l'appareil - Page 4 - Histoire du P"c"F vécue par un ancien militant/dirigeant Alain Pelosato l’appar il A Raymonde, la seule qui a su me supporter, à son fils Jean-Marc qui est aussi un peu le mien depuis vingt-deux ans, à notre fille Florence... « J’y vois des milliers et des milliers d’hommes jeunes, vivants. Leur chair est chaude, palpitante. Le sang vient à leurs joues. Ils ont les mouvements aisés des corps qui travaillent. Leurs femmes sont avec eux, leurs promises, leurs enfants, Ils ont des mouvements inattendus, ils touchent gaiement leurs voisins, leurs yeux s’allument, se posent doucement sur des lèvres, des seins. Ils ont des désirs d’hommes, ils ont faim, soif, ils éprouvent de la langueur quand une fille élève son bras nu. Ils suivent des yeux avec confiance les gestes de l’orateur, les frémissements rouges des drapeaux. Cet immense troupeau est venu ici comme à une fête. J’ai peur de regarder en face son destin. » Louis Aragon « Les cloches de Bâle » 1934 « Il faut instaurer la primauté de la conscience sur l’obéissance. » Maître Ugo Iannucci au procès Barbie. 1987 1968 : l’adhésion J’ai le souvenir d’un mois de mai radieux. Toujours, me semble-t-il, le soleil brillait ! Enfin, ce qui est sûr, c’est qu’il brillait dans mon cœur. Je venais de réussir brillamment mon diplôme de brevet de technicien supérieur en chimie à Strasbourg. La chimie a toujours été ma passion. Je la pratiquais déjà tout jeune adolescent dans le grenier et la cave de mes parents. Mon argent de poche, je le dépensais en ustensiles et appareils de chimie. Cette passion m’a d’ailleurs laissé quelques cicatrices : les accidents étaient nombreux, car un chimiste doit savoir prendre des risques... J’étais entré à l‘Institut national des sciences appliquées à Villeurbanne. J’ignorais encore alors que j’avais définitivement quitté ma Lorraine natale. J’assistais à toutes les réunions politiques. J’avais vingt ans et je n’avais jamais approché la politique de près. Certains, à cet âge — ceux qui étaient promis à « l’appareil » — étaient déjà des politiciens endurcis, adhérents à la jeunesse communiste depuis l’âge de seize ans. Des réunions houleuses, au cours desquelles les enjeux ne m’apparaissaient pas toujours clairs. Un militant du P.S.U. (parti socialiste unifié), jeune homme crasseux aux cheveux longs, comme c’était la mode à l’époque — et comme j’étais moi-même — proposait aux participants de distribuer des tracts devant chez Berliet (aujourd’hui RVI). « Mais attention ! Dit-il, il y a les communistes qui vont nous casser la gueule, il faut être prudent ! » J’étais médusé. Je ne comprenais pas ! Pourquoi les communistes « casseraient-ils la gueule » à de jeunes militants généreux et révolutionnaires ? Par prudence, non pas par peur des coups (je n’ai jamais eu peur des coups, ni de la douleur physique) je ne m’y suis pas rendu. « Il m’aurait été particulièrement pénible de me battre avec des communistes... » pensai-je, car, au fond, je me sentais profondément communiste. Puis, ce fut les manifestations au cours desquelles nous avons scandé : « Nous sommes un groupuscule ! ». J’ignorais alors que les dirigeants de la manifestation — le « mouvement du 22 mars » dirigé par Cohn-Bendit3, le P.S.U., à l’époque assez puissant dans les facultés, les communistes marxistes léninistes ( groupes prochinois nés de la scission de la Chine avec l’U.R.S.S.), les divers courants trotskistes — nous avaient embarqués dans des mots d’ordres contre Georges Marchais et le P.C.F. Georges Marchais (qui n’était pas encore secrétaire général, car c’était encore Waldeck Rochet, qui était gravement malade) avait rédigé un article au début du mouvement étudiant traitant celui-ci de « groupuscules » ! Il avait d’ailleurs traité Cohn-Bendit de « juif allemand » dans un autre article de l’Humanité. Comment un dirigeant capable de telles maladresses, de propos racistes, a-t-il pu rester à la tête du P.C.F. quasiment jusqu'à sa mort ? C’est justement le propos de ce livre de le montrer. Un peu las de toutes ces agitations, vaguement conscient d’être manipulé par des « groupuscules » je partis à Saintes-Marie-de-la-Mer avec quelques camarades d’école. Nous dormions dans les bunkers sur la plage, dans le sable imprégné d’odeurs d’excréments, mangés par les moustiques. Mai 1968 fut aussi une grande libéralisation des mœurs. Il faudra attendre encore bien longtemps pour qu’il en soit de même au parti.4 Il n’était pas rare alors Qui avait rédigé un ouvrage « Le Gauchisme, remède de la maladie sénile du communisme » Le Seuil — 1968, titre ironique en référence à l’ouvrage de Lénine « Le Gauchisme, la maladie infantile du communisme ». Cette sénilité du communisme a effectivement commencé à cette époque et n’en finit pas de durer jusqu'à nos jours où il est devenu grabataire.... 4 Au P.C.F. (peut-être sûrement également dans les autres partis), les militants disent simplement « le parti » pour parler du parti communiste. Pour rester dans l’ambiance, j’utiliserai toujours cette déformation de langage, 3 1968 : l’adhésion de se faire convoquer par un « chef » local pour une admonestation en cas de vie « dissolue ». Le divorce était mal vu et parfois il entraînait l’exclusion. Sur ce plan là aussi on voit le terrible retard pris derrière l’évolution de la société. Nous avions rencontré une manifestation gaulliste antigréviste que nous avions conspuée au passage. Quelle inconscience ! Puis, je suis remonté dans ma Lorraine natale où j’ai appris la mort d’un policier sur un pont de Lyon lors d’une manifestation. Je fus ensuite extrêmement surpris (et très déçu) de la victoire de la droite aux élections législatives anticipées. J’avais eu une discussion avec mon « cothurne » (on appelait ainsi l’étudiant qui partageait la chambre, car nous disposions de chambres à deux places) sur ce qu’il était convenu de voter. Ce fut mon premier vote, car je venais d’avoir 21 ans. J’ai voté communiste sans hésitation et sans avoir rencontré le moindre communiste et alors qu’il régnait en milieu étudiant un anticommunisme violent. Les militants de l’U.E.C. (union des étudiants communistes) n’avaient pas alors fait preuve d’un grand courage pour s’exprimer devant des foules hostiles ; c’est ce qui a motivé d’ailleurs mon engagement de l’automne, ayant conscience qu’il fallait vraiment donner un coup de main. Mon « cothurne » avait décidé, lui, de voter socialiste, en m’expliquant que c’était voter à gauche sans voter communiste. Je lui ai fait part vivement de ma déception, de cette vivacité qui a fait ma force de militant, et ma faiblesse pour une éventuelle carrière dans « l’appareil ». D’ailleurs mon statut d’étudiant ne me laissait aucune chance d’y parvenir. Ce n’était pas mon but, car j’adhérais complètement à cette orientation de « l’appareil » qu’il fallait « promouvoir des cadres ouvriers ». En vacances (je ne me souviens plus où je suis parti en vacances, avec ma famille je crois...) j’ai lu « Les cloches de Bâle » de Louis Aragon5. Ce magnifique roman m’a éclairé, m’a montré à quel point le monde politique des mouvements de grève pouvait être contaminé par les ambitions des uns et des autres et comment l’appareil d’Etat pouvait en manipuler certains. Je n’avais rien suivi des événements politiques : les négociations avec les syndicats, sans que, je l’espère, le lecteur ne m’en tienne rigueur. Je me souviens bien d’une intervention (anticommuniste) de Georges Pompidou à la télévision, dans les années soixante-dix. Il avait tenté de démontrer le totalitarisme du P.C.F. en disant « d’ailleurs, ils disent “le parti”, comme s’il n’y avait qu’un seul parti en France, le leur ». Il semble que Georges Pompidou n’avait pas grand chose à se mettre sous la dent pour faire de l’anticommunisme. 5 Louis Aragon est un des plus grands écrivains de ce siècle. Qu’il ait choisi la même voie que la mienne sur le plan politique ne peut que me réjouir. Mais, ce qui me gêne, c’est qu’il a été complètement avalé par « l’appareil » du parti, qu’il lui a servi souvent de caution (avec d’autres) bien que parfois il sut faire preuve d’indépendance. Mais comment lui reprocher ce que je fis moi-même en bien pire.... Sur ce plan, il est intéressant de noter ce que Roland Leroy rapporte dans son livre « La quête du bonheur ». Voici ce qu’il dit d’Aragon : « Je me souviens qu’un jour, dans une réunion du Comité Central, Aragon dit :“il y a chez nous parfois une façon de prononcer le mot intellectuel (il en détachait les syllabes) qui me fait frissonner ». Il avait en vue le fait de considérer les intellectuels comme une parure, un ornement ou de simples serviteurs du parti, la conception dite « ouvriériste »...” Page 80 Pourtant, le parti communiste a toujours eu un « philosophe officiel ». Ce fut, pendant des années, Roger Garaudy. On sait ce qu’il est devenu : il est aujourd’hui poursuivi par la justice pour « révisionnisme ». Un jour, à la fête de l’Huma, en ces années bénites où la « Cité du livre » était toujours pleine de monde, je faisais la queue pour me faire dédicacer un livre par Louis Althusser. J’ai eu la chance d’entendre le dialogue suivant entre le philosophe et la personne juste devant moi : « Mais pourquoi vous faites-vous éditer chez Maspero et pas aux Editions Sociales (la maison d’édition du P.C.F.) ? — C’est à cause de Roger Garaudy, répondit Althusser. C’est lui qui me bloque ! » Je me souviens très bien du visage du philosophe, une cigarette papier maïs plantée dans sa bouche. Roger Garaudy était alors au bureau « politique ». Après lui, ce fut Lucien Sève qui sembla prendre la relève, car il polémiqua durement avec Louis Althusser, notamment dans son livres « Marxisme et théorie de la personnalité » et son énorme postface publiée à part... Lui, Lucien Sève, avait la cote aux Editions Sociales. A l’époque... 5 1968 : l’adhésion Charletty, les tentatives de François Mitterrand de profiter de la situation de soi-disant « vacance du pouvoir », etc. Tous éléments que j’analyserais ensuite. Je n’avais rien suivi car cela ne m’intéressait pas. Trop politicien ! Que n’ai-je gardé cette fraîcheur politique ! Le mois d’août fut le mois du début du déclin inexorable de « l’appareil ». Ces hommes (et quelques rares femmes) qui le constituaient étaient jusque-là les gardiens du Temple. Ils allaient devenir petit à petit les marchands du Temple.... Ce fut le mois de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie. J’ignorais à l’époque qu’un des plus importants dirigeants du P.C.F. se trouvait sur place. Il a fallu attendre 1995 pour que Roland Leroy le dise publiquement dans son livre « La quête du bonheur »6 et y publie ses carnets de notes. Ce livre est particulièrement intéressant pour comprendre « l’appareil ». Vous me permettrez quelques citations. Mais attention ! Cela n’enlève rien au fait que Roland Leroy fut un des rouages essentiels de « l’appareil ». Il fut d’ailleurs permanent dès l’âge de 17 ans, dans la clandestinité sous l’occupation nazie. Comme la plupart des « suzerains » de « l’appareil », il n’a guère eu le temps de connaître le monde du travail, ce qui est un comble pour des dirigeants du parti des travailleurs. « L’appareil » préfère les prendre au « berceau », il peut ainsi mieux les façonner à son image. « En vérité, le XXème congrès du P.C.U.S. n’a pas marqué, en Russie, la fin des manifestations du culte de Staline. »7 Rappelle Roland Leroy en 1995. Enfin, dans le même ordre d’idée, — toujours dans son livre — Roland relate une visite du « C.C. » (le comité central) qu’il avait fait faire à des amis. On visitait le « C.C. » comme on visitait le Temple... On l’appelait « Fabien »8 du nom de la place où il a été construit par le grand architecte brésilien Nimeyer. A la fin de la visite, « Mon ami dit alors à mi-voix, “votre truc, ce n’est pas une direction, c’est une cour...” »9 Mais revenons à la Tchécoslovaquie. Roland Leroy avait noté dans ses carnets de Prague, en août 1968 : « Réfléchir au fait que les deux pays les plus engagés dans la lutte contre l’impérialisme (Vietnam et Cuba) sont les seuls à soutenir l’intervention soviétique ». Après l’occupation militaire, ce fut la « normalisation ». Du moment que c’était le « parti » qui commandait toujours là-bas, cette normalisation fut soutenue par « l’appareil » du P.C.F. alors qu’il avait condamné l’intervention ! Je me souviens très bien d’un débat à la faculté avec Mireille C., belle jeune femme en minijupe — très rares les belles jeunes femmes en minijupe au P.C.F... d’ailleurs après une promotion fulgurante au bureau politique (ce terme est d’ailleurs amusant, il sous-entend que cet organisme serait le seul à faire de la politique...) elle a fini par quitter le parti ; un problème avec le « roi » Georges Marchais peut-être ? — Mireille était donc venue dire, à propos de la normalisation (je cite de mémoire) : « Mais justement, c’est le peuple tchèque qui prend son avenir en main avec le parti communiste tchèque. » ( !) * ** A la rentrée, j’entrai en deuxième année de l’I.N.S.A.. La tête pleine d’idées politiques et avec la volonté de faire quelque chose. J’ai rapidement rejoint l’U.E.C. Mon adhésion au parti viendrait quelques mois plus tard. Ce fut lors d’un meeting de Jacques Duclos au palais des sports de Lyon. J’utilisais d’ailleurs ensuite souvent mon exemple personnel, lorsque je fus membre de « l’appareil » (car ce dernier ne comprend pas que des dirigeants nationaux, il comprend aussi 6 7 Grasset 1995. Page 41. 8 On l’appelle toujours ainsi, mais ce n’est plus le C.C. mais le C.N. 9 Page 114. 6 1968 : l’adhésion des dirigeants locaux, comme je le fus longtemps), pour répondre aux objections souvent avancées que ces adhésions de masse n’avaient pas la qualité nécessaire pour faire de bons communistes. Mais, hélas, j’étais encore très naïf. Bien des années plus tard, alors que j’effectuais un stage sur l’immigration à Draveil10, Alain Zoughebi, toujours membre du comité national, me demanda quelle fut l’année de mon adhésion au P.C.F. Je répondis donc en 1968. Et voilà qu’il expliqua à l’assemblée que cette année fut un mauvais cru pour les adhésions, car toutes les adhésions antérieures à 1978 étaient entachées du péché de collaboration avec le P.S... Voilà une analyse typique de « l’appareil ». Il vous embarque dans une politique et après il vous en fait le reproche ! Jacques Duclos était un vrai membre de « l’appareil ». Un membre historique. L’un de ceux (ils furent peu nombreux) qui avaient su maintenir une influence du parti. Un type formidable, un vrai prolétaire qui avait su le rester, en garder le langage franc et populaire. Je me souviens bien d’une de ses participations à la télévision. Il était avec des jeunes. On parlait chansons. L’animateur lui pose la question : « Monsieur Duclos, quelle est la chanson que vous préférez ? — L’Internationale, répondit-il. » Un concert de « hou ! » s’éleva de la part des jeunes spectateurs ; eh bien, croyez-le ou non, mais Jacques Duclos ne s’est pas démonté, il a avancé ses arguments avec sa faconde et il a fini par se faire applaudir ! Souvenez-vous de ce petit homme au ventre bien rond, comme sa figure, souriant. Mais, n’oublions pas aussi qu’il fut un véritable stalinien. Qu’il fut complice avec l’ensemble de la direction du parti du silence organisé et du mensonge autour de ce qu’elle avait appelé « le soi-disant rapport Kroutchev11 » au congrès du parti communiste de l’union soviétique qui se déroula après la mort de Staline. Il fallait avoir « l’appareil » du parti à son service pour survivre en tant que dirigeant après de pareils mensonges. Je lus entièrement l’ « Anti Dühring » d’Engels. Un livre magnifique, fascinant, bien plus intéressant que nombre de textes de Marx ou de Lénine, trop attachés à la lutte concrète, et donc, beaucoup moins universels. Je militais beaucoup. Je devins un leader incontesté du mouvement étudiant. C’était rare, car difficile pour un communiste de le devenir. Mais « l’appareil » nous dirigeait de loin, avec ses longs fils de marionnettes. Ces longs fils étaient les dirigeants de l’époque de l’U.E.C. Après tous les déboires relativement récents (à l’époque) de « l’appareil » avec ses dirigeants de l’U.E.C., la direction du P.C.F. surveillait amoureusement son organisation étudiante. Il y avait aussi le syndicat étudiant, l’U.N.E.F., dirigé par le P.S.U.. Nous avions créé un courant « l’U.N.E.F. Renouveau » et pris la direction de l’union des grandes écoles (UGE), le syndicat des étudiants en grande école. Je n’ai pas participé à ce congrès historique qui a fini par un énorme pugilat. D’ailleurs c’était une époque de violences quotidiennes. Lorsque la « gauche prolétarienne12 » (G.P.) fut créée, elle fit une concurrence importante aux mouvements fascistes et royalistes dans la violence contre les militants Ville où se trouve actuellement les locaux modernes pour la formation au sein du P.C.F. Cette anecdote se situe vers l’année 1984... 11 Nikita Kroutchev, alors secrétaire général du P.C.U.S., avait présenté un rapport devant le congrès du parti soviétique après la mort de Staline, rapport dans lequel il avait dénoncé les crimes du dictateur. La nuit précédant sa présentation au congrès, ce rapport avait été communiqué par écrit, en russe, à la délégation du P.C.F. dirigée par Maurice Thorez (alors secrétaire général du parti français). Un membre de la délégation française connaissait le russe et a traduit ce texte. C’est à ce moment-là que la direction du P.C.F. a décidé de nier l’existence de ce rapport trop dérangeant... 12 Une « organisation » ridicule dont le mot d’ordre le plus savoureux fut : « Pas de vacances pour les bourgeois ». Jean Rolin décrit bien le calvaire qu’il y vécut dans son livre « l’organisation » paru chez Gallimard. 7 10 1968 : l’adhésion communistes. Nous nous battions physiquement constamment. Chaque manifestation publique dégénérait. Soit la G.P., soit les mouvements dit « gauchistes » (maoïstes, trotskistes, spontanéistes, anarchistes) agressaient nos militants. Nous savions répliquer aussi violemment, mais pendant que nous faisions cela, nous ne faisions rien d’autre... Ma première visite au siège national de l’UGE à Paris fut stupéfiante. Les murs étaient tapissés de hautes piles de livres sur mai 68, ce livre rouge et noir représentant un type qui lançait un pavé... On ne se demandait plus où passait l’argent des adhérents de l’union des grandes écoles... Les congrès de l’U.N.E.F. étaient aussi homériques ! J’ai participé à celui d’Orléans et à celui de Marseille. Chaque courant de l’U.N.E.F. était représenté. Les mots d’ordres fusaient : « F.N.L. vaincra13 » pour les « gauchistes » contre « Paix au Vietnam » de l’U.E.C. On nous avait dit de dire « Paix au Vietnam », alors on le disait. Mais moi, je préférais secrètement « F.N.L. vaincra » ! Bagarres, mouvements de foules... Une énorme farce ! Le syndicalisme étudiant avait bien besoin d’être rénové. A Marseille, une charmante Vietnamienne représentante du F.N.L. est venue dire au congrès qu’il fallait utiliser le mot d’ordre « Paix au Vietnam ». Elle fut accueillie par des « hou » et de nombreux participants lui lancèrent des pièces. Ces mots d’ordre lancés à la tête des uns et des autres nous ont poursuivis longtemps. Jusqu’aux combats vocaux de : « Une solution, la révolution » de la ligue communiste révolutionnaire contre : « Une seule solution, le programme commun » du P.C.F. : consternant ! A cette époque, il fallait être contre les comités de grève ! Je ne vous explique pas la difficulté. Pourquoi ? Parce que les étudiants devaient adhérer au syndicat étudiant14. Et, il ne devait y en avoir qu’un, de syndicat, un seul dirigé par les représentants de « l’appareil » bien sûr... Si « l’appareil » le disait c’est que c’était vrai. D’ailleurs c’est comme cela que ça marchait en union soviétique. Donc, moi, j’appliquais, en bon révolutionnaire. Je me suis retrouvé devant des assemblées générales de deux mille étudiants pour leur dire que nous étions contre les comités de grève. Bien sûr, les « camarades » avaient trouvé un bon kamikaze pour le faire ! Je ne vous explique pas les huées. Mais personne n’a jamais réussi à me faire taire. J’ai donc expliqué. Bien sûr, nous avons été battus. Et cela ne nous dérangeait pas et lorsqu’il fallut élire le comité de grève nous nous sommes présentés. Incroyable non ? Bien sûr, le candidat fut moi, et je ne fus pas élu. Avec soulagement. Hélas il fut de courte durée. Le comité de grève se rendit en délégation auprès du directeur de l’I.N.S.A.. Nous les attendîmes dans cet énorme amphithéâtre. Ils revinrent rapidement. Tous excités. Je savais pourquoi, puisqu’un ami à moi était venu m’informer : « Incroyable Alain ! Le directeur ne veut recevoir personne si tu ne fais pas partie de la délégation ». Je ne pus réprimer un petit sourire ironique et néanmoins crispé. Il est vrai que, malgré les circonvolutions compliquées de notre politique, j’étais énormément apprécié des étudiants. La direction de l’établissement le savait. Mais il y avait autre chose. Voilà donc mes chers amis « gauchistes » du comité de grève qui reviennent, un peu en colère. Ils informent les étudiants, espérant que ces derniers passent outre à l’exigence du directeur. Hélas pour eux, ils ne furent pas suivis. Je fus donc élu au comité de grève ! J’en fus bien sûr très heureux, mais j’avais tort, car c’était une fois de plus « l’appareil » qui en récoltait les fruits... Une fois dans le bureau du directeur, je compris mieux sa demande. Immédiatement, quelques militants de « lutte ouvrière » (L.O.) se mirent à 13 Par dérision aux mots d’ordre scandés par les maoïstes (« Marx, Engels, Lenine, Staline, Mao ») nous scandions : « Pif, Pifou, Tonton, Tata, Hercule ! » C’était donc la guerre au Vietnam dont le « F.N.L. » sortit vainqueur. Le Front National de Libération, était en réalité (contrairement à ce qu’on nous faisait dire) complètement dominé par le parti communiste vietnamien. A peine l’armée américaine chassée et l’armée « sudiste » vaincue, le F.N.L. disparut comme par miracle. Le même phénomène eut lieu au Cambodge, mais avec les atroces conséquences que l’on sait. 14 C’était ce qu’on appelle la « courroie de transmission ». C’est-à-dire que les idées communistes devaient passer par les syndicats dirigés par des communistes. Une telle « courroie de transmission » ne pouvait pas fonctionner avec un comité de grève ! 8 1968 : l’adhésion crier : « Y en a marre ! Séquestrons-le ». J’étais absolument hostile à cette méthode de « lutte » (« l’appareil » aussi, donc tout allait bien) et je réussis à convaincre le comité de grève de n’en rien faire. Il en était de même pour l’occupation du siège de l’administration de l’école. Nous devions toujours être contre, mais nous finissions toujours par y participer quand même. C’était un rituel. Ces occupations étaient fantastiques. On occupait tous les bureaux. On inscrivait sur la porte de la salle de réunions : « Soviet suprême » ! On discutait toute la nuit. On se saoulait... Une nuit, j’étais seul dirigeant présent quand le secrétaire général de l’I.N.S.A. est venu faire visiter l’occupation par des invités. Mémorable. D’ailleurs ce fut ma dernière année de l’I.N.S.A., car j’en fus exclu à la fin de l’année. J’étais en quatrième année. Mon cas devait être extrêmement rare, car le cap le plus difficile à surmonter est celui des deux premières années de préparation. Moi, je n’étudiais plus, je militais ! Un jour, lassés des agressions constantes de la G.P. contre nos camarades de l’U.E.C. de la faculté de lettres (presque toutes des jeunes filles), j’avais dirigé un commando d’agression violente contre des colleurs d’affiches G.P.. Nous leur avons massacré leur voiture. L’ambiance de violences était telle à cette époque, j’avais toujours sur moi un morceau de câble des télécoms et nos adversaires m’appelaient « Pelo la matraque ». Je prenais d’énormes précautions lorsque j’étais seul dans les grandes allées de l’I.N.S.A., je regardais bien autour de moi. Avant de monter en voiture je regardais à l’intérieur. La réaction des G.P., ce conglomérat de militants, de délinquants et de trafiquants, ne se fit pas attendre. Une forte délégation se présenta devant le restaurant (véritable forum avec ses tables de livres des différents groupes, ses grandes affiches manuscrites et ses débats). Ils me cherchaient. Je l’ai su car mon ami Serge revenait du restaurant, très ému, agressé par ces « militants » qui l’avaient pris pour moi. Je m’abstenais d’aller manger. La peur me tenaillait constamment. J’étais trop au devant de la scène. Quelque temps plus tard, la G.P. fit son congrès dans une salle de la faculté à côté. Et, un vendredi, quelque deux cents G.P. investirent toutes les salles de l’I.N.S.A. et les labos : ils me cherchaient ! Et moi, je me terrais, seul face à l’agression. Il faut dire que cette violence, nous en étions aussi porteurs. Je l’ai dit : l’U.N.E.F. était dirigée par des militants du P.S.U. (un autre « appareil »). Nous avions des difficultés énormes pour obtenir des cartes d’adhérents car notre comité était en très large majorité U.E.C. Le responsable local de l’U.N.E.F. était pourtant un adhérent du P.S.U.. Un dirigeant national de l’U.E.C. (je ne me souviens plus de son nom ; je crois qu’il n’est plus au P.C.F.) « descendit » de Paris nous expliquer comment il faut faire : « Enlevez ce con et cassez-lui le petit doigt pour lui faire peur... ». Comme j’étais très discipliné, j’organisais l’enlèvement, mais franchement, je ne pensais pas efficace de lui casser un doigt. Je trouvais cela bien trop barbare ! Donc je rassemblais trois militants costauds et fidèles (sont-ils aujourd’hui encore au P.C.F. ? Je ne le crois pas) et nous nous mettons en embuscade à proximité du bâtiment où se trouvait la chambre du dénommé G. Je me souviens encore de sa surprise. Ils étaient très arrogants ces jeunes militants du P.S.U.. Ils se croyaient investis de la pureté révolutionnaire car ils avaient joué un rôle dans les événements de mai 68. G. était un gars un peu fier, sa mâchoire inférieure très en avant lui donnait un air agressif. Le voilà, il arrive. Nous surgissons de l’ombre et nous lui demandons les cartes d’adhérents de l’U.N.E.F. Il refuse et se moque de nous. Je vois que mes camarades sont hésitants. Pour rendre la chose irréversible, je donne une grande gifle à G. Il en reste paralysé de surprise. Nous l’emmenons dans ma voiture (quelle maladresse, mais nous étions incapables d’en voler une) dans les îles du Rhône à Vaulx-en-Velin pour un gentil passage à tabac. Le lendemain, la situation était inversée : la victime bien sûr était G. et nous les horribles fachos ! Ce qui n’était pas faux ! Nous fûmes très angoissés à cause des poursuites judiciaires éventuelles. Mais le représentant local de « l’appareil », un camarade d’origine vietnamienne nous apprit que la fédération avait négocié avec celle du P.S.U. pour qu’il ne soit pas porté plainte. On les comprend ces braves 9 1968 : l’adhésion militants du P.S.U. : il aurait été difficile d’expliquer pourquoi ils ne voulaient pas donner des cartes de l’U.N.E.F. aux militants communistes. Un soir, plusieurs mois plus tard, le gars de la ligue communiste vient dans ma chambre : « Action française est en train de coller des affiches ! Rassemblons-nous pour les chasser ! » Une large équipe de « bras cassés », hétéroclite, composée de jeunes militants communistes, de trotskistes, de maoïstes, d’anarchistes se trouva rassemblée dans la large avenue qui sépare l’I.N.S.A. de la faculté des sciences de La Doua. Cette nuit historique rassembla tous les courants de la gauche « révolutionnaire » étudiante. A ma connaissance, ce fut la seule fois. Nous étions très heureux d’être ensemble. Nous avions repéré les colleurs d’affiche, des militants au crâne rasé vêtus de combinaisons grises et qui nous attaquèrent immédiatement à coups de fronde. Quelques-uns d’entre nous furent blessés mais nous répliquâmes immédiatement à coups de galets, ces fameux galets du Rhône, roulés et lissés pendant des siècles par le fleuve. Sous une pluie de pierres, les royalistes s’enfuirent. Notre groupe compact s’ébranla à leur poursuite. Mais aucun de nous ne se déplaçait à la même vitesse et bientôt notre rassemblement très bruyant s’étira en longueur jusqu'à ce que les pierres lancées de l’arrière par les plus lents tombèrent sur la tête des premiers plus rapides. Finalement, les agresseurs agressés sortirent du campus (dans lequel la police n’avait pas le droit d’entrer, d’où les concentrations de « militants » de la gauche prolétarienne) et nous restâmes à l’abri à l’intérieur. Mais comme d’habitude, certains d’entre nous voulurent en faire trop. A trois nous décidâmes de sortir sur l’avenue du 11 novembre pour essayer de voir où étaient passés les militants d’action française. Ce n’était pas le courage qui nous manquait. Les poches bourrées de galets nous marchions le long de la clôture du campus universitaire, sur le large trottoir de l’avenue. « Attention ! Les flics ! » Effectivement, une patrouille de police dans une 404 break banalisée roulait au ralenti le long de l’avenue. Ils nous aperçurent. Nous eûmes juste le temps de nous débarrasser de nos encombrants cailloux. Le véhicule accéléra pour nous rattraper. J’hésitai un petit moment. Mais la fuite était impossible car l’avenue rectiligne ne pouvait constituer une issue. Nous continuâmes à marcher lentement comme si rien n’était. « Halte ! : police ! » Deux énormes policiers en tenue de combat sous leur cape noire sortirent de la voiture et restèrent debout au bord de la route de l’autre côté du trottoir. « Approchez, sinon on vient vous chercher ! » Comme des cons, nous nous approchâmes. Bon dieu, on aurait dû escalader la grille et se trouver ainsi à l’abri dans le campus ! Les flics commencèrent à me fouiller très brutalement et extirpèrent mon vieux portefeuille de ma veste en velours que je portais toute l’année et qui ne devait pas sentir bien bon. Dès la troisième année de l’I.N.S.A., je vivais à la limite de la clochardise. Avec des doigts très habiles il extirpa mes cartes et autres documents administratifs et tomba sur ma carte des étudiants communistes. « Merde ! Un communiste ! » S’écria-t-il d’une voix jubilatoire. Et il me claqua une gifle monumentale sur le devant du visage qui me surprit tant que je n’eus même pas le geste d’esquiver un petit peu : le revers de ses gros doigts noueux brisa mes verres de lunettes qui tombèrent en miettes sur le sol du trottoir désert dans cette nuit villeurbannaise. « Ah ! Merde ! j’ai cassé ses lunettes ! » Il s’inquiéta un peu, ausculta mes yeux et se rassura en voyant à la lumière des réverbères qu’ils étaient intacts. Par contre, changer mes lunettes allait me coûter cher ! j’étais déjà pas loin de crever de faim... « Ah ! Vous faites plus les malins maintenant que vous êtes plus là-dedans ! » S’écria l’un des flics en avançant le menton en direction du campus. « Si vous êtes pas content vous avez qu’à aller chez Mao ! 10 1968 : l’adhésion — On n’est pas pour Mao nous ! (Il a fallu que je la ramène. Une bonne claque ne m’avait pas suffi !) — Ben chez les bolcheviques alors, c’est pareil ! allez montez là dedans, sinon on vous plante un parapluie dans le cul et on le ressort en l’ouvrant. » Devant une si charmante invitation, nous nous sentîmes obligés de monter dans le coffre de leur voiture qu’ils refermèrent sur nous, nous laissant là mijoter, entassés comme des sacs de linge sale. Après quelques minutes qui nous semblèrent une éternité, ils firent sortirent mon copain L. On voyait tout de la vitre arrière du hayon. Le pauvre jeune était debout devant trois flics (même le chauffeur était sorti) ombres noires dans leurs capes plombées, effrayants comme des vampires. La question était toujours la même, sans intérêt pour personne, même pas pour eux-mêmes, simple prétexte pour passer à tabac de jeunes militants communistes. « Combien êtes-vous là dedans ? — Ben, heu... » Paf ! Une grande gifle en travers du visage (lui, ne portait pas de lunettes) « Combien êtes-vous là-dedans ? — Je regrette, j’ai... » Le flic le prend par le cou et serre... « Comment tu dis ? — Je.... j’ai pas pu compter... » Répondit-il d’une voix enrouée... « Bon, ça va, au suivant. » Le suivant c’était moi, mais j’avais déjà eu des coups. Ils me posèrent la même question, j’ai donné les mêmes réponses et ils finirent par nous relâcher, certainement contents de la frayeur qu’ils avaient faite à de pauvres petits jeunes... Rentrés dans nos piaules, nous fîmes notre rapport au représentant de « l’appareil », toujours ce camarade d’origine vietnamienne. Mais nous ne bénéficiâmes d’aucun secours, ni conseil en quoi que ce soit de la part de « l’appareil ». Il faut dire que nous ne demandions rien. Nous ne demandions jamais rien... Quand les représentants de « l’appareil » au niveau national descendaient, je faisais office de chauffeur car je possédais une voiture (j’avais travaillé pendant les vacances pour me la payer). Ce fus le cas, un soir d’automne, et j’emmenais tous ces dirigeants pour un rendezvous. Pendant que mes passagers étaient montés dans un immeuble moderne, j’attendais dans ma voiture. On frappa à la vitre. Je tournai mon regard : merde ! les flics ! « Descendez s’il vous plaît ! » Polis ceux-là. Trop polis pour être honnêtes. Je descendis. « Vos papiers ! » Je montrai mes papiers. Les autres là-haut devaient assister à toute la scène. Croyez-vous qu’il eurent tenté la moindre chose ? Le camarade représentant « l’appareil » me dit plus tard qu’il avait téléphoné au député communiste. Peut-être l’avait-il fait, mais le résultat ne se fit jamais sentir. « Suivez-nous ! » M’ordonnèrent les flics polis. Je montai dans leur voiture et ils m’emmenèrent au commissariat situé alors place Antonin Poncet. Je pensais au passage à tabac que j’avais récemment subi, et je me préparais au pire. Ce pire n’eut jamais lieu. Mais les conséquences à long terme furent plus graves. Après une heure d’attente au milieu des prostituées et des pickpockets, un flic revint avec un porte-documents en cuir dans la main. Il me tendit l’objet et dit : « Excusez-nous. On a fait une erreur. On va vous ramener en voiture. » Je pris le portedocuments, étonné (avaient-ils trouvé cet objet dans ma voiture ?) et me laissai reconduire 11 1968 : l’adhésion jusqu'à mon véhicule. A peine les flics repartis, mes camarades descendirent, inquiets. J’étais sain et sauf, indemne, sans avoir reçu un seul coup. Etonnant, non ? Pas tant que ça. Un des représentants nationaux, trésorier de l’U.E.C. avait laissé son portedocuments sur le siège arrière de ma voiture et ce précieux objet contenait le fichier complet national des adhérents de l’U.E.C. ! Nous ne devions pas être nombreux, d’accord ! Mais quand même... Bien plus tard, j’avais changé de voiture, et je me fis arrêter par la police sur l’axe nordsud de Lyon. Normal : une grande Taunus assez vieille avec plein de jeunes chevelus dedans. A cette époque, c’était nous les Maghrebins ! Je m’arrêtai, un peu angoissé. Mais tant pis, j’avais l’habitude. Le seul problème, c’est que je n’avais pas mes papiers. Enfin, on verrait bien ! Donc je dis que je n’ai pas de papiers. Le jeune flic ne s’énerva pas et me fis ouvrir le coffre. Je tiquai et j’ouvris : patatras ! Un coffre bourré de tracts et d’affiches du P.C.F. « C’est quoi ça ? Me demanda le flic. — Ben ! Vous le voyez bien des tracts et des affiches du P.C.F. ! — Ah ouais.... Bonsoir ! Qu’est-ce que je vais faire de vous ? » Je ne répondais pas. Ce jeune policier avait l’air vraiment ennuyé par le surcroît de travail qu’allait lui apporter mon interpellation. « Bon, ça va vous pouvez y aller ! » Je ne demandai pas mon reste ! On n’était donc pas si martyrs que cela... Dans la perspective d’un programme commun de gouvernement (leçons tirées de l’impuissance du parti devant les événements de mai 1968) la direction adopta un texte très important : « Manifeste du parti communiste pour une démocratie avancée ». Cela mit les gauchistes en colère, car ils nous reprochaient d’avoir usurpé le titre du texte fameux de Marx et Engels15. Ce texte pour lequel nous avons longuement milité, que nous avons diffusé sous forme de plaquette représentait la stratégie miracle qui devait mener quasi automatiquement au socialisme. C’est du moins ce que nous expliquaient les représentants locaux de « l’appareil » qui croyaient tous avoir la science infuse de par le simple fait qu’ils avaient été nommés par ce dernier à des « responsabilités importantes » (c’était le terme consacré). En 1978, ce pauvre texte serait devenu le responsable de tous les maux du parti : le début d’une inexorable et tragique chute de l’influence électorale, signalée à coups de grands clignotants rouges lors des élections partielles qui eurent lieu entre les municipales de 1977 (pour lesquelles le parti bénéficia de la remontée du P.S.) et les législatives de 1978. Le parti communiste, jusque-là dominant dans la gauche, devenait le deuxième parti. Insupportable pour « l’appareil », et pour nous aussi, bien sûr ! Cette démocratie avancée présentait un défaut majeur : le concept était difficile à comprendre. Lors d’un cours de sciences humaines à l’I.N.S.A. le professeur nous fit étudier cette question. Il nous fit un exposé, ma foi, très intéressant, et il en conclut : « Au fond, la démocratie avancée du P.C.F. c’est la dictature du prolétariat ! » Quelle vision claire des choses il avait à l’époque ce prof ! Oui, bien sûr que la démocratie avancée était le cache-sexe de la dictature du prolétariat ! Mais je répondis vertement : « Pas du tout ! La démocratie avancée est une étape qui doit mener au socialisme, et donc à la dictature du prolétariat. » Comme d’habitude, je monopolisai ensuite la parole, terrifiant mes pauvres camarades de classe devant mon érudition marxiste-léniniste ! Pourtant, je ne devais pas y croire moi-même à ce que je disais. Ainsi, voilà comment je décrivis ce que pourrait être la « démocratie avancée » si le P.C.F. accédait au pouvoir, en réponse à la question d’un ami : « On constituera des gardes rouges et on aura le pouvoir. 15 Le Manifeste du parti communiste. 12
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