec Jeannot, c’était raté. En revanche, Arlette avait un fort tempérament. Sexuel aussi. Elle avait goûté à tous les fruits défendus des commerçants alentour et semblait les trouver bien meilleurs que ceux de son pauvre mari. C’est aussi pour cela qu’on aimait bien Jeannot. Il était si brave, si compréhensif et si conciliant… 7 Criminelle entreprise Finalement Fernand tenait de son père, ce n’était vraiment pas un athlète. Tout comme lui, ce n’était pas un leader. La preuve, il était quasiment le seul à ne pas pouvoir exécuter le monter à la corde de quatre mètres. À deux mètres, ses jambes commençaient à tridoler et les sueurs l’envahissaient. Son maître lui hurlait dessus, tout ceci sous les quolibets des copains de classe. Il les haïssait tous : l’instit’ et ce groupe d’élèves formatés dont il était la tête de turc. Il savait déjà une chose, il ne serait jamais prof de sport. Il savait aussi qu’il n’attendait plus rien des autres et qu’il devrait, dans la vie, ne compter que sur lui-même. Fernand était pour ses parents un enfant sage. À l’école, il ne ramenait que rarement de mauvaises notes. Pas de très bonnes non plus. Sur son bulletin de huitième, son maître, monsieur Lasjaunias, avait résumé la situation par cette terrible mention : « ne se fait pas remarquer, mais ne se remarque pas non plus ». Cela en disait long sur sa scolarité. Sans frères ni sœurs et ses parents travaillant beaucoup, il devait se trouver seul des occupations pour tromper son ennui. Peu de copains de classe venaient chez lui après l’école. Il ne les aimait pas. Sa mère qui, elle, recevait beaucoup, s’en inquiétait parfois. Elle finissait toujours par dire : « Il est comme son père, celui-là... » En dehors de sa passion pour les Dinky Toys, il s’était lancé dans l’élevage des souris. À la kermesse de la paroisse Saint-Jacques, il en avait gagné deux grosses, toutes blanches. Le fait de savoir si c’était des mâles ou des femelles ne lui avait même pas traversé l’esprit. Bricoleur et aimant les animaux, il leur avait confectionné un enclos spacieux dans sa chambre à coucher, où elles seraient à l’abri de la chatte Zénaïde qui les regardait avidement. Un peu comme un Anglais regarde une pinte de bière. 8 Criminelle entreprise Un jour, alors qu’il lisait allongé sur son lit, Fernand avait remarqué à sa grande surprise qu’une petite souris grise s’était approchée de l’enclos pour leur rendre visite à travers le grillage. Fernand s’était levé précautionneusement, mais la souris grise s’était échappée prestement. Fernand avait alors ouvert la porte de l’enclos. Pas de risque que ses souris blanches sortent, elles étaient trop domestiquées. Fernand s’était caché derrière la porte de sa chambre en prenant soin de laisser celle de l’enclos entrebâillée reliée à un bout de ficelle à rôti trouvée dans un tiroir du meuble de la cuisine et avait surveillé la scène en silence par le trou de la serrure. Cinq minutes plus tard, la souris grise de petite taille était de retour. Très vite, elle avait trouvé l’entrée de l’enclos et y avait pénétré. Au même moment, Fernand avait tiré d’un coup sec sur la ficelle et la porte s’était refermée derrière la nouvelle captive. Il était désormais à la tête d’un cheptel de trois souris. Les jours passèrent, les souris blanches grossissaient à vue d’œil. Il se disait qu’elles se plaisaient bien ici. Un matin, soulevant le couvercle d’une petite boîte à chaussure posée dans l’enclos et qui permettait aux souris de se cacher, quelle ne fut pas sa stupeur de trouver un nid dans lequel des larves roses aux gros yeux noirs se tortillaient. Fernand eut un geste de recul et resta tétanisé. Il se rendit alors compte que la plus grosse des deux souris, qui avait maigri d’un coup, s’approchait du nid grouillant et se mettait à monter dessus avec délicatesse. Fernand venait de comprendre. Les souris blanches étaient des filles et la grise un garçon. La nature avait fait le reste ! Pendant que leur mère mangeait, il tenta de compter les rejetons. Non sans un peu de dégoût, avec une paire de pinces à épiler récupérée dans la trousse à maquillage de sa mère, il attrapa une à une ces sortes de larves ventrues 9 Criminelle entreprise aux yeux globuleux et sombres et les étendit sur un linge afin de les dénombrer. O miladious, il y en avait quatorze ! Sans le vouloir, il était désormais à la tête d’un cheptel de dix-sept souris ! La pilule serait difficile à faire avaler à sa mère toujours prompte à utiliser le chloroforme quand la chatte Zénaïde avait le malheur de venir mettre bas à l’intérieur de la maison. Au même moment passa sous ses yeux l’autre souris blanche, plus grosse que jamais.. – Oh malheur, elle aussi, la salope ! Me voilà dans de beaux draps ! Fernand décida sur le moment de ne rien dire à sa mère en attendant la future explosion atomique de l’autre femelle. Désormais, il n’y avait plus aucun doute, la petite souris grise, malgré sa petite taille, avait tous les attributs nécessaires pour engrosser les deux blanches. Fernand avait pensé trouver une copine de jeu à ses deux souris blanches ; en fait, il avait été trahi et elles avaient joué à touche-pipi ! Lui qui ne leur avait toujours pas donné de nom les appela sur-le-champ Hiroshima et Nagasaki. Deux jours plus tard, un malheur n’arrivant jamais seul, ce fut au tour de la seconde femelle d’exploser. Moins ambitieuse que sa copine, elle n’en avait fait que douze. Quelques jours plus tard, Fernand se rendit compte que les petites souris qui venaient de naître étaient de couleurs différentes. Il pensait avoir des souris qui allaient ressembler aux vaches laitières de la ferme de son grand-père mais ce n’était pas tout à fait ça. Toujours seul au courant du cataclysme démographique, il fila droit vers la bibliothèque où était soigneusement rangée l’encyclopédie Quillet achetée par son parrain à l’occasion de sa naissance. Il lui fallut faire des efforts surhumains pour l’atteindre, car bien sûr ses parents l’avaient placée tout en haut. Vu ce qu’elle renfermait, elle ne devait pas tomber 10 Criminelle entreprise entre toutes les mains ! Il se plongea alors dans les principes de la reproduction animale, celle de l’homme étant simplement représentée par un pénis et celle de la femme par un appareil génital écorché vous coupant immédiatement toute envie de jouer avec. La réponse du Quillet était implacable et prophétique : il y aurait des blanches, il y aurait des grises mais, à sa grande déception, pas de Holsteins comme les vaches de Papé. Plus loin dans le livre, il était écrit que, contrairement à ce que faisaient les pharaons d’Égypte dans son livre d’histoire, il ne fallait jamais qu’un mâle ait des enfants avec ses descendants au risque de fabriquer des anormaux. Oh pétard ! Son sang ne fit qu’un tour et il courut dans sa chambre, plongea sa tête dans l’enclos et en sortit précipitamment le petit mâle gris qu’il enferma, tel un pestiféré, dans un bocal en attendant de lui fabriquer une cage à ses dimensions. Le secret était toujours bien confiné, mais malheureusement pas les odeurs. Comme l’hiver approchait, il devenait impossible d’ouvrir les fenêtres. Les petits grandissant, ils commençaient à pointer leur museau par les trous de la boîte à chaussures qui, jusqu’à présent, les avait dissimulés aux yeux de sa mère. Le temps était venu d’affronter l’inquisition ; autrement dit, Arlette. Fernand, dont les fesses applaudissaient toutes seules, remonta le couloir et tomba nez à nez avec sa mère au sortir de sa chambre à coucher, en compagnie de monsieur Calvez, le boucher. Elle croyait Fernand au patronage. Elle se crut obligée de le lui présenter, alors qu’il connaissait ce monsieur depuis toujours, étant souvent préposé au ravitaillement familial. Elle lui expliqua qu’il venait lui faire des séances de massage. Il avait ramené ce savoir-faire de 11 Criminelle entreprise la guerre d’Indochine et il prodiguait à sa mère une séance tous les jeudis matin à l’heure du caté. Fernand s’en foutait un peu des histoires de massage. Il avait un problème de surpopulation animale dans sa chambre et c’était autrement plus important que le malaxage de la viande, fût-elle celle de sa mère. – Maman, j’ai quelque chose à te dire. Fernand était rouge de confusion, mais parlait quand même d’un ton assuré. Sa mère se mit à pâlir et le boucher s’éclipsa subrepticement non sans ajouter : – Bon, c’est pas le tout, on m’attend à la boutique. Salut Fernand et à la semaine prochaine, madame Tavanel. Il ajouta d’un œil convenu : – J’amènerai mes huiles ! La mère de Fernand, tout en rajustant sa robe, poursuivit : – Tu sais, mon chéri, ce n’est pas très grave, viens à la cuisine, on va en discuter. Fernand pensa : – Mince, elle a fouiné dans ma boîte à chaussures, mais bon, elle semble plutôt bien prendre les choses. Ça m’étonne quand même qu’elle n’ait pas hurlé. Dans la cuisine, une agréable odeur de bœuf bourguignon apporté la veille par le boucher flottait dans l’air. La vapeur dégagée s’était déposée sur les vitres et de longues larmes de condensation roulaient sur les petits carreaux des fenêtres. En temps normal, et comme on approchait de midi, Fernand aurait dit qu’il avait faim, mais sur le coup, il n’y pensait même pas. – Alors, raconte-moi, mon chéri, ce que tu as à me dire. – Euh, je voudrais te parler de reproduction. 12 Criminelle entreprise Sa mère faillit tourner de l’œil. Elle était blanche comme un linge. Elle se leva et se dirigea vers le buffet où son mari rangeait ses bouteilles et, pour la première fois, Fernand la vit se servir un alcool de prune de sa propre fabrication qu’elle but cul sec. – Ça ne va pas, maman ? Tu as l’air si pâle ! – C’est rien, mon chéri, ce doit être toute cette vapeur. Tiens, j’en reprends un autre, ça va me ragaillardir. – Bon, tu sais, maman, à l’école on étudie les lois de la reproduction. – C’est pas un peu tôt pour un enfant de ton âge ? – Mais non, maman, c’est dans le livre de Sciences Naturelles. – Alors, si c’est dans le livre d’école… – Le problème, c’est que c’est difficile de voir en vérité comment ça marche. Mais grâce au trou de la serrure, maintenant je sais. La mère de Fernand, au bord de la crise d’apoplexie, reprit un troisième verre de prune. Semblant subitement aller un peu mieux grâce aux effets de la liqueur, elle s’écria : – Ouachhhh, il est bon, un peu raide quand même. C’est pas une boisson pour fillettes ! N’arrivant plus à maîtriser ses mouvements, elle posa ses deux coudes sur la table et, tenant les joues à deux mains, elle le fixa d’un œil torve. Ce dernier, tout à sa concentration, ne prêtait pas attention aux propos et au comportement de sa mère qui n’avait pratiquement jamais bu une goutte d’alcool de sa vie. – Tu sais, maman, au mois de juin dernier à la kermesse, j’ai gagné deux souris. – Ah ça ! Ces deux saloperies ! T’aurais mieux fait de les donner à bouffer à Zénaïde. 13
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