l'appareil - Page 10 - Histoire du P"c"F vécue par un ancien militant/dirigeant Alain Pelosato l’appar il A Raymonde, la seule qui a su me supporter, à son fils Jean-Marc qui est aussi un peu le mien depuis vingt-deux ans, à notre fille Florence... « J’y vois des milliers et des milliers d’hommes jeunes, vivants. Leur chair est chaude, palpitante. Le sang vient à leurs joues. Ils ont les mouvements aisés des corps qui travaillent. Leurs femmes sont avec eux, leurs promises, leurs enfants, Ils ont des mouvements inattendus, ils touchent gaiement leurs voisins, leurs yeux s’allument, se posent doucement sur des lèvres, des seins. Ils ont des désirs d’hommes, ils ont faim, soif, ils éprouvent de la langueur quand une fille élève son bras nu. Ils suivent des yeux avec confiance les gestes de l’orateur, les frémissements rouges des drapeaux. Cet immense troupeau est venu ici comme à une fête. J’ai peur de regarder en face son destin. » Louis Aragon « Les cloches de Bâle » 1934 « Il faut instaurer la primauté de la conscience sur l’obéissance. » Maître Ugo Iannucci au procès Barbie. 1987 1968 : l’adhésion militants du P.S.U. : il aurait été difficile d’expliquer pourquoi ils ne voulaient pas donner des cartes de l’U.N.E.F. aux militants communistes. Un soir, plusieurs mois plus tard, le gars de la ligue communiste vient dans ma chambre : « Action française est en train de coller des affiches ! Rassemblons-nous pour les chasser ! » Une large équipe de « bras cassés », hétéroclite, composée de jeunes militants communistes, de trotskistes, de maoïstes, d’anarchistes se trouva rassemblée dans la large avenue qui sépare l’I.N.S.A. de la faculté des sciences de La Doua. Cette nuit historique rassembla tous les courants de la gauche « révolutionnaire » étudiante. A ma connaissance, ce fut la seule fois. Nous étions très heureux d’être ensemble. Nous avions repéré les colleurs d’affiche, des militants au crâne rasé vêtus de combinaisons grises et qui nous attaquèrent immédiatement à coups de fronde. Quelques-uns d’entre nous furent blessés mais nous répliquâmes immédiatement à coups de galets, ces fameux galets du Rhône, roulés et lissés pendant des siècles par le fleuve. Sous une pluie de pierres, les royalistes s’enfuirent. Notre groupe compact s’ébranla à leur poursuite. Mais aucun de nous ne se déplaçait à la même vitesse et bientôt notre rassemblement très bruyant s’étira en longueur jusqu'à ce que les pierres lancées de l’arrière par les plus lents tombèrent sur la tête des premiers plus rapides. Finalement, les agresseurs agressés sortirent du campus (dans lequel la police n’avait pas le droit d’entrer, d’où les concentrations de « militants » de la gauche prolétarienne) et nous restâmes à l’abri à l’intérieur. Mais comme d’habitude, certains d’entre nous voulurent en faire trop. A trois nous décidâmes de sortir sur l’avenue du 11 novembre pour essayer de voir où étaient passés les militants d’action française. Ce n’était pas le courage qui nous manquait. Les poches bourrées de galets nous marchions le long de la clôture du campus universitaire, sur le large trottoir de l’avenue. « Attention ! Les flics ! » Effectivement, une patrouille de police dans une 404 break banalisée roulait au ralenti le long de l’avenue. Ils nous aperçurent. Nous eûmes juste le temps de nous débarrasser de nos encombrants cailloux. Le véhicule accéléra pour nous rattraper. J’hésitai un petit moment. Mais la fuite était impossible car l’avenue rectiligne ne pouvait constituer une issue. Nous continuâmes à marcher lentement comme si rien n’était. « Halte ! : police ! » Deux énormes policiers en tenue de combat sous leur cape noire sortirent de la voiture et restèrent debout au bord de la route de l’autre côté du trottoir. « Approchez, sinon on vient vous chercher ! » Comme des cons, nous nous approchâmes. Bon dieu, on aurait dû escalader la grille et se trouver ainsi à l’abri dans le campus ! Les flics commencèrent à me fouiller très brutalement et extirpèrent mon vieux portefeuille de ma veste en velours que je portais toute l’année et qui ne devait pas sentir bien bon. Dès la troisième année de l’I.N.S.A., je vivais à la limite de la clochardise. Avec des doigts très habiles il extirpa mes cartes et autres documents administratifs et tomba sur ma carte des étudiants communistes. « Merde ! Un communiste ! » S’écria-t-il d’une voix jubilatoire. Et il me claqua une gifle monumentale sur le devant du visage qui me surprit tant que je n’eus même pas le geste d’esquiver un petit peu : le revers de ses gros doigts noueux brisa mes verres de lunettes qui tombèrent en miettes sur le sol du trottoir désert dans cette nuit villeurbannaise. « Ah ! Merde ! j’ai cassé ses lunettes ! » Il s’inquiéta un peu, ausculta mes yeux et se rassura en voyant à la lumière des réverbères qu’ils étaient intacts. Par contre, changer mes lunettes allait me coûter cher ! j’étais déjà pas loin de crever de faim... « Ah ! Vous faites plus les malins maintenant que vous êtes plus là-dedans ! » S’écria l’un des flics en avançant le menton en direction du campus. « Si vous êtes pas content vous avez qu’à aller chez Mao ! 10 1968 : l’adhésion — On n’est pas pour Mao nous ! (Il a fallu que je la ramène. Une bonne claque ne m’avait pas suffi !) — Ben chez les bolcheviques alors, c’est pareil ! allez montez là dedans, sinon on vous plante un parapluie dans le cul et on le ressort en l’ouvrant. » Devant une si charmante invitation, nous nous sentîmes obligés de monter dans le coffre de leur voiture qu’ils refermèrent sur nous, nous laissant là mijoter, entassés comme des sacs de linge sale. Après quelques minutes qui nous semblèrent une éternité, ils firent sortirent mon copain L. On voyait tout de la vitre arrière du hayon. Le pauvre jeune était debout devant trois flics (même le chauffeur était sorti) ombres noires dans leurs capes plombées, effrayants comme des vampires. La question était toujours la même, sans intérêt pour personne, même pas pour eux-mêmes, simple prétexte pour passer à tabac de jeunes militants communistes. « Combien êtes-vous là dedans ? — Ben, heu... » Paf ! Une grande gifle en travers du visage (lui, ne portait pas de lunettes) « Combien êtes-vous là-dedans ? — Je regrette, j’ai... » Le flic le prend par le cou et serre... « Comment tu dis ? — Je.... j’ai pas pu compter... » Répondit-il d’une voix enrouée... « Bon, ça va, au suivant. » Le suivant c’était moi, mais j’avais déjà eu des coups. Ils me posèrent la même question, j’ai donné les mêmes réponses et ils finirent par nous relâcher, certainement contents de la frayeur qu’ils avaient faite à de pauvres petits jeunes... Rentrés dans nos piaules, nous fîmes notre rapport au représentant de « l’appareil », toujours ce camarade d’origine vietnamienne. Mais nous ne bénéficiâmes d’aucun secours, ni conseil en quoi que ce soit de la part de « l’appareil ». Il faut dire que nous ne demandions rien. Nous ne demandions jamais rien... Quand les représentants de « l’appareil » au niveau national descendaient, je faisais office de chauffeur car je possédais une voiture (j’avais travaillé pendant les vacances pour me la payer). Ce fus le cas, un soir d’automne, et j’emmenais tous ces dirigeants pour un rendezvous. Pendant que mes passagers étaient montés dans un immeuble moderne, j’attendais dans ma voiture. On frappa à la vitre. Je tournai mon regard : merde ! les flics ! « Descendez s’il vous plaît ! » Polis ceux-là. Trop polis pour être honnêtes. Je descendis. « Vos papiers ! » Je montrai mes papiers. Les autres là-haut devaient assister à toute la scène. Croyez-vous qu’il eurent tenté la moindre chose ? Le camarade représentant « l’appareil » me dit plus tard qu’il avait téléphoné au député communiste. Peut-être l’avait-il fait, mais le résultat ne se fit jamais sentir. « Suivez-nous ! » M’ordonnèrent les flics polis. Je montai dans leur voiture et ils m’emmenèrent au commissariat situé alors place Antonin Poncet. Je pensais au passage à tabac que j’avais récemment subi, et je me préparais au pire. Ce pire n’eut jamais lieu. Mais les conséquences à long terme furent plus graves. Après une heure d’attente au milieu des prostituées et des pickpockets, un flic revint avec un porte-documents en cuir dans la main. Il me tendit l’objet et dit : « Excusez-nous. On a fait une erreur. On va vous ramener en voiture. » Je pris le portedocuments, étonné (avaient-ils trouvé cet objet dans ma voiture ?) et me laissai reconduire 11 1968 : l’adhésion jusqu'à mon véhicule. A peine les flics repartis, mes camarades descendirent, inquiets. J’étais sain et sauf, indemne, sans avoir reçu un seul coup. Etonnant, non ? Pas tant que ça. Un des représentants nationaux, trésorier de l’U.E.C. avait laissé son portedocuments sur le siège arrière de ma voiture et ce précieux objet contenait le fichier complet national des adhérents de l’U.E.C. ! Nous ne devions pas être nombreux, d’accord ! Mais quand même... Bien plus tard, j’avais changé de voiture, et je me fis arrêter par la police sur l’axe nordsud de Lyon. Normal : une grande Taunus assez vieille avec plein de jeunes chevelus dedans. A cette époque, c’était nous les Maghrebins ! Je m’arrêtai, un peu angoissé. Mais tant pis, j’avais l’habitude. Le seul problème, c’est que je n’avais pas mes papiers. Enfin, on verrait bien ! Donc je dis que je n’ai pas de papiers. Le jeune flic ne s’énerva pas et me fis ouvrir le coffre. Je tiquai et j’ouvris : patatras ! Un coffre bourré de tracts et d’affiches du P.C.F. « C’est quoi ça ? Me demanda le flic. — Ben ! Vous le voyez bien des tracts et des affiches du P.C.F. ! — Ah ouais.... Bonsoir ! Qu’est-ce que je vais faire de vous ? » Je ne répondais pas. Ce jeune policier avait l’air vraiment ennuyé par le surcroît de travail qu’allait lui apporter mon interpellation. « Bon, ça va vous pouvez y aller ! » Je ne demandai pas mon reste ! On n’était donc pas si martyrs que cela... Dans la perspective d’un programme commun de gouvernement (leçons tirées de l’impuissance du parti devant les événements de mai 1968) la direction adopta un texte très important : « Manifeste du parti communiste pour une démocratie avancée ». Cela mit les gauchistes en colère, car ils nous reprochaient d’avoir usurpé le titre du texte fameux de Marx et Engels15. Ce texte pour lequel nous avons longuement milité, que nous avons diffusé sous forme de plaquette représentait la stratégie miracle qui devait mener quasi automatiquement au socialisme. C’est du moins ce que nous expliquaient les représentants locaux de « l’appareil » qui croyaient tous avoir la science infuse de par le simple fait qu’ils avaient été nommés par ce dernier à des « responsabilités importantes » (c’était le terme consacré). En 1978, ce pauvre texte serait devenu le responsable de tous les maux du parti : le début d’une inexorable et tragique chute de l’influence électorale, signalée à coups de grands clignotants rouges lors des élections partielles qui eurent lieu entre les municipales de 1977 (pour lesquelles le parti bénéficia de la remontée du P.S.) et les législatives de 1978. Le parti communiste, jusque-là dominant dans la gauche, devenait le deuxième parti. Insupportable pour « l’appareil », et pour nous aussi, bien sûr ! Cette démocratie avancée présentait un défaut majeur : le concept était difficile à comprendre. Lors d’un cours de sciences humaines à l’I.N.S.A. le professeur nous fit étudier cette question. Il nous fit un exposé, ma foi, très intéressant, et il en conclut : « Au fond, la démocratie avancée du P.C.F. c’est la dictature du prolétariat ! » Quelle vision claire des choses il avait à l’époque ce prof ! Oui, bien sûr que la démocratie avancée était le cache-sexe de la dictature du prolétariat ! Mais je répondis vertement : « Pas du tout ! La démocratie avancée est une étape qui doit mener au socialisme, et donc à la dictature du prolétariat. » Comme d’habitude, je monopolisai ensuite la parole, terrifiant mes pauvres camarades de classe devant mon érudition marxiste-léniniste ! Pourtant, je ne devais pas y croire moi-même à ce que je disais. Ainsi, voilà comment je décrivis ce que pourrait être la « démocratie avancée » si le P.C.F. accédait au pouvoir, en réponse à la question d’un ami : « On constituera des gardes rouges et on aura le pouvoir. 15 Le Manifeste du parti communiste. 12 1968 : l’adhésion Tous les autres partis seront interdits (alors que le document prévoyait le contraire...) et la classe ouvrière commandera... Ça sera le pied ! — Ah ! Quelle horreur ! Si c’est comme ça, je voterai jamais P.C. ! — Ah, mais non, je plaisantais ! Je faisais de l’ironie par rapport à l’anticommunisme ! — Ah bon ! Tu m’as fait peur... » C’est vrai que je plaisantais, mais nous étions fascinés et séduits par la dictature du prolétariat, les gardes rouges de Mao, c’était le romantisme révolutionnaire... Romantisme qui manque à « l’appareil », mais qu’il a su toujours utiliser... Après mon adhésion au P.C.F. et le succès électoral considérable de Jacques Duclos aux élections présidentielles de 1969, succès d’ailleurs extrêmement trompeur, qui présageait du prochain déclin puisque le succès de Duclos venait du fait qu’il proposait l’union, alors que le candidat socialiste proposait la désunion (c’était Deferre, qui avait fait aux alentours de 5 % si mes souvenirs sont bons, et Duclos plus de 20 %16). En quelque sorte, Jacques Duclos marchait sur les terres du P.S. ; François Mitterrand l’avait bien compris. Je dus attendre relativement longtemps ma première convocation de ma cellule qui faisait partie de la section de Villeurbanne nord, très populaire avec son quartier du Tonkin, siège du merveilleux marché aux puces, immense taudis de ruelles crasseuses au bord du parc de la tête d’or, aujourd’hui entièrement rénové, devenu un quartier bourgeois qui abrite nombre de scientifiques et enseignants des universités. Quant aux habitants de ces quartiers populaires, les parents de ces « voyous » qui faisaient régulièrement des descentes violentes contres ces « étudiants » fils de riches (!), ils on été « déportés », d’abord à la ZUP des Minguettes à Vénissieux et ensuite à la ZUP de Vaulx-en-Velin. Ma première réunion de cellule fut mémorable. Il y avait une majorité de personnes âgées (enfin, âgées pour moi à l’époque), le secrétaire de cellule lut un rapport (en général des extraits de rapports de dirigeants de « l’appareil » recopiés dans l‘Huma) puis, après un court silence on passa aux choses sérieuse : le stand de la fête de l’Huma.. « On tient un stand de tir au lance-pierres contre des ampoules usagées. Qui vient ? Combien d’ampoules ? Combien ça rapporte ? » Etc. Mon pauvre Pelo17, pour la théorie marxiste-léniniste et la fascination qu’elle a produite sur toi, tu repasseras ! Ainsi était le parti communiste : dans l’immense majorité des cellules on ne discutait pas. On se contentait de reproduire le discours de « l’appareil ». Cela allait très loin, jusqu’aux rapports des secrétaires de cellules et secrétaires de section18, non pas rédigés, mais constitués de feuillets sur lesquels étaient collés des articles de l’Huma découpés, articles reprenant les discours et interventions des dirigeants. 16 21,54 % exactement ! « L’appareil » aurait dû être plus attentif et mieux analyser ce résultat. Avec le recul, aujourd’hui, il me semble qu’il indiquait clairement à l’époque (il y a trente ans !) les voies de la « mutation » dont parle Robert Hue, mais la manière dont il en parle est encore loin d’être à la hauteur des nécessités. 17 C’est comme cela que tout le monde m’appelait. 18 Ce ne fut jamais mon cas . 13 1972 : le programme commun En 1972, j’étais encore en pleine dépression. Exclu de l’école d’ingénieur, abandonné par « l’appareil » auprès duquel je devais paraître comme encombrant, séparé de ma famille, je vivais à Lyon avec ma jeune épouse. Je ne trouvais pas de travail, j’étais alors chômeur alors qu’on était sous le régime du plein emploi ! Je décidai de renouer avec « l’appareil ». Je retournai voir la fédé où ce jeune dirigeant dynamique qui m’avait parlé de la formation « universitaire des écoles centrales du parti », me proposa de participer à une école fédérale. Après n’avoir connu « l’appareil » qu’au travers de ses envoyés spéciaux de l’U.E.C., j’allais cette fois le voir en face, et m’y faire intégrer. J’étais toujours fasciné par cette machine exceptionnelle, et séduit — amoureux fou — par cette théorie marxiste-léniniste, le socialisme scientifique. A cette école, je rencontrai René, un homme exceptionnel, un de ces vrais ouvriers de « l’appareil », un homme attaché à sa classe et qui croyait sincèrement que « l’appareil » pouvait émanciper la classe ouvrière. Il y avait aussi un jeune dirigeant, qui était devenu récemment secrétaire de la section de Givors. Nous n’avions pas signé de bail, mon épouse et moi, pour le logement que nous occupions cours Lafayette. Excès de confiance en l’espèce humaine. Un jour, le propriétaire est venu nous demander de quitter les lieux d’ici un mois. Il voulait loger ses enfants dans ce logement. J’en parlait donc à René Desgrands. Il me proposa un logement à Givors. « A Givors ? Quel bled perdu... » Bon, finalement par manque de choix j’acceptais. Je devais rencontrer l’adjoint au maire chargé du logement dans cette commune. C’était facile. Je pouvais le voir à la fête de l’Huma à Vénissieux. Je me souviens bien de cette rencontre. Cet homme s’appelait Roger Gaudin. Encore un être exceptionnel ! Un grand et bel homme, très sympathique. Même sans plus aucune dents (et il n’avait pas les moyens de s’acheter un dentier) il avait une très grand prestance. Un humaniste. Le contraire de l’homme d’appareil. Je le vois encore, au fond de cette immense salle constituée d’un assemblage de grandes toiles de tentes, bourrée à craquer de convives pleins de bonne humeur, un brouhaha, des serveurs et serveuses bénévoles s’affairant pour le service, la trésorière, notre charmante Muguette, toujours là pour servir le parti jusqu'à sa mort, assise à l’entrée pour encaisser l’argent. Une femme exceptionnelle que seul le parti communiste a pu former dans cette exception, des gens qui ont toujours été au service de « l’appareil » en croyant sincèrement être au service du peuple. Roger portait un grand tablier bleu et faisait des frites. Je lui parlais de mon problème et il me donna rendez-vous à Givors tel jour, telle heure. Je m’y rendis. Givors me fit l’effet qu’elle doit toujours faire au nouveau venu. Une ville pauvre, qui affiche ostensiblement sa pauvreté dans la médiocrité de ses immeubles de reconstruction d’après guerre. Une fois cette impression passée, cette ville est attachante, non pas par son urbanisme, mais par la qualité humaine de ses gens, ouvriers français, ouvriers venus d’Italie, d’Espagne, du Portugal et du Maghreb, chaleureux et solidaires. Une ville fluviale aux fortes traditions de joute, de courses de barque et de pêche. Pour montrer mon objectivité, je voudrais simplement citer Charles Lenthéric, ingénieur, auteur d’un monumental ouvrage sur le fleuve Rhône (une référence) en... 1905 (je n’ai sous les yeux que la date de la deuxième édition) : « A quelques kilomètres en aval de Lyon, un nuage épais couvre la rive droite et annonce la présence d’une agglomération industrielle. On stoppe le long d’un quai noirci par la poussière du charbon. C’est Givors. » 1972 : le programme commun Givors fut de tout temps une ville industrielle et portuaire, avec une des premières verreries de France, venue là pour la proximité du « charbon de terre » de Saint-Etienne et de celle du port fluvial. Pour cette même raison, se développera plus tard une importante industrie sidérurgique et métallurgique aujourd’hui disparue. Voilà pourquoi les idées communistes sont très populaires à Givors. Je ne rencontrai pas mon ami Roger Gaudin ce jour-là, mais la société d’économie mixte propriétaire de logements me donna les clés. Nous nous installâmes. Ces minuscules logements sont nombreux à Givors. Nous trouvâmes le nôtre infesté de cafards. Il fallut du temps pour s’en débarrasser. Une autre épreuve (pour moi...) m’attendait : le service militaire. En attendant j’avais eu un poste de professeur remplaçant dans l’académie de l’Isère. J’avais commencé à exercer à Annonay alors que j’habitais Lyon. La route était longue et l’hiver brumeux. Lorsque ma petite 4L montait la montagne vers la petite ville de l’Ardèche, je voyais la grandiose vallée du Rhône cachée sous un long manteau de coton blanc. Un spectacle extraordinaire ! Moi qui suis photographe, je me suis toujours maudit de ne jamais avoir pensé prendre mon appareil ! Aujourd’hui, ces brouillards persistants n’existent plus car la pollution atmosphérique a beaucoup diminué, les polluants tels que le dioxyde de soufre (émis par les chaufferies et la centrale électrique de Loire-sur-Rhône à côté de Givors) jouaient le rôle de catalyseur pour la formation des brouillards dans cette vallée humide. Ce service militaire, je le passai à Bron, dans l’armée de l’air. Je n’y suis pas resté bien longtemps. Avant la visite médicale, le sergent nous avait dit que nous pouvions demander des lunettes gratuites pour l’armée. Je passais donc entre les mains expertes de l’ophtalmologiste des armées à Dégenette. Celui-ci m’ausculta longuement et me demanda : « Vous tenez à faire votre service ? Vous avez du travail si vous sortez maintenant ? » Je n’en croyais pas mes oreilles ! Moi, l’antimilitariste, j’avais tout tenté pour me faire réformer. J’avais refusé de faire les « EOR » (Ecoles d’officiers de réserve) alors que l’officier chargé du recrutement lors de mes « trois jours » avait exercé sur moi une forte pression. Il faut dire aussi que j’étais relativement en dehors de la « ligne » de « l’appareil » concernant l’armée, car ce dernier conseillait de la faire pour y pratiquer l’agitation. Donc, la grande muette attendit que je sois en train de faire mes classes pour me réformer ! Je répondis au toubib : « Aucun problème. Nous sommes en août et je suis professeur remplaçant. Je serais affecté à mon poste fin septembre... » Et je fus réformé. Quelle joie ! Lorsque je revins à mon cantonnement je vis la jalousie dans les yeux de mes camarades, particulièrement l’un d’eux, étudiant en droit, particulièrement raciste. J’ai horreur de cette idéologie ! Lorsqu’on est réformé à l’armée on n’est pas libéré pour autant. Il faut finir ses classes. Ma chance était d’être dans l’armée de l’air où les classe ne durent que trois semaines. Il ne me restait plus qu’une semaine « à tirer ». Mais je devais le faire à l’infirmerie. Un très bon souvenir, surtout les repas et les discussions avec l’officier médecin qui faisait également son service militaire. Le caporal eut un petit sourire quand je lui annonçai la bonne nouvelle et me dit : « Lorsqu’on a sa carte au parti, on a deux possibilités : ou on se fait réformer ou on se fait incorporer dans un bataillon disciplinaire. » Je restais sans voix, stupéfait de l’information qu’il venait de me donner : il savait que j’étais au P.C.F. ! Quand on est fiché, on est fiché... Il avait raison. Un camarade (qu’il m’excuse, je ne me rappelle plus de son nom...) avait eu la même expérience. Lors de manœuvres en Allemagne, on l’obligea à jouer le rôle de l’ennemi. Or, l’ennemi à l’époque, c’était l’U.R.S.S.. On lui mit donc un uniforme soviétique et on le lâcha dans la nature. Les commandos se mirent à ses trousses. Et finirent par le rattraper. On l’interrogea (c’était toujours de l’entraînement bien sûr) et mon camarade, en fin d’interrogatoire, se mit debout et chanta l’Internationale ! Bien profité de la situation ! Lorsque j’eus rassemblé mes affaires et que je me rendais à l’infirmerie, je rencontrai le sous officier chargé de la formation des maîtres chiens. Un homme d’une cinquantaine 16 1972 : le programme commun d’années, viril dans sa tenue léopard, impressionnant avec ses chiens berger tenus en laisse, troupeau effrayant qui tirait ses bras en avant. « Eh ? Où vas-tu p’tit ? (j’avais vingt-cinq ans, mais enfin, passons !) — Je vais à l’infirmerie... — Et pourquoi ? » Les chiens tiraient toujours et il passait devant moi sans chercher à ralentir l’allure. « Je suis réformé ! » Mon bonheur était si visible qu’il se mit en colère et me traita de tous les noms, surtout de « pédé », bien sûr... Me voilà donc réformé pour « risque de décollement de la rétine » (mais tous les ophtalmologues consultés depuis, m’ont dit que, bien sûr, je n’avais pas une excellente rétine, mais de risque de décollement point ! Le caporal avait-il raison ?) et « élu » secrétaire à la propagande de la section de Givors. J’avais été repéré par le jeune secrétaire de section lors de l’école fédérale dont il était le directeur adjoint. Christian était un jeune ouvrier de Fives Lille, de ces dernières génération d’ouvriers, le cas typique de « l’appareil » dans lequel il fera carrière. Comme je l’ai dit plus haut, ouvrier à l’origine, mais pris en main au berceau de la politique par « l’appareil », formé dans ses écoles, (fédérales pendant quinze jours, centrales d’un mois, centrale de quatre mois, et même un an à Moscou pour les futurs dirigeants nationaux), façonné dans une fidélité sans faille. Dès mon retour de l’armée, la première réunion à laquelle j’assistai, était une assemblée générale des communistes de Givors. Un compte-rendu du comité central. C’était le nouveau secrétaire de section qui présentait le rapport (c’est comme ça qu’on dit ; expression typique d’une certaine bureaucratie...). A la tribune : Camille Vallin, avec Christian, le jeune secrétaire de section, Antoine S. et Raymond R. Ce dernier, était aussi un militant exceptionnel. Un ouvrier fondeur qui avait lutté aux hauts fourneaux de Chasse-sur-Rhône, et qui était embauché pour exercer les activités de secrétaire du maire. Camille Vallin, le maire, était membre du comité central, un homme de « l’appareil », mais formé aussi en dehors de ce dernier, confronté aux problèmes de l’élu local, aux affaires des gens à régler, donc relativement peu coupé des réalités. Cela n’empêchait pas (et n’empêche toujours pas...) les défauts inhérents à cette fonction d’homme de « l’appareil », mais a créé quelques tensions entre lui et d’autres dirigeants. Raymond, un petit homme très maigre, à la santé fragile, minée par son dur travail de fondeur (il est d’ailleurs mort de la silicose), très fidèle au parti, dans le sens de fidélité à un idéal d’humanisme, de solidarité, idéal commun à nombre d’adhérents du parti communiste, mais curieusement absent, ou, disons, mal visible, chez la plupart des gens de « l’appareil ». Nous avons vu comment Louis Aragon avait noté que les « intellectuels » souffrent constamment d’une suspicion de la part des militants. « Quel intérêt ont-ils de venir au parti, ces intellectuels ? » Se disent-ils. « S’ils viennent c’est qu’ils sont intéressés par une carrière. Or, cette carrière politique est exclusivement réservée aux ouvriers. » C’est d’autant plus important, que bien souvent, l’intellectuel arrive avec un bagage, une culture, qu’il a déjà les moyens de briller et qu’il est beaucoup plus difficile à former dans le moule de « l’appareil ». Mais revenons donc à mon ami Raymond, fumeur de Gauloises sans filtre invétéré, ce qui n’était pas bon pour sa santé, car il avait des difficultés respiratoires. Ce dernier faisait une comparaison entre la situation de programme commun dans laquelle nous étions avec celle du front populaire. Il déclara donc, en passant : « Nous allons certainement créer des comités du programme commun, avec les autres partis signataires. 17 1972 : le programme commun — Ah non ! Répondit Camille Vallin. Le comité central a décidé19 qu’on ne ferait pas comme au temps du front populaire. » Voilà, le comité central l’avait décidé et donc, nous étions contents. Quant à savoir pourquoi, nous ne le comprîmes que quelques années plus tard, quand nous apprîmes que Georges Marchais avait prononcé un rapport « secret » à ce comité central, rapport dans lequel il évoquait le risque d’être dépassé par le P.S. sur le plan électoral et qui envisageait déjà, en quelque sorte, la sortie du programme commun qu’il venait de signer. Dans ces conditions, on comprend aujourd’hui, qu’il était impossible de constituer des « comités du programme commun ». Quand je pense à l’énergie considérable que nous avons déployée pour vendre ce petit livre noir, j’en suis épouvanté, alors que, déjà, « l’appareil » avait décidé que ce n’était qu’une alliance de façade. Et, connaissant aujourd’hui l’existence de ce rapport, on se demande comment cette direction a pu faire l’erreur monumentale de ne pas présenter de candidat communiste aux élections présidentielles de 1974 ! A la rentrée, je suis nommé au lycée technique de Vienne. Le jour de la rentrée, je suis interpellé par le concierge : « Qu’est-ce que vous foutez là ? Allez ! Faut se mettre en rang avec les autres ! » Il me prenait pour un élève ! J’avais vingt-cinq ans et le crâne rasé de l’armée, d’accord, mais enfin. L’air d’un gamin quoi... « Je suis pas élève, mais professeur ! » Le gars rougit jusqu’aux oreilles, d’un rouge brique. « Oh ! Excusez-moi ! » Je dus affronter une classe de C.A.P. qui essaya immédiatement de prendre le dessus mais n’y parvint pas... La vie de professeur remplaçant est difficile. Je fus nommé ensuite à Voiron. Je reçus mon télégramme du rectorat la veille des vacances de Pâques. Il fallait absolument que je sois sur mon lieu de travail le jour même, sinon je n’étais pas payé pendant les vacances de Pâques. Je partis donc avec ma voiture en démarrant sur les chapeaux de roues. Il y avait deux heures de route et je devais arriver avant la fermeture de l’établissement qui aurait lieu à dix-sept heures comme me l’avait indiqué le principal au téléphone. J’étais dans les temps. Hélas, je dus affronter une terrible tempête de neige en traversant les « Terres froides », mais j’arrivai juste à temps au collège à cinq heures moins trois, tout essoufflé dans le bureau du principal. Je me souviens bien du trajet en voiture, tous les matins en ce printemps de l’année 1973. A un certain endroit, la route était traversée par de nombreux écureuils, flèches rapides de fourrure rousse ou noire au ras du sol, la belle queue touffue allongée derrière le corps svelte. Aussi quand Christian me dit à une réunion du secrétariat de la section que le maire de Givors avait un boulot à me proposer, j’étudiai la question avec intérêt. Ce fut donc en septembre 1973 que je rentrai à la mairie de Givors avec le grade de technicien. Mes fonctions ? membre du cabinet du maire avec mon ami Raymond et la charmante secrétaire du maire, la regrettée Rosette, qui deviendra ma belle-sœur en 1979 (ma rencontre avec sa sœur Raymonde n’a rien à voir avec la présence de Rosette à la mairie ; j’ignorais d’ailleurs qu’elles fussent sœurs.) La première fois que je la vis taper à la machine, je faillis tomber à la renverse : ses doigts parcouraient si vite le clavier qu’ils en devenaient invisibles et le bruit obtenu était un véritable crépitement. Incroyable ! Ma formation supérieure en chimie était très utile pour aider Camille à diriger une association de communes riveraines du Rhône qui s’occupait de lutter contre les nuisances et pollutions. J’effectuais ce 19 Une fois que cette expression consacrée a été prononcée, il était difficile de dire le contraire, car le comité central savait tout et avait toujours raison. Voir plus loin, comment cette « fétichisation » des organes de direction perdure jusqu'à nos jours. 18 1972 : le programme commun travail jusqu’en 1983, date à laquelle je fus élu maire-adjoint de Givors, la mairie de PierreBénite m’ayant accueilli entre temps pour ma fonction de technicien. En travaillant à diriger cette association, je fis la connaissance du merveilleux Paul Carpita et de son épouse Maguy. Je dois vous parler de la carrière cinématographique de cet être exceptionnel, militant du P.C.F. dès son jeune âge car enfant d’une famille modeste de Marseille, et qui n’a jamais renié ses idées malgré les déceptions terribles. Paul était instituteur après la guerre. Il était passionné de cinéma. Aidé par le P.C.F. qui lui paya la pellicule, il réalisa un film, « Le rendez-vous des quais », film qui raconte une histoire d’amour pendant une grève des dockers contre la guerre d’Indochine, et une histoire de trahison du mouvement social en faveur d’une réussite personnelle. Il le fit sans aucun moyen. Seule sa caméra et deux acteurs professionnels, les autres étant des gens de Marseille, de simples dockers, de simples gens... D’ailleurs, quand on regarde le film, on ne peut nier que ce sont ces derniers qui jouent le mieux car ils savent de quoi ils parlent. Ce film a été tourné entièrement en décors naturels ; mieux même, il a été tourné pendant une vraie grève avec de vrais CRS (tourné en clandestin, bien sûr). Ce ne fut pas sans mal . Un jour, alors que Carpita filmait, un CRS le voit ! « Je le voyais arriver vers moi en grandes enjambées dans le viseur de ma caméra. » Racontait Paul. « Aïe ! Aïe ! ça va mal tourner ! Je planque ma caméra derrière les spectateurs qui se trouvaient devant moi et le CRS me dit d’un air autoritaire : — Vous filmez ? — Euh.... — Vous filmez ? Si ! vous filmez ! Dites donc, vous pouvez pas nous filmer, mon camarade et moi là-bas ? » « Ah, pétard ! Il nous avait pris pour les informations filmées ! » Autre anecdote. Paul voulait filmer un syndicaliste sur un bateau. Il devait avoir rassemblé les gars et les haranguer pour les appeler à faire grève. Evidemment, étant donné le sujet du film, il était impossible d’avoir l’autorisation d’un capitaine pour tourner cette scène. Ils se firent donc passer pour une équipe qui faisait un film publicitaire pour la brandade de morue. L’autorisation fut obtenue et la scène tournée avec des dialogues concernant la brandade de morue. La postsynchronisation faisant dire ensuite aux présents tout autre chose. C’est ça la magie du cinéma ! Le film fut tourné, monté et postsynchronisé aux studios marseillais. Lors de sa première projection en 1953, les copies furent saisies et détruites, le film interdit et la carrière de Paul quasiment étouffée dans l’œuf. Seul, Fernand Grenier fit une intervention à la chambre des députés pour le défendre. « L’appareil » du parti était occupé à favoriser d’autres cinéastes, bien plus rentables politiquement. Ce qui fait que Paul Carpita croyait que son film était mauvais. Ce qui ne convenait pas à « l’appareil » ne pouvait pas être bon. Le cinéaste communiste résista. Il réalisa des courts métrages dont certains sont des chefsd’œuvre. Et aussi des documentaires. C’est comme cela que je l’ai connu. Nous lui avions commandé un film sur les pollutions qu’il a réalisé et qui s’appelle « Vallée du Rhône la colère ». Bien plus tard, vers l’année 1988, le ministre de la culture, Jack Lang, était en visite dans le midi de la France. De vieux dockers lui disent qu’ils avaient tourné un film autrefois et qu’il avait été interdit. Un film interdit ? Comment est-ce possible ? Il fit faire des recherches et le négatif fut retrouvé ! Il avait été déposé aux archives du film par le P.C.F. quand ce dernier avait restructuré son patrimoine cinématographique. Et personne ne s’en souvenait ! Aujourd’hui, ce film est devenu un film culte. Présenté dans le monde entier. Le maillon manquant de l’histoire du cinéma. Bravo Paul ! Ce succès lui a ouvert (enfin) les avances sur recettes, il a beaucoup travaillé pour rassembler un petit financement et a pu enfin réaliser le 19
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