Lire un extrait de La vie romantique d'Alice B. - M. Gideon - Page 1 - Lire un extrait de La vie romantique d'Alice B., de Melanie Gideon Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellec- tuelle. © Melanie Gideon 2011 © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN : 978-2-265-09350-8 Titre original : Wife 22 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 6 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 1 29 avril 17 h 05 RECHERCHE GOOGLE : « paupière qui tombe » Environ 54 300 résultats (0,14 seconde) Paupière qui tombe : Encyclopédie médicale Medline Plus Une paupière qui tombe est due à un affaissement excessif de la paupière supérieure… Elle donne un air endormi ou fatigué. Paupière qui tombe… Alternatives naturelles Parlez le menton relevé. Ne plissez pas le front, cela ne fera qu’aggraver votre problème… Droopy… paupières tombantes Personnage de dessin animé américain… aux pau- pières tombantes. Nom de famille McPoodle. Réplique culte : « Vous savez quoi ? Ça me rend dingue. » 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 13 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 14 2 Je fixe le miroir de la salle de bains et me demande pour- quoi personne ne m’a dit que ma paupière gauche tombait comme une chaussette. Pendant longtemps, j’ai fait plus jeune que mon âge. Et voilà qu’aujourd’hui, sans prévenir, c’est le grand rassemblement des années passées et que, brusquement, j’accuse mon âge – quarante-quatre ans – et même plus si ça se trouve. Du bout de l’index, je soulève la peau en trop et la fais bouger. Est-ce qu’il existe un truc pour remédier à ça ? Une crème ? Des renforts de paupières ? — Qu’est-ce qu’il a, ton œil ? Peter passe la tête dans l’entrebâillement de la porte de la salle de bains. En dépit de l’agacement que je ressens à me faire espionner, je suis contente de voir la petite bouille pleine de taches de rousseur de mon fils. À douze ans, ses besoins sont encore limités et faciles à combler : des gaufres de la marque Eggo et des caleçons Fruit of the Loom – ceux avec la ceinture élastique en coton. — Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? Je compte sur Peter. On est proches, lui et moi, surtout quand il est question de prendre soin de notre apparence. On a passé un marché : il est responsable de mes cheveux ; il m’informe quand mes racines apparaissent pour que je 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 14 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 15 puisse prendre rendez-vous chez Lisa, ma coiffeuse. En échange, je m’occupe de son odeur. Je m’assure qu’il n’en a aucune. Pour une raison qui m’échappe, les petits garçons de douze ans ne sont pas sensibles à l’odeur de renfermé que peuvent dégager leurs aisselles. Le matin, il court vers moi les bras levés pour que je prononce mon verdict. « À la douche », je lui réponds la plupart du temps. Quelques fois, je mens et lui assure que c’est bon. Un garçon devrait sentir comme un garçon. — À propos de quoi ? — Ma paupière gauche. — Quoi ? Qu’elle pendouille sur ton œil ? Je grommelle. — Juste un petit peu, ajoute-t-il. — Bon sang, fais-je en me scrutant une nouvelle fois dans le miroir. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? — Et toi, pourquoi tu ne m’as pas dit que Peter voulait dire pénis en argot ? — Ce n’est pas vrai. — Apparemment si. — Je te jure que je n’ai jamais entendu personne appeler un pénis « peter ». — Ouais, ben maintenant tu sais pourquoi je veux qu’on m’appelle Pedro. — Je croyais que tu avais décidé de t’appeler Frost. — Ça, c’était en février. Quand on faisait nos recherches de groupe sur Robert Frost. — Alors à présent que ces recherches sont terminées et que vos chemins se sont séparés, tu veux être un Pedro ? Le collège, paraît-il, c’est la quête de son identité. En tant que parents, notre boulot consiste à laisser nos enfants s’essayer à différents personnages, mais il faut arriver à suivre ! Frost un jour, Pedro le lendemain. Heureusement, Peter n’est pas un « émo ». Je ne sais même pas très bien ce que ça veut dire – je crois que c’est une sous-catégorie des gothiques, un gosse à la peau dure qui se teint les cheveux en 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 15 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 16 noir et met de l’eye-liner ; et non, ça ne ressemble pas du tout à Peter, ça. Peter est un romantique. — D’accord, dis-je. Mais est-ce que tu as envisagé Peder ? C’est la version norvégienne de Peter, et ça rime avec heure. Tes copains pourraient dire « à tout à l’heure, Peder ». Rien ne rime avec Pedro. On a du ruban adhésif quelque part ? J’ai envie de me scotcher la paupière. Pour voir ce que ça donnerait si je me faisais opérer. — Sinon, j’aime bien ta paupière qui pend. Tu ressembles à un chien comme ça. La mâchoire m’en tombe. Vous savez quoi ? Ça me rend dingue. — Mais un chien comme Jampo, précise-t-il. Il fait référence à notre clébard de deux ans, à moitié épa- gneul tibétain et à moitié Dieu-seul-sait-quoi, une espèce de brute de cinq kilos et demi, tendu comme une corde, qui mange ses propres déjections. Dégoûtant, oui, mais bien pra- tique quand on y réfléchit. Je n’ai jamais besoin d’avoir de sacs à crottes sur moi. — Lâche ça, Jampo, espèce de sale cabot ! hurle Zoe depuis le rez-de-chaussée. On entend l’animal courir avec frénésie sur le parquet, certainement un rouleau de papier toilette coincé dans la gueule. Avec ses crottes, c’est sa friandise préférée. Jampo signifie doux en tibétain, ce qui bien entendu est complète- ment à l’opposé de sa personnalité, mais je m’en fiche, je pré- fère un chien plein de vie. Franchement, ces dix-huit derniers mois, j’ai eu l’impression d’avoir de nouveau un petit à la maison et j’en ai aimé chaque minute. Jampo est mon bébé, le troisième enfant que je n’aurai jamais. — Il faut le sortir. Mon cœur, tu veux bien aller le prome- ner ? Je dois me préparer pour ce soir. Devant la grimace de Peter, j’ajoute : — S’il te plaît ? — D’accord. 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 16 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 17 — Merci. Attends… Avant de sortir, est-ce qu’on a du ruban adhésif ? — Je ne crois pas. On a du scotch marron dans le tiroir à bazar, sinon. J’observe ma paupière. — Un autre petit service ? — Quoi ? soupire Peter. — Tu veux bien m’apporter le scotch marron quand tu auras promené le chien ? Il hoche la tête. — Tu es mon fils numéro 1. — Je suis ton seul fils. — Et tu es super fort en maths, dis-je en lui plantant un baiser sur la joue. Ce soir, j’accompagne William au lancement promotion- nel de la vodka à la figue, une campagne sur laquelle son équipe à KKM Advertising et lui bossent depuis des semaines. J’ai attendu cette soirée avec impatience. Il va y avoir de la musique live, un groupe de trois filles qui jouent du violon électrique ; je ne me rappelle plus si elles viennent des monts Adirondacks ou Ozarks. — Tenue professionnelle exigée, m’informe William. Du coup, je ressors mon vieux tailleur pourpre Ann Tay- lor. Dans les années 1990, quand moi aussi je travaillais dans la pub, c’était mon ensemble de toute-puissance. Je l’enfile et me plante devant le miroir en pied. Le tailleur fait un peu démodé, mais peut-être qu’avec le collier en argent offert par Nedra pour mon anniversaire l’année dernière, on oubliera que le vêtement a connu des jours meilleurs. J’ai rencontré Nedra Rao il y a quinze ans à la halte-garderie. C’est ma meilleure amie et elle se trouve également être l’une des meilleures avocates spécialisées dans le divorce de l’État de Californie. Je peux toujours compter sur elle pour me prodi- guer gratuitement – juste parce qu’elle m’aime – des conseils aussi subtils que sensés sur les relations conjugales, facturés 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 17 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 18 normalement quatre cent vingt-cinq dollars l’heure. J’enfile le tailleur et le contemple avec les yeux de Nedra. Je sais exactement ce qu’elle dirait : « Tu n’es pas sérieuse, ma chère » avec son accent anglais snobinard. Tant pis. Mon armoire ne renferme rien d’autre qui puisse passer pour une tenue professionnelle. Je glisse mes pieds dans mes chaus- sures à talons et descends l’escalier. Assise sur le canapé, ses longs cheveux bruns ramassés en chignon lâche, se trouve ma fille de quinze ans, Zoe. Elle est sporadiquement végétarienne – en ce moment, non –, recycle de façon obsessionnelle et fabrique elle-même son propre baume bio pour les lèvres (menthe et gingembre). Comme la plupart des filles de son âge, elle est également une ex-professionnelle : ex-danseuse, ex-guitariste, ex-petite amie du fils de Nedra, Jude. Jude est une sorte de célébrité dans le coin. Il a participé à American Idol. Il est allé jusqu’à l’étape Hollywood avant de se faire éjecter parce qu’il chan- tait comme un eucalyptus californien en feu – à coups de craquements, de grésillements et d’explosions –, mais qui au final n’avait rien, mais alors rien du tout, de local. Je soutenais Jude – nous le soutenions tous – lors de la première et de la seconde élimination. Mais juste avant qu’il aille à Hollywood, la célébrité lui est montée à la tête et il a trompé Zoe avant de la larguer sans ménagement, brisant ainsi le cœur de ma petite fille. La morale de l’histoire ? Ne jamais autoriser votre fille à sortir avec le fils de votre meilleure amie. J’ai mis – je veux dire Zoe a mis – des mois à s’en remettre. J’ai gratifié Nedra de quelques horreurs – des réflexions que j’aurais mieux fait de garder pour moi, du genre : « J’en attendais mieux de la part du fils d’une fémi- niste avec deux mamans. » Nedra et moi ne nous sommes pas adressé la parole pendant un long moment. Ça va mieux maintenant, mais chaque fois que je vais chez elle, Jude est opportunément absent. La main droite de Zoe vole à la vitesse de la lumière au- dessus du clavier de son portable. 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 18 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 19 — Tu remets cette vieillerie ? lâche-t-elle. — Quoi ? C’est vintage. (Grognement moqueur de Zoe.) Zoe, chérie, tu veux bien lever les yeux de ce truc ? J’ai besoin de ton avis. Sois honnête : c’est si horrible que ça ? fais-je en écartant les bras. — Ça dépend, réplique Zoe en penchant la tête sur le côté. Est-ce qu’il va faire très sombre ? Je soupire. Il n’y a même pas un an, Zoe et moi étions très proches. Maintenant, elle me traite comme son frère – un membre de la famille avec lequel il faut composer. Je fais comme si je ne le remarquais pas mais surcompense invaria- blement en essayant d’être gentille pour nous deux. Je finis par ressembler à un mélange de Mary Poppins et de Miss Truly Scrumptious dans Chitty Chitty Bang Bang. — Il y a une pizza au congélateur et, s’il te plaît, assure-toi que Peter est bien au lit à 10 heures. On ne devrait pas ren- trer longtemps après. Zoe continue de tapoter des messages. — Papa t’attend dans la voiture. Je file dans la cuisine pour récupérer mon sac. — Bonne soirée ! Et ne regarde pas American Idol sans moi ! — J’ai déjà vu les résultats sur Internet. Tu veux que je te dise qui s’est fait virer ? Je crie « Non ! » en courant vers la porte. — Alice Buckle ! Ça fait vraiment trop longtemps ! Quelle bouffée d’air pur de te voir ! Pourquoi William ne te traîne- t-il pas plus souvent à ce genre de sauteries ? Mais il te rend service, j’imagine, hein ? Encore une soirée, encore un lance- ment d’une nouvelle vodka… J’ai pas raison ? Frank Potter, le directeur artistique de KKM Advertising, observe discrètement par-dessus mon épaule. — Tu es resplendissante, dit-il, son regard voletant par- tout autour de moi. Il fait signe à quelqu’un dans le fond de la salle. 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 19 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 20 — Ton tailleur est super. J’avale une grande lampée de vin. — Merci. Tandis que je balaye la salle des yeux, notant les chemi- siers fluides, les escarpins dernier cri et les jeans moulants que portent la plupart des autres femmes, je comprends que « tenue professionnelle » sous-entend « professionnellement sexy ». En tout cas avec ce genre de public. Tout le monde a l’air fabuleux. Super important. Je croise un bras sous ma poitrine et tiens de l’autre main le verre de vin près de mon menton, tentative lamentable pour dissimuler un peu ma veste. — Merci, Frank, dis-je, tandis qu’une perle de sueur me coule le long de la nuque. Quand je ne me sens pas à ma place, mon corps réagit en transpirant. Autre réflexe : je me répète. — Merci, dis-je une troisième fois. Super, Alice, tiercé gagnant ! Il me tapote le bras. — Alors, comment ça se passe à la maison ? Raconte-moi. Tout va bien ? Les enfants ? — Tout le monde va bien. — Tu es sûre ? demande-t-il, le visage tordu d’inquiétude. — Oui, oui, tout le monde va bien. — Formidable. Content de l’entendre. Et qu’est-ce que tu fais ces temps-ci ? Toujours prof ? Qu’est-ce que tu enseignes, déjà ? — Le théâtre. — Le théâtre. C’est vrai. Ça doit être si… gratifiant. Mais un peu stressant aussi, j’imagine, fait-il en baissant le ton. Tu es une sainte, Alice Buckle. Je n’aurais sans doute pas la patience, moi. — Je suis sûre que tu la trouverais si tu voyais de quoi ces gamins sont capables. Ils sont si enthousiastes. Tu sais, l’autre jour justement, un de mes élèves… 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 20 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09 21 Frank Potter regarde par-dessus ma tête une nouvelle fois, arque un sourcil interrogateur et hoche la tête. — Alice, excuse-moi, je crois qu’on me convoque. — Oui, oui, bien sûr, je suis désolée. Je ne voulais pas te retenir. Je me doute que tu as d’autres… Il s’approche de moi et je me penche vers lui, pensant qu’il va m’embrasser sur la joue, mais à la place, il recule et me sai- sit la main qu’il secoue avec vigueur. — Au revoir, Alice. Je promène mon regard sur la pièce et observe les gens qui boivent avec assurance leurs figtinis lychee. Je glousse comme si une pensée amusante venait de me traverser l’esprit, essayant d’afficher la même aisance. Où est mon mari ? — Frank Potter est un con, me murmure une voix à l’oreille. Dieu merci, un visage familier. C’est Kelly Cho, un membre de longue date de l’équipe artistique de William – de longue date pour la pub, en tout cas, où les employés font des chaises musicales leur jeu préféré. Elle porte un tailleur, pas si différent du mien – les revers de ses manches sont de meilleure qualité –, si ce n’est qu’elle ne paraît pas très détendue avec. Elle l’a agrémenté d’une paire de cuis- sardes. — Waouh, Kelly, tu es splendide, dis-je. Kelly balaye mon compliment d’un geste de la main. — Comment se fait-il qu’on ne se voie pas plus souvent ? — Oh, tu sais. Traverser le pont, c’est compliqué. Avec la circulation. Et je ne suis toujours pas à l’aise à l’idée de laisser les enfants seuls à la maison. Peter n’a que douze ans et Zoe est en pleine crise d’adolescence. — Comment va le travail ? — Super. À part que je suis dans le fignolage jusqu’au cou entre les costumes, les parents qui chipotent pour un oui ou pour un non, et les petits cochons et les araignées qui n’ont 179347JGD_EPOUSE_fm9.fm Page 21 Mercredi, 4. avril 2012 9:12 09
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