l'appareil - Page 19 - Histoire du P"c"F vécue par un ancien militant/dirigeant Alain Pelosato l’appar il A Raymonde, la seule qui a su me supporter, à son fils Jean-Marc qui est aussi un peu le mien depuis vingt-deux ans, à notre fille Florence... « J’y vois des milliers et des milliers d’hommes jeunes, vivants. Leur chair est chaude, palpitante. Le sang vient à leurs joues. Ils ont les mouvements aisés des corps qui travaillent. Leurs femmes sont avec eux, leurs promises, leurs enfants, Ils ont des mouvements inattendus, ils touchent gaiement leurs voisins, leurs yeux s’allument, se posent doucement sur des lèvres, des seins. Ils ont des désirs d’hommes, ils ont faim, soif, ils éprouvent de la langueur quand une fille élève son bras nu. Ils suivent des yeux avec confiance les gestes de l’orateur, les frémissements rouges des drapeaux. Cet immense troupeau est venu ici comme à une fête. J’ai peur de regarder en face son destin. » Louis Aragon « Les cloches de Bâle » 1934 « Il faut instaurer la primauté de la conscience sur l’obéissance. » Maître Ugo Iannucci au procès Barbie. 1987 1972 : le programme commun travail jusqu’en 1983, date à laquelle je fus élu maire-adjoint de Givors, la mairie de PierreBénite m’ayant accueilli entre temps pour ma fonction de technicien. En travaillant à diriger cette association, je fis la connaissance du merveilleux Paul Carpita et de son épouse Maguy. Je dois vous parler de la carrière cinématographique de cet être exceptionnel, militant du P.C.F. dès son jeune âge car enfant d’une famille modeste de Marseille, et qui n’a jamais renié ses idées malgré les déceptions terribles. Paul était instituteur après la guerre. Il était passionné de cinéma. Aidé par le P.C.F. qui lui paya la pellicule, il réalisa un film, « Le rendez-vous des quais », film qui raconte une histoire d’amour pendant une grève des dockers contre la guerre d’Indochine, et une histoire de trahison du mouvement social en faveur d’une réussite personnelle. Il le fit sans aucun moyen. Seule sa caméra et deux acteurs professionnels, les autres étant des gens de Marseille, de simples dockers, de simples gens... D’ailleurs, quand on regarde le film, on ne peut nier que ce sont ces derniers qui jouent le mieux car ils savent de quoi ils parlent. Ce film a été tourné entièrement en décors naturels ; mieux même, il a été tourné pendant une vraie grève avec de vrais CRS (tourné en clandestin, bien sûr). Ce ne fut pas sans mal . Un jour, alors que Carpita filmait, un CRS le voit ! « Je le voyais arriver vers moi en grandes enjambées dans le viseur de ma caméra. » Racontait Paul. « Aïe ! Aïe ! ça va mal tourner ! Je planque ma caméra derrière les spectateurs qui se trouvaient devant moi et le CRS me dit d’un air autoritaire : — Vous filmez ? — Euh.... — Vous filmez ? Si ! vous filmez ! Dites donc, vous pouvez pas nous filmer, mon camarade et moi là-bas ? » « Ah, pétard ! Il nous avait pris pour les informations filmées ! » Autre anecdote. Paul voulait filmer un syndicaliste sur un bateau. Il devait avoir rassemblé les gars et les haranguer pour les appeler à faire grève. Evidemment, étant donné le sujet du film, il était impossible d’avoir l’autorisation d’un capitaine pour tourner cette scène. Ils se firent donc passer pour une équipe qui faisait un film publicitaire pour la brandade de morue. L’autorisation fut obtenue et la scène tournée avec des dialogues concernant la brandade de morue. La postsynchronisation faisant dire ensuite aux présents tout autre chose. C’est ça la magie du cinéma ! Le film fut tourné, monté et postsynchronisé aux studios marseillais. Lors de sa première projection en 1953, les copies furent saisies et détruites, le film interdit et la carrière de Paul quasiment étouffée dans l’œuf. Seul, Fernand Grenier fit une intervention à la chambre des députés pour le défendre. « L’appareil » du parti était occupé à favoriser d’autres cinéastes, bien plus rentables politiquement. Ce qui fait que Paul Carpita croyait que son film était mauvais. Ce qui ne convenait pas à « l’appareil » ne pouvait pas être bon. Le cinéaste communiste résista. Il réalisa des courts métrages dont certains sont des chefsd’œuvre. Et aussi des documentaires. C’est comme cela que je l’ai connu. Nous lui avions commandé un film sur les pollutions qu’il a réalisé et qui s’appelle « Vallée du Rhône la colère ». Bien plus tard, vers l’année 1988, le ministre de la culture, Jack Lang, était en visite dans le midi de la France. De vieux dockers lui disent qu’ils avaient tourné un film autrefois et qu’il avait été interdit. Un film interdit ? Comment est-ce possible ? Il fit faire des recherches et le négatif fut retrouvé ! Il avait été déposé aux archives du film par le P.C.F. quand ce dernier avait restructuré son patrimoine cinématographique. Et personne ne s’en souvenait ! Aujourd’hui, ce film est devenu un film culte. Présenté dans le monde entier. Le maillon manquant de l’histoire du cinéma. Bravo Paul ! Ce succès lui a ouvert (enfin) les avances sur recettes, il a beaucoup travaillé pour rassembler un petit financement et a pu enfin réaliser le 19 1972 : le programme commun film qu’il avait en lui depuis l’interdiction du « Rendez-vous des quais ». Ce film s’appelle : « Sables mouvants ». Il prépare actuellement son troisième long métrage... Voilà un des nombreux êtres exceptionnels que j’ai rencontrés au parti communiste. Il en est un autre, c’est Camille Vallin. J’en ai parlé plus haut. Je pense sincèrement que cet homme exceptionnel a été un peu gâché par « l’appareil » dont il a fait partie pendant longtemps. Les électeurs de sa commune et au-delà ne s’y sont pas trompés : le score qu’il réalisait aux élections locales dépassait très largement le score du parti communiste. Des hommes comme lui, n’ont jamais eu la possibilité de diriger « l’appareil ». Trop brillants, trop compétents, trop populaires... Son successeur, Martial Passi, pense peut-être, comme beaucoup de communistes sincères, qu’être avec « l’appareil » est une reconnaissance de fidélité à un idéal. Je ne le crois pas. Aujourd’hui, cet « appareil » entraîne le corps du P.C.F. à une noyade mortelle. Aujourd’hui se prépare le trentième congrès du parti. Je lis que le comité national connaît des débats intenses : doit-on faire élire le secrétaire national par le congrès ? Ce genre de débat est consternant ! Ce n’est pas l’élection du secrétaire national qui pose problème, c’est le congrès lui-même ! En effet, qu’est-ce qu’un congrès du P.C.F. ? c’est une réunion des permanents du parti qui se fait tous les trois ans. Une grande messe de « l’appareil » ! J’ai participé à trois de ces congrès. Je vous en parle un peu. Le vingt-sixième congrès vit la suppression de la « dictature du prolétariat ». Ce fut une bonne chose en soi. Mais autant, juste avant, nous devions encenser l’union soviétique, autant, cette fois, je fus quand même surpris d’entendre Pierre Zarka faire une déclaration antisoviétique à la tribune ! A tel point que le représentant du parti communiste de l’union soviétique (un militaire couvert de médailles) quitta la salle. Pierre Zarka commença ainsi son ascension vers les sommets de « l’appareil ». Une carrière typique et incontournable pour réussir : être permanent dès l’âge de 17 ans à la jeunesse communiste, le rester ensuite au parti. Pour cela il faut donner des gages à « l’appareil ». Ce discours au vingt-sixième congrès fut certainement un de ces gages, car aujourd’hui Pierre est directeur du journal l’Humanité ! J’ai vu l’excellent Camille Vallin donner des gages de ce type aussi. Mais pas avec les mêmes effets. Ce discours de Pierre Zarka est d’autant plus consternant quand on se souvient que Georges Marchais, en 1980 — trois ans plus tard seulement — fit une tonitruante conférence de presse à... Moscou ! pour défendre l’intervention soviétique en Afghanistan... Eh oui, voilà encore une manifestation du fait très simple que « l’appareil » n’en a cure d’avoir une politique cohérente. Depuis 1968 (avant, je ne peux pas en juger, les positions du parti concernant la Tchécoslovaquie sont éclairantes à ce sujet), sa politique n’a qu’un seul but : sa survie ! Et que dire d’un congrès debout20, applaudissant de manière quasi hystérique le parti ouvrier unifié polonais (P.O.U.P.21) qui venait de prendre des décisions terribles de répression dans son pays ? Un congrès du P.C.F., ce n’est pas du tout une représentation nationale des adhérents ! Juste une réunion complète de « l’appareil ». J’avais été invité à ce vingt-sixième congrès en tant qu’élève de l’école centrale de quatre mois. Nous venions de terminer notre « scolarité ». Une épreuve terrible. J’ignore quel est le contenu du rapport qui fut rédigé sur l’élève Pelosato, mais il ne dut pas être bien bon. Ce qui ne veut pas dire que « l’appareil » avait décidé de se passer de moi. Je pouvais toujours servir. C’est pourquoi, lors d’une des très rares permissions22 au cours de laquelle je rentrai chez 20 En 1977, je crois, lors d’un « congrès extraordinaire », soit un an seulement après le congrès qui vit l’intervention de Pierre Zarka... 21 Ce parti n’existe plus, il a, disons, été remplacé par le parti « Social-démocratie de la république de Pologne ». 22 Elles étaient rares car il fallait avoir les moyens financiers du déplacement, mais nous étions libres tous les week end. 20 1972 : le programme commun moi, Jean-Paul Magnon, avec ses manières de maquignon, me « proposa » de prendre la direction de la section de Grigny, une petit ville contiguë à Givors. Grigny avait été autrefois une municipalité communiste. Mais elle avait été prise par le docteur Malfroy qui l’avait gardée ainsi deux mandats. Or, à toutes les autres élections, la gauche était majoritaire à Grigny. Le dispositif était bon : un nouveau secrétaire de section jeune et dynamique et un nouveau candidat tête de liste, compétent et fidèle. Ce dernier était le regretté Roger Tissot. Nous enlevâmes la mairie à la droite en mars 1977. Depuis, à chaque élection, la municipalité est restée communiste (en alliance avec d’autres partis de gauche), même après le décès prématuré de Roger Tissot, remplacé par René Balme. Roger Tissot23 était le contraire de l’homme « d’appareil ». Un homme intègre, mais néanmoins, comme beaucoup de militants de sa génération, très attaché à « l’appareil » en croyant sincèrement que cet attachement était donné au parti. Mais revenons à l’école du parti. Je me souviens bien de l’accueil de l’école. Je ne me souviens plus des noms des responsables. Il y avait un grand rouquin, le directeur de l’école, toujours ivre le soir, souffrant visiblement affreusement de la maladie alcoolique. Donc, en cette séance d’accueil, nous avions l’honneur d’avoir Etienne Fajon, alors responsable de l’éducation au sein du parti. Je fus très étonné de l’entendre dire que nous étions venus pour étudier, et non pas pour faire la bringue ! « Curieux, m’étais-je dis. Moi, je ne suis pas venu pour faire la bringue ! » Eh bien, je l’ai faite. Cela était-il un des moyens de sélection de cette école ? Bouteilles à portée de main et à volonté « l’appareil » allait bien voir qui serait tenté ? Je fus de ceux-là ! D’autres, beaucoup plus sérieux, n’ont pas vraiment ensuite montré un réel attachement au parti, puisqu’ils l’ont quitté, gardant tout de même les avantages d’être « apparenté » dans le groupe parlementaire communiste. Ah ! si les méthodes de « l’appareil » étaient infaillibles, on le saurait ! Le principe est simple : beaucoup de règles à suivre, mais surtout ne jamais expliciter ces règles. Ce qui est important c’est le réflexe de « l’appareil ». Celui qui le possède rejoindra « l’appareil ». La seule preuve de cette possession c’est qu’il respecte ces règles sans qu’on lui les ait jamais dites expressément. S’il les connaissait, on pourrait le soupçonner de les respecter par carriérisme... Ce type de système est copié sur nos « camarades » soviétiques et des autres pays de l’est. Ainsi en allait-il de la R.D.A. Je suis allé plusieurs fois en R.D.A. Nous passions le rideau de fer dans une petite douane perdue au fond d’une vallée étroite, sur une route défoncée longeant une voie de chemin de fer rouillée. Une image grandeur nature de l’avenir de ce « socialisme réel ». Jamais les visas n’étaient apposés sur nos passeports. « Ils vous attendent à la frontière ! » nous expliquait Roger Gaudin24, le responsable de l’amitié France-R.D.A. A la frontière, à chaque fois il y avait un problème. J’ai fini par savoir lequel, lors de mon dernier voyage que j’effectuai en république démocratique allemande avec des amis universitaires. Cette fois, nous n’avions pas de visas collectifs, mais des visas personnels. Un de mes amis m’appelle à la rescousse car un Vopo (ce terme est une contraction de « Volkpolizei », ce qui veut dire « police du peuple ») dans sa tenue grise, au regard clair et perçant lui parle en allemand. J’arrive pour faire l’interprète. Le Vopo explique que mon ami n’a pas de visa. Mais cela peut s’arranger, et il me fait ce signe en frottant l’index sous son pouce et en disant « Geld » (argent). Mon ami s’indigne et refuse de payer. J’en fais part au Vopo qui a l’air désolé et repart vers le local de la douane. Nous attendons des heures et finalement on nous laisse passer. Je comprends maintenant pourquoi à chaque passage de frontière, nous attendions des heures ! Lors de ce voyage, consacré à l’enseignement en 23 Pour connaître les motivations et l’engagement de cet homme remarquable que fut Roger, je conseille la lecture de son livre : « La Roulante (Chronique d’une grève assassinée) » Editions BGA Permezel 1995 24 Ce Roger Gaudin ! Il voyait tout en optimiste. Son expression favorite était : « Kein problem ! » (Pas de problème en allemand). 21 1972 : le programme commun R.D.A., nous avions rencontré des enseignants. Nous leur demandâmes sur quel critère les lauréats étaient sélectionnés pour être enseignant ; ils nous répondirent : « Le critère social est le principal critère. » Donc, la compétence passait en second. L’adhésion au régime politique passait en premier. Il en était de même pour les centres de redressement où se retrouvaient les jeunes dont la famille n’adorait pas le régime. Je dois dire que, comme la plupart des communistes de l’époque, et même si ce système ne me plaisait pas, je ne protestais pas. Pire même, je me faisais moi-même prendre par ma fidélité. Ainsi, lors de mon premier voyage avec de jeunes lycéens, je surpris l’un d’entre eux à faire du marché noir avec la monnaie. C’était rigoureusement interdit, car la R.D.A. tenait à tout prix à son taux de change officiel (qui n’avait rien à voir avec le taux réel, comme le montrait le marché noir). Je réagis vigoureusement et fut particulièrement étonné de voir la mollesse de la réaction du directeur du stage (membre de la STASI, la police secrète politique comme me l’avaient dit les élèves allemands, mais je ne les avais pas crus), et finalement aucune sanction ne fut prise, ni aucune admonestation. Un autre cadre allemand du stage m’expliqua alors que le régime tolérait ce marché noir, le favorisait même car il permettait des entrées de devises qui rentraient dans le circuit bancaire par les « Intershop », magasins dans lesquels on n’achetait que des produits occidentaux avec de la monnaie occidentale. Voilà donc une règle « secrète » contraire à la règle écrite, je dirais même contraire à la loi ! C’est comme cela que fonctionne « l’appareil » du parti en France aussi. Je vais l’illustrer tout à l’heure par les péripéties de « l’appareil » entre les deux tours des élections présidentielles de 1981. Lors du dernier voyage en compagnie d’amis universitaires, je pris conscience que j’avais complètement coupé les liens avec ce milieu cultivé pour me scléroser dans « l’appareil ». Je me déchaînai donc et posai plusieurs questions dérangeantes, du moins dérangeaient-elles mes compagnons français, pourtant non communistes ou ayant quitté le parti, l’un d’entre eux m’avait d’ailleurs déclaré qu’il ne pouvait pas se sentir à l’aise quand il était représenté par un homme comme Georges Marchais. Ainsi, agacé par le fait qu’à chaque visite d’entreprise nous avions affaire au triumvirat : chef du parti25, chef du syndicat et directeur de l’usine (presque toujours des hommes), tous ayant au revers l’insigne du parti, je posai la question suivante au directeur : « Vous portez l’insigne du parti au revers de votre veston. Qui commande ici, vous, ou le secrétaire du parti ? — Personne ne commande ici. Me répondit-il. Nous faisons tourner l’usine par la conviction et non par le commandement... » (Sans commentaire). Une autre fois, à la « charmante » responsable locale du SED (ce qui veut dire parti socialiste unifié en allemand, parti qui a regroupé autoritairement le parti communiste et le parti socialiste après la guerre) : « Vous avez le pouvoir en R.D.A. grâce à l’armée rouge ! (J’avais parlé en allemand) — Non ! ne dis pas ça ! S’écria en français mon ami. — Yawohl ! Me répondit tout naturellement cette grosse bonne femme pas très sympathique. Et de m’expliquer en détails à quel point j’avais raison... » Le S.E.D. (en français : parti socialiste unifié), le parti communiste en quelque sorte... En R.D.A. il y avait d’autres partis et d’autres groupes représentés à l’assemblée nationale. Mais ses candidats devaient avoir l’aval du S.E.D., « parti dirigeant de la D.D.R. » (Deutsche Demokratische Republik : république démocratique allemande, R.D.A. en français)) 22 25 1978 : la rupture J’ai expliqué ci-dessus comment, après les élections législatives partielles de 1977 dont les résultats montrèrent un réel déclin du P.C.F., la direction du parti prit son virage à cent quatrevingts degrés et voua le parti socialiste aux enfers de la social démocratie. Et ceci alors que « l’appareil » avait été très loin dans l’illusion sur la « nature » du P.S., certains articles des « cahiers du communisme26 » allaient jusqu'à avancer l’idée que le P.S. devenait un « parti de classe » depuis que le P.C.F. l’avait « contraint » à signer le programme commun de gouvernement. Nombre de militants furent désemparés ; ils avalèrent les cordes qu’il y avait à avaler. Nous ignorions le « rapport secret » de Georges Marchais lors du comité central qui avait adopté le programme commun de gouvernement. Les événements donnèrent raison aux « anti-unitaires ». Une nouvelle ère s’ouvrait, celle de la duplicité, règle une fois de plus non écrite qui disait qu’il fallait être unitaires en paroles et « anti-unitaires » en actes. Les élections législatives se déroulèrent dans une atmosphère d’enthousiasme de la part des militants. Nous en étions encore au stade où on ne s’apercevait pas que bon nombre étaient restés « sur le bord de la route ». Cet hiver fut très rigoureux. Nous étions contraints de rajouter beaucoup de sel dans la colle des affiches pour éviter qu’elle gèle contre les murs. J’ai toujours aimé les rendez-vous fraternels entre militants au petit matin pour aller coller des affiches : cette aération de l’esprit, ce sentiment d’être utile, cette espèce de guérilla pour rire avec les équipes d’afficheurs de nos adversaires politiques. Nous étions encore nombreux à participer aux « collages ». Des années plus tard, ce ne fut plus le cas. Parfois même, je partais seul couvrir les murs de Givors d’affiches, notamment — entre Noël et Jour de l’an de l’année 1988 — par un matin glacé dans un brouillard givrant, je collais le portrait de Camille Vallin partout pour la préparation des municipales de 1989. En 1978, nous avions encore les forces pour aller coller des affiches dans la « Vendée lyonnaise » et distribuer des tracts aux ouvriers très loin, à Saint-Symphorien-sur-Coise, làhaut dans la montagne, à la sortie des usines de salaison. Nous n’avions peur ni du froid, ni du gel, ni de l’adversité. Nous étions convaincus que le parti resterait en tête et que nous serions ainsi les principaux artisans de la victoire de la gauche. « L’appareil » le croyait tellement, car il nous le faisait croire aussi, qu’il accorda à Jean Capiévic, alors secrétaire de la fédération du Rhône de créer son journal « Le Point du jour ». Il en devint le directeur et son directeur adjoint fut Roland Jacquet, aujourd’hui trésorier national du P.C.F. (La fédération du Rhône a beaucoup donné des siens à « l’appareil »). Il est intéressant de noter comment fut effectué le recrutement pour faire fonctionner le journal. Le recrutement était basé non pas sur les compétences requises, mais sur les critères « sociaux » identiques à celui de la R.D.A. Furent ainsi bombardés journalistes et directeurs des rubriques locales des gens « sortis du rang » sans aucune formation hormis celle du P.C.F. On obtint un journal quasiment illisible et qui ne réussit pas à passer l’hiver suivant. On mit cet échec sur le compte de l’échec électoral, « l’appareil » ne se rendant même pas (encore) compte que cela revenait au même en ce qui concerne ses responsabilités. Ensuite, ce furent les « pages Rhône-Alpes » du journal l’Humanité qui prirent la relève mais qui n’existent plus non plus aujourd’hui. C’est à Noël 1979 que l’armée rouge envahit l’Afghanistan. Décidément, pour nous les communistes, il y a plus d’un Noël au cours duquel nous avons souffert. Y compris celui où la 26 Revue « théorique » et politique du P.C.F. (C’est moi qui ai mis les guillemets.) 1978 : la rupture direction a fait attaquer un foyer d’immigrés au bulldozer après que Robert Hue27 eut organisé la délation auprès d’un trafiquant de drogue marocain... Les cordes que nous avalions devenaient de plus en plus grosses et comportaient de plus en plus de nœuds. Nous avons donc eu droit au pitoyable spectacle de Georges Marchais interviewé en direct de Moscou pour défendre l’intervention. Au comité fédéral du Rhône, un vrai membre de « l’appareil », pour justifier l’intervention de l’armée rouge, nous expliqua qu’au fond c’était normal : « En 1936 nous réclamions bien l’intervention française en Espagne contre le franquisme... » La comparaison fut osée...28 Quelque temps après (je ne me souviens plus de l’année exacte), je fus convoqué par le secrétaire à l’organisation de l’époque, Jean-Claude G., pour une affaire concernant le secteur de la circonscription dont j’étais responsable. En effet, un jeune étudiant distribuait à la faculté des tracts contre l’invasion de l’Afghanistan. Ce militant ne voulait pas entendre raison et je fus donc envoyé en mission dans la cellule où il était adhérent dans les Monts du Lyonnais. Lors de la réunion où j’avais été « invité » par le secrétaire de la cellule (terme d’usage pour désigner une intervention des organismes supérieurs) je sommais ce pauvre étudiant de prendre une autre position : « On est pour la révolution, ou on est contre, il faut choisir son camp », déclarais-je, en bon stalinien. J’aimais alors ce genre de formule... Le gars eut beau dire ce qu’il avait à dire (je ne l’avais pas même écouté car il n’allait pas dans notre sens, celui de « l’appareil »), je demandais à la cellule de prononcer son exclusion ! Il fut donc exclu ! 27 28 En tant que maire de sa commune. Au P.C.F. nous étions capables de justifier tout et n’importe quoi ! Je me souviens, alors que j’étais encore étudiant (donc en 1970 paut-être), comment le secrétaire de ville de l’U.E.C. justifia la condamnation dissidents en URSS : « Cela prouve que la justice est indépendante du pouvoir en U.R.S.S., car cette condamnation est une grave erreur politique » ! ! ! ! 24 1981 : battu et donc, on recolle Cette période fut celle de la préparation et du déroulement de la campagne des présidentielles. Une période décisive pour « l’appareil », une période historique qui vit la confirmation de son lent déclin vers les profondeurs de l’enfer électoral. Cette fois, contrairement à 1974, la direction du parti prit une très bonne décision : nous allions présenter un candidat aux élections présidentielles. Cette décision sera maintenue à chaque élection. Tant mieux. Pourquoi ? Pour la raison très simple qu’un parti ne peut pas exister s’il ne se présente pas aux élections... Même une présidentielle. Une grave erreur a été commise en 1974 de ne pas présenter de candidat communiste.29 D’ailleurs, durant cette période, la direction a vraiment fait n’importe quoi sur le plan électoral ; lors de législatives, dans certaines circonscriptions nous n’avions pas présenté de candidats pour se désister en faveur d’un candidat d’un autre parti, comme le P.S.U. par exemple. Un comble pour moi qui m’était battu physiquement avec ses militants à l’université ! Ainsi, l’influence électorale du P.C.F. fut anéantie pour toujours à Villeurbanne. De vrais apprentis sorciers ! Ce qui motivait ce genre de décision, c’est la peur de la sanction électorale. Un mépris de la démocratie, une preuve que les intérêts de « l’appareil » passent avant celui du parti, car « l’appareil » préfère que le parti n’existe pas électoralement plutôt que de se voir échouer lors d’élections partielles. Ce type de décision imposé par le haut fut difficile à faire entériner par les organismes locaux. Au comité fédéral du Rhône, quelques voix se sont élevées contre la non existence électorale du parti communiste. Elles furent hélas bien peu nombreuses et je ne fis pas partie de celles-là. Nous avions donc mené cette campagne électorale présidentielle tambour battant30. Nous étions une fois de plus enthousiastes. Je n’ai pas oublié cette formule de Francette Lazard au comité fédéral du Rhône : « Voilà une campagne électorale qui marquera le souvenir d’un militant. » Effectivement, tout le monde s’en souvient. Nous avions fait signer des appels à voter par centaines de milliers. Un jour, alors que je faisais signer un électeur sur le marché de Givors, légèrement intrigué par son attitude, comme pris d’un doute, je lui demandai : « Vous signez l’appel à voter Georges Marchais, c’est bien ! mais allez-vous voter pour lui ? — Euh... Ben non... J’admire beaucoup Georges Machais, mais il n’est pas crédible comme président de la République... — (Stupéfaction) Ah bon ? Mais alors pourquoi signer cet appel ? — Parce que Marchais est bien gentil, mais... — Et vous allez voter qui alors ? — Mitterrand bien sûr... » Il prononçait Mitterrand en mangeant le « e » : « Mitrand ». Cette expérience était importante. Elle montrait que beaucoup d’électeurs, bien que sympathisant avec nous, préféraient voter François Mitterrand. Je fis part de cette expérience au bureau fédéral31, mais Jean-Paul Magnon ne releva pas une information aussi dérangeante. 29 Hélas, la même erreur a été reproduite aux élections régionales récentes et, dans certaines circonscriptions, aux législatives de 1997. 30 Si ma mémoire est bonne, ce fut le titre du livre de Jacques Duclos sur sa propre campagne électorale en 1969. 31 Je ne fus jamais proposé par « l’appareil » pour être membre du bureau fédéral. A ce moment-là je participais à ses réunions car invité comme responsable de circonscription électorale. 1981 : battu et donc, on recolle Elle indiquait clairement qu’une période nouvelle avait commencé : celle où nous avions plus de signatures d’appels à voter que de voix aux élections... Le résultat électoral fut perçu par les militants comme catastrophique. Nous ne savions pas encore, avec un peu plus de 15%32, que nous amorcions seulement notre descente aux enfers! D’autant plus que les 16 % et des poussières lors des élections législatives qui ont suivi ont créé des illusions sur notre soi-disant remontée... Aujourd’hui, un 15 % aux élections présidentielles serait un excellent score. Ce qui est intéressant à rappeler, pour bien comprendre « l’appareil », ce sont les péripéties qu’a connues ce dernier entre les deux tours. Le comité central a pondu un texte très frileux sur François Mitterrand. Ce texte développait surtout les aspects négatifs de sa politique pour en déduire que les voix communistes pèseraient lourd dans l’élection de Mitterrand, et que cela était donc nécessaire. Un appel à voter mi figue mi raisin, que l’on pouvait aisément lire entre les lignes ! Et en coulisses, « l’appareil » a tout fait pour faire échouer l’élection du candidat de la gauche. Le sectarisme anti-P.S. était à son comble et exacerbé par les dirigeants. J’eus à présider une assemblée générale de communistes pleine de contradictions. Le premier qui prit la parole (un camarade syndicaliste) déclara qu’il ne voterait pas socialiste. Je crus malin de dire, pour mettre tout le monde d’accord : « Chacun est libre de voter ce qu’il veut dans l’isoloir.33 » Dire cela, c’était, en quelque sorte, la directive souterraine de « l’appareil ». Celui qui militait pour l’élection de François Mitterrand était pris soit pour un naïf, soit pour un traître... Certains ayant de petits comptes à régler en profitèrent en m’accusant de ne pas être clair. Accusation facile, car bien fondée ! Il est vrai que la situation n’était pas facile. Jusque-là, on peut à la limite comprendre... Mais ce qui suivit m’apparut comme étrange, comme venu d’un autre monde... Le soir de la victoire de Mitterrand, la situation changea brutalement. On aperçut Charles Fiterman (et d’autres), rayonnants à la télévision, de même que Georges Marchais. Les dirigeants sonnaient le rappel pour « fêter la victoire ». Incroyable. J’étais dépité, désarçonné... Un naïf politique quoi. Je ne participai à aucune « fête de la victoire. » Une amie, désarçonnée comme moi, cherchant à tout prix une explication à ce revirement me dit : « Tout cela était fait exprès ! On s’est laissé affaiblir pour faciliter la victoire... » Jusqu’au journal « L’Humanité » qui s’auto-proclama « Seul journal gouvernemental » ! Dès 1982, le gouvernement Maurroy orientait la politique du gouvernement à droite. La politique de restructuration de la sidérurgie jeta des milliers de sidérurgistes à la rue. « L’appareil » restait quasiment muet. Il fallait préparer les municipales de 1983. Dans ma région, le gouvernement décida de transférer l’usine de machines-outils Berthiez de Givors à Saint-Etienne. Manœuvre politicienne maligne, car les deux villes étaient dirigées par un maire communiste... Le maire de Givors, Camille Vallin fulminait. Les ouvriers de Berthiez ne voulaient pas partir et se mirent en grève avec occupation de l’usine à Givors. Les manifestations se multiplièrent. Camille lança un appel à bloquer le T.G.V. si on n’entendait pas la voix des travailleurs de Givors. Mais cette action n’a jamais eu lieu. « L’appareil » veillait à ce qu’aucune manifestation ne gênât le ministre des transports Charles Fiterman. Je me souviens très bien de discussions avec Roland Jacquet34 dans les manifestations : il était difficile pour lui de faire admettre la position de « l’appareil ». Et on connaît parfaitement bien les liens étroits entre « l’appareil » du P.C.F. et les directions de la C.G.T.. Moi-même, j’ai des reproches à me faire dans ce domaine, car j’avais dirigé un grève des loyers dans le quartier populaire des Vernes en 1980 (grève qui connut un grand succès et qui dura sans essoufflement), et j’avais appelé à l’arrêter après la « victoire » car, désormais, tout devait changer, croyais-je... Cette grève avait néanmoins porté ses fruits car le gouvernement décida 32 33 15,48 % exactement. Mot d’ordre transmis discrètement mais fermement dans le parti par « l’appareil ». 34 Il était alors membre du secrétariat fédéral du Rhône. 26 1981 : battu et donc, on recolle de ne pas laisser augmenter les loyers dans les zones de logements sociaux. Ces mesures constituèrent l’amorce de ce qu’on appelle aujourd’hui la « politique de la ville ». Le municipales eurent lieu en mars 1983. Etant donné le déclin électoral du P.C.F., nous risquions de perdre de nombreuses municipalités. « L’appareil » joua à fond la carte de l’unité avec le P.S., alors que quelques années plus tôt, c’était la désunion la plus complète. Un affligeant spectacle fut visible un soir sur l’écran de télévision : un débat entre Georges Marchais et Bernard Pons. Ce dernier eut beau jeu d’attaquer le gouvernement et obliger ainsi Georges Marchais à le défendre à tout prix. Nous n’avions plus affaire à un dirigeant du parti communiste, mais à un auxiliaire du gouvernement. Les élections municipales de 1983 furent relativement catastrophiques car il fallait faire la comparaison avec celles de 1977 qui furent excellentes pour la gauche. Nous perdîmes de nombreuses municipalités, dont celles de Saint-Etienne. Quasiment aucune ne fut reprise depuis. Nous conservâmes la mairie de Givors de justesse. Finis les scores électoraux pharaoniques ! Il fallait désormais compter sur un adversaire de droite résolu et sur un déclin du parti communiste qui allait continuer. Récemment, je discutais avec mon ami Camille Vallin sur mes positions personnelles. Je disais que j’en voulais à « l’appareil » d’avoir conduit mon parti où il se trouvait : à environ 6 % d’influence électorale ! Il voulut détourner les responsabilités en me disant : « Ce n’est pas « l’appareil » qui est responsable de la chute de l’union soviétique... » Le déclin du parti a commencé depuis bien plus longtemps. Depuis le vingtième congrès du parti communiste de l’union soviétique35, alors que « l’appareil » du parti communiste français refusa de reconnaître les crimes de Staline en niant le rapport Kroutchev. A partir de ce moment, la direction de l’histoire avait tourné vers ce qu’on a appelé la chute du communisme. Cette chute est due essentiellement à la volonté exacerbée des « appareils » des différents partis communistes à rester au pouvoir. Après 1989, la plupart des membres de ces « appareils » des pays de l’est se sont facilement recyclés dans le personnel capitaliste et se sont enrichis. Cette solution ne fut pas possible, bien sûr, pour les membres de « l’appareil » français. 35 1956 27
l'appareil - Page 19
l'appareil - Page 20
wobook