Le Manoir aux Esprits - Page 3 - Le Manoir aux Esprits « C’est avec les morts que l’on fait les vivants ! Ce sont les morts qui ont formé notre corps et notre âme ! Nous sommes toujours les descendants de quelqu’un… » Charlotte SAVARY extrait de : Et la lumière fut 7 1. rmand Lombre entendait ses propres pas résonner sur le trottoir. Il évitait tant qu’il le pouvait les nombreuses flaques d’eau qui grandissaient, noires, froides sous la pluie battante de cette fin d’après-midi. Armand grelottait dans son manteau ruisselant. Il maudissait cet hiver qui n’en finissait pas. La nuit arrivait rapidement. Il n’y avait déjà presque plus personne dans les rues. Les lampadaires s’allumèrent d’un coup et Armand vit la petite épicerie au coin de la rue, à trois pas de chez lui. Il fit halte comme chaque jour et prit une bouteille de coca, un plat surgelé et quelques friandises. En passant à la caisse, il se rappela qu’il n’avait plus un sou en poche. – Pas de chance… – Ce n’est pas grave Monsieur Lombre. Vous me payerez demain. – Merci Louis. DE Armand referma la porte qui claqua derrière lui, happée par un courant d’air. Il se défit rapidement de son manteau et l’accrocha près du radiateur de l’entrée. Il entra dans la cuisine et déposa ses courses sur la table en coin à demi rabattue. Il lança un rapide coup d’œil sur son courrier et le jeta sur la table. Il ouvrit le lave-vaisselle et sortit un verre, le remplit à ras bord de coca et se vautra dans le fauteuil salon. Quelle vie de merde. Un petit boulot tranquille, dans une ville tranquille – trop tranquille. Oh il 11 n’avait pas à se plaindre de son travail. Armand était architecte pour le compte de l’Etat. Pas très bien payé certes, mais il avait la sécurité de l’emploi. Et cela, jusqu’à aujourd’hui, n’avait pas de prix. Il se rendait compte qu’il était prisonnier dans la forteresse même qu’il s’était bâtie. Il ne voyait personne, ou pas grand monde, n’était pas marié, n’avait pas de petite amie… Si, il y avait bien cette bibliothécaire de cette ville voisine. C’était une histoire trop compliquée de toute façon. En fait c’était lui qui était trop compliqué. Armand était à bout. Il fallait qu’il se passe quelque chose. Il finit son verre et se leva jusqu’à la fenêtre donnant sur la rue, deux étages en dessous. Il pleuvait toujours et les rares voitures qui passaient, renvoyaient des flashs éblouissants sur le magasin de miroirs, en bas à gauche, avant l’abribus. Une lettre… Armand posa son verre sur le téléviseur et retourna dans la cuisine. Il éplucha son courrier et comprit pourquoi il avait regagné la cuisine. Une lettre, une écriture singulière, dans une encre noire, directement adressée à lui. – Quelqu’un qui pense à moi. Ce n’était pas l’écriture de sa mère ou celle d’Élisabeth, la bibliothécaire. Armand, titillé par la curiosité, déchira l’enveloppe. Il lut d’un trait la lettre, la relut, puis la relut encore une fois. Ses mains tremblaient. Il serra légèrement ses poings, froissant la lettre, levant les yeux au plafond. – Je n’arrive pas à y croire. Un sourire à peine visible se dessina sur ses lèvres. En en-tête de la lettre, il y avait le nom d’un certain Mac Gothum, notaire anglais. Il lui annonçait qu’Armand avait touché un héritage. Aucune information sur ce bien. Rien 12 non plus sur le donateur. À sa connaissance, il ne voyait personne de sa famille ni quelque oncle éloigné qui aurait pu faire ce don. Il était juste noté en bas de page, dans la dernière phrase, que le notaire arriverait dans quelques jours pour traiter directement de cette affaire avec lui. Armand eut l’envie soudaine de partager cette nouvelle avec sa mère. Non, pas de précipitation. Il ne connaissait rien de cet héritage. Ce n’était peut-être après tout pas une si bonne chose que cela. Il avait peut-être hérité d’un vieux chien malade ou pis, d’une collection de serpents venimeux. Trois coups à la porte. Silence. De nouveau, trois coups à la porte. Armand se tourna en direction de l’entrée. Il regarda sa montre. Dix-neuf heures passées. Qui pouvait bien venir à cette heure ? Armand n’attendit pas un instant de plus et se précipita vers la porte d’entrée. – Qui est là ? demanda-t-il en regardant par le judas. Il ne vit rien. Le noir absolu. – Gothum, Maître Mac Gothum, dit une voix qui semblait lointaine. – Pourquoi ne vous vois-je pas ? Le Mac Gothum que j’attends ne doit venir que la semaine prochaine. Armand crut discerner un rire, mais il n’en était pas certain. – Ne faites pas l’enfant. Vous voyez bien que la lumière de couloir ne fonctionne pas. Si je suis en avance, c’est parce que mon dernier rendez-vous a été annulé. Mais je ne vous en dirai pas plus, car je ne compte pas rester là toute la nuit dans le noir à vous parler. Armand hésita un instant. Il était troublé par cette histoire de lumière qui ne fonctionnait pas. Il n’en croyait 13 pas un mot. Pourtant, il n’avait d’autre choix que d’ouvrir la porte. Armand se rapprocha du presse-papiers posé sur la table basse à sa gauche, près du portemanteau et déverrouilla la porte en se tenant à distance. L’homme entra d’un pas mesuré. Son visage était affreusement pâle, les joues creusées, les yeux derrières de grosses lunettes rondes, anormalement enfoncés dans ses orbites. Il était vêtu d’un long imperméable sombre et d’un chapeau en feutre noir. Avec un tel aspect, on aurait pu le confondre avec un revenant. Il serrait dans sa main droite un attachécase usé sur les bords. Armand l’invita à le précéder et profita de ce qu’il ait le dos tourné pour vérifier l’interrupteur de la lumière du couloir. Le notaire avait dit vrai. – Pourquoi vous aurais-je menti ? dit-il sans se retourner d’une voix posée, presque douce, avec un léger accent. Armand, gêné, referma vite la porte et aida le notaire à retirer son imperméable. – Il faut m’excuser, dit Armand. C’est que je vis seul. Et je n’ai pas beaucoup d’amis. – Je comprends votre sentiment. Je suis un peu comme vous. Mais vous ne devriez pas être seul, vous êtes plutôt beau garçon, non ? Armand se sentit confus. – Pardonnez-moi, je vous fais rentrer et nous discutons là à l’entrée. Venez plutôt boire un verre dans le salon. Nous serons plus à l’aise pour parler. Jus de fruits, soda, alcool ? – Juste un verre d’eau, merci. Quand Armand revint de la cuisine avec un verre d’eau et un de coca, il vit le notaire assis les jambes serrées l’une 14 contre l’autre, le regardant dans les yeux, comme si toute sa pensée devait converger en un point précis, une pensée précise. Armand éprouva un sentiment de malaise. Il n’aurait su dire pourquoi. Le notaire réajusta ses lunettes et ouvrit son attaché-case. – Cela ne vous dérange pas si on baisse un peu la lumière ? Ces lumières artificielles me donnent la migraine. – Non, bien entendu. Armand posa sur la table basse les verres puis baissa d’un tiers l’halogène. Il s’assit sur le rocking-chair en face du notaire. Il attendit poliment que Maître Mac Gothum prenne la parole. – Vous savez, je me suis donné bien du mal pour vous retrouver. – Ah oui ? Parlez-moi de cet héritage. – C’est une histoire un peu compliquée. Je m’y suis moi-même fortement impliqué. Deux années de recherches auront finalement abouti. Voyant Armand de plus en plus impatient, il sortit d’une chemise jaune, une photographie. Il la tendit sans plus attendre à Armand qui la saisit avec un léger tremblement d’excitation. – Qu’est-ce que c’est… ? – Vous voyez bien, c’est un manoir. – Quoi ? Cette ruine ? C’est donc ça mon héritage ? Le notaire le toisa d’un regard froid, presque méprisant. – Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Ce manoir a une valeur inestimable. – Une valeur sentimentale pour l’ancien propriétaire peut-être. Croyez-moi, je m’y connais en demeures et ce 15 manoir ne vaut pas un clou. Mais parlez-moi de cet « oncle providentiel ». Ai-je au moins un lien de parenté avec lui ? Pourquoi moi ? Et où se trouve ce manoir ? – Beaucoup de questions. Je vois que vous n’êtes pas si désintéressé que cela. Votre manoir se trouve dans un petit hameau du nom de Longeville. C’est à deux heures de route de la ville. C’est un endroit tranquille. La campagne et tout ce qui va avec. – Vous êtes en train de me dire que ce manoir est une aubaine ? – Le changement d’air vous fera le plus grand bien. Et à en juger par votre mine, je suis sûr de ne pas me tromper. Tenez, veuillez signer ici. Il tendit l’acte de succession et un stylo noir à Armand. Il le lut et vit le nom du donateur. Avant de signer, il demanda : – Des frais pour… – Vous n’avez rien à payer pour cet héritage. Ni aujourd’hui, ni demain. Armand décela un changement d’intonation dans la voix. Comme si il lui cachait quelque chose. Mac Gothum semblait en savoir plus qu’il n’en laissait paraître sur cet héritage. – Qui était Don Gurt ? Je ne connais personne dans ma famille qui ait un tel nom. – C’est un parent très éloigné. C’était un aventurier, un explorateur, un commerçant. Son dernier lieu de résidence fut la Côte d’Ivoire. Vous connaissez ? Il ne fait aucun doute que vous êtes le seul héritier. Armand resta sur sa faim. – Et c’est tout…? Le notaire referma son attaché-case et se leva. 16 – Vous aurez toute l’occasion de lire les détails dans ce dossier quand vous serez seul, dit-il en remettant la chemise jaune à Armand. Il faut que je parte. J’ai pour habitude de me coucher tôt. Demain j’ai un train pour Londres aux aurores. – Je vous accompagne jusqu’à la porte. Il suivit le notaire qui remit son chapeau à l’entrée. Armand l’aida à remettre son imperméable partiellement sec. Le notaire lui tendit la main. – Bonsoir Monsieur Lombre. Ce fut un plaisir que de traiter avec vous. Sachez profiter de cette opportunité. Et sur ces derniers mots, il ouvrit la porte et sortit sans se retourner dans le noir. Armand resta là, planté devant le seuil, son dossier jaune dans les mains. Quand il reprit ses esprits, il appuya sur l’interrupteur du couloir. Les appliques brillèrent d’une lumière blanche. Il verrouilla la porte et s’y adossa. – C’est dingue cette histoire. 17
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