Lire un extrait de Lundi Mélancolie - N. French - Page 1 - Lire un extrait de Lundi Mélancolie, de Nicci French Titre original : Blue Monday Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellec- tuelle. Copyright © Joined-Up Writing, 2011 © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN : 978-2-265-09077-4 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 6 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 9 1987 Dans cette ville, il y avait plein de fantômes. Elle devait faire attention. Elle évitait les fentes entre les pavés, gambadant, sautillant, en posant les pieds sur les surfaces planes. Elle était devenue agile à ce jeu de marelle, depuis le temps. Elle le pratiquait chaque jour sur le chemin de l’école comme sur celui du retour, depuis aussi loin qu’elle s’en souvienne : au début, en tenant la main de sa mère, qu’elle traînait puis tirait brusquement en bondissant d’une zone sécurisée à la suivante, puis toute seule. Ne surtout pas marcher sur les fentes. Sinon quoi ?… Elle était sans doute trop vieille pour ce jeu désormais, neuf ans déjà, et dans quelques semaines elle en aurait dix, juste avant le début des vacances d’été. Ce qui ne l’empêchait pas d’y jouer, par habitude essentielle- ment, mais aussi parce qu’elle s’inquiétait de ce qui pourrait arriver si elle cessait. Le passage qui venait posait une difficulté particu- lière : la dalle, complètement fêlée, formait une mosaïque irrégulière. Elle la traversa en prenant appui sur le petit îlot entre les lignes. Ses tresses dansèrent le long de ses joues moites, et sa lourde sacoche, remplie de livres et de son casse-croûte à moitié 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 9 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 10 consommé, rebondit sur sa hanche. Derrière elle, elle entendait les pieds de Joanna lui emboîtant le pas. Elle ne se retourna pas. Sa petite sœur lambinait tou- jours à sa suite, ne manquait jamais de l’embêter. Et voilà qu’elle geignait maintenant : « Rosie ! Rosie, attends-moi ! » — Ben, dépêche-toi, alors ! lança Rosie par-dessus son épaule. Il y avait plusieurs personnes entre elles deux désormais, mais elle entraperçut quand même le visage de Joanna, rouge d’avoir trop chaud, sous sa frange brune. Elle avait l’air inquiète. Le bout de sa langue était posé sur sa lèvre, sous l’effet de la concentration. Son pied atterrit sur une fente et elle chancela lorsqu’elle en toucha une autre. Elle faisait ça tout le temps. C’était une enfant maladroite qui en mettait toujours à côté en mangeant, se cognait les orteils et marchait dans la crotte de chien. « Magne ! » répéta Rosie avec impatience, tout en se faufilant parmi les gens. Il était 16 heures et le ciel était d’un bleu mat : le trottoir réverbérait la lumière et éblouissait la fillette. Elle tourna au coin en direction du magasin, et se retrouva soudain à l’ombre où elle ralentit son allure : le danger était passé. Les pavés laissaient place au goudron. Elle passa devant l’homme au visage grêlé assis sur le pas de la porte avec une boîte en fer-blanc posée à côté de lui. Il n’avait pas de lacets à ses chaussures. Elle s’efforça de ne pas le regarder. Elle n’aimait pas sa façon de sourire sans réellement sou- rire, comme son père parfois, quand il lui disait au revoir le dimanche. Aujourd’hui, on était lundi : c’était le lundi qu’il lui manquait le plus, quand elle se réveillait au seuil d’une nouvelle semaine tout en sachant qu’il était reparti. Où était Joanna ? Elle patienta, regardant les autres personnes circuler autour d’elle – un groupe de jeunes turbulents, une femme avec un foulard sur la tête et un grand sac, un 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 10 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 11 homme avec une canne – et sa sœur, enfin, qui émer- geait de la lumière aveuglante avant de se fondre dans l’ombre, silhouette maigrichonne au sac trop grand pour elle, aux genoux noueux et aux socquettes blanches sales. Ses cheveux lui collaient au front. Rosie se détourna une fois de plus et se dirigea vers le marchand de journaux et de tabac qui vendait éga- lement des bonbons, réfléchissant à ce qu’elle allait acheter. Des Opal Fruits peut-être… ou alors des Maltesers, quoiqu’il fasse si chaud qu’ils auraient fondu le temps de rentrer. Joanna prendrait des lacets à la fraise et elle aurait la bouche barbouillée de rose. Hayley, qui était dans la classe de Rosie, se trouvait déjà dans la boutique. Les deux fillettes se plantèrent côte à côte face au comptoir pour choisir leurs bon- bons. Des Opal Fruits, décida-t-elle, mais elle devait attendre, pour payer, qu’arrive Joanna. Elle jeta un coup d’œil vers la porte et, l’espace d’un instant, elle crut distinguer quelque chose – une masse indistincte, une illusion d’optique, quelque chose d’anormal, comme un miroitement dans l’air chaud. La seconde d’après, cela avait disparu. Le seuil était vide. Il n’y avait personne. Elle râla haut et fort, tandis qu’elle entendit un crissement de pneus. — Faut toujours que j’attende ma petite sœur. — Ma pauvre, compatit Hayley. — Un vrai bébé. Ça m’énerve ! Elle dit cela pour la forme, parce qu’il lui semblait que c’était quelque chose qu’elle se devait de dire. Il fallait avoir l’air de regarder ses petits frères et sœurs de haut et lever les yeux au ciel avec un sourire de dédain. — J’imagine, renchérit Hayley. — Où est-elle ? Avec un soupir théâtral, Rosie reposa son sachet de bonbons et s’approcha de l’entrée pour regarder dehors. Des voitures passèrent devant elle. Une femme portant 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 11 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 12 un sari, toute de rose et d’or vêtue, qui sentait bon, et ensuite trois garçons du collège qui se trouvaient plus loin dans la rue et chahutaient. — Joanna ! Joanna, où es-tu ? En entendant sa voix, haut perchée et furieuse, elle songea : on dirait maman de mauvais poil. Hayley était à ses côtés, en train de mâchonner bruyamment son chewing-gum. — Et alors, elle est passée où ?… Une bulle rose surgit de sa bouche, qu’elle aspira de nouveau. — Elle sait, pourtant, qu’elle est censée rester avec moi. Rosie courut jusqu’à l’angle de la rue, là où elle avait aperçu Joanna la dernière fois et regarda autour d’elle, les yeux plissés. Elle la héla de nouveau, quand bien même sa voix était couverte par le bruit d’un camion. Peut-être avait-elle traversé la rue, avait-elle vu une amie sur le trottoir d’en face. C’était pourtant peu probable. Joanna était une petite fille obéissante. « Docile », disait d’elle leur mère. Hayley surgit à ses côtés : — Tu ne la trouves pas ? — Elle est sans doute rentrée sans moi, répliqua Rosie qui feignait la nonchalance même si la panique se percevait dans sa voix. — Bon ben, à plus, alors. — À plus. Elle s’efforça de marcher normalement, mais rien à faire. Son corps lui refusait le calme. Elle détala sou- dain de façon désordonnée, le cœur battant dans la poitrine, un vilain goût dans la bouche. — Espèce d’idiote, répétait-elle sans fin. Je vais la tuer. Quand je la retrouve, je la… Elle se sentait mal assurée sur ses jambes. Elle s’imagina en train de rattraper Joanna par ses épaules osseuses et de la secouer jusqu’à ce que sa tête en branle. 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 12 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 13 Arrivée. Une porte d’entrée bleue et une haie que l’on n’avait plus taillée depuis le départ de son père. Elle s’arrêta, prise d’une sensation légèrement nau- séeuse, celle qu’elle avait quand elle allait avoir des ennuis pour une raison ou pour une autre. Elle actionna fort le heurtoir car la sonnette ne marchait plus. Patienta. Faites qu’elle soit là, faites qu’elle soit là, faites qu’elle soit là. La porte s’ouvrit et sa mère appa- rut, qui venait de rentrer du bureau et portait encore son manteau. Son regard embrassa Rosie puis tomba sur l’espace vacant à côté d’elle. — Où est Joanna ? Les mots restèrent en suspens dans les airs, entre elles. Rosie vit les traits de sa mère se figer. — Rosie ? Où est Joanna ? Elle entendit sa propre voix répondre : — Elle était là ! C’est pas ma faute. J’ai cru qu’elle était rentrée toute seule. Elle sentit qu’on lui saisissait la main, puis que sa mère et elle refaisaient au pas de course le trajet qu’elle venait d’emprunter, le long de la rue où elles habitaient, jusqu’à la confiserie où les enfants traî- naient devant la porte, et au-delà, devant l’homme au visage grêlé et au sourire absent, avant de sortir de l’ombre à l’angle et de se retrouver éblouies. Leurs pas claquaient sur le pavé, un point de côté lui perçait les côtes, et elle franchissait les fentes sans marquer d’arrêts. Tout du long elle entendit, couvrant le martèle- ment de son cœur et le sifflement asthmatique de sa respiration, sa mère appeler : — Joanna ? Joanna ? Où es-tu, Joanna ? Deborah Vine pressa un mouchoir contre ses lèvres comme pour empêcher les mots de se déverser. De l’autre côté de la fenêtre donnant sur l’arrière de la maison, l’agent de police apercevait une fillette menue, aux cheveux bruns, debout dans le petit jardin, 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 13 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 14 parfaitement immobile, les mains le long du corps, une besace toujours accrochée sur l’épaule. Deborah Vine le dévisagea. Il attendait qu’elle réponde. — Je ne sais pas au juste, dit-elle. 16 heures envi- ron. Alors qu’elle rentrait de l’école primaire dans Audley Road. Je serais bien allée la chercher moi- même sauf qu’il m’est difficile d’y être à l’heure en rentrant du bureau – et de toute façon, elle était avec Rosie, il n’y a pas de rues à traverser, et j’ai cru que c’était sans danger. D’autres mères laissent leurs enfants rentrer tout seuls et il faut bien qu’ils appren- nent, non ? Qu’ils apprennent à se débrouiller tout seuls. Rosie avait promis de la surveiller. Elle prit une longue inspiration fébrile. Il nota quelque chose dans son carnet. Il vérifia de nouveau l’âge qu’avait Joanna. Cinq ans, trois mois. Où l’avait-on vue pour la dernière fois ? Devant le marchand de tabac. Deborah ne se rappelait plus du nom. Elle pouvait les y emmener. Le policier referma son calepin. — Elle est sans doute chez une amie, dit-il. Mais auriez-vous une photo ? Une récente. — Elle est petite pour son âge, répliqua Deborah. Elle parvenait difficilement à aligner trois mots. L’agent dut se pencher en avant pour l’entendre. — Une petite chose toute menue. Une gentille fille. Timide comme tout quand elle rencontre quelqu’un pour la première fois. Jamais elle ne s’en irait avec un étranger. — Une photo, répéta-t-il. Elle alla en chercher une. L’agent lança un nou- veau coup d’œil à la fillette dans le jardin, aux traits pâles et interdits. Il faudrait qu’il lui parle, à moins que l’un de ses collègues ne le fasse. Une femme, ce serait mieux. Mais peut-être Joanna referait-elle sur- face avant que ce ne soit nécessaire, peut-être allait- elle débouler sans prévenir. Sans doute s’était-elle éloignée sans y prendre garde avec une amie, et 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 14 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 15 jouait-elle avec les joujoux de toutes les filles de cinq ans : une poupée, des crayons, un service à thé ou un diadème. Il contempla la photo que lui remettait Deborah Vine, montrant une fillette à la chevelure brune comme celle de sa sœur, au visage étroit. Une dent ébréchée, une frange lourde, un sourire dont on aurait dit qu’elle avait relevé les coins de sa bouche quand le photographe lui avait demandé de dire « ouistitiii ! ». — Avez-vous parlé à votre mari ? Son visage fut traversé d’un tic. — Richard… mon… je veux dire, leur père… ne vit plus avec nous. Puis, comme si elle ne pouvait s’en empêcher, elle ajouta : — Il nous a quittées pour une plus jeune. — Vous devriez le prévenir. — Est-ce que ça signifie que c’est vraiment grave ? Elle avait envie qu’il dise non, que cela n’avait pas réellement d’importance, mais elle savait que c’était grave. Elle était moite de peur. L’agent sentait presque cette peur irradier autour d’elle. — Nous vous tiendrons informée. Une femme agent de police est en route. — Que dois-je faire ? Il y a forcément quelque chose que je puisse faire. Je ne peux pas rester plantée là, comme ça, à attendre. Dites-moi quoi faire. N’importe quoi. — Vous pourriez appeler autour de vous, suggéra-t- il. Tous ceux chez qui elle aurait pu se rendre. Elle s’agrippa à sa manche. — Dites-moi que ça va aller, le pressa-t-elle. Dites- moi que vous la ramènerez. L’agent eut l’air embarrassé. Il ne pouvait l’affir- mer, et il ne trouva rien d’autre à dire à la place. À chaque coup de fil, c’était un peu plus pénible. Des voisins toquaient à la porte. Ils avaient appris. 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 15 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 16 Quelle histoire affreuse, mais les choses s’arrange- raient, bien sûr. Tout finirait bien. Le cauchemar prendrait fin. Y avait-il quoi que ce soit qu’ils puis- sent faire, n’importe quoi ? Il suffisait de le demander. Il n’y avait qu’un mot à dire. Et voilà que le soleil se couchait à l’horizon et que les ombres s’allongeaient sur les rues, les maisons et les parcs. L’air fraîchissait. D’un bout à l’autre de Londres, les gens étaient assis devant leur poste de télévision ou debout à leurs four- neaux, en train de touiller le contenu de leur casse- role, ou de s’agglutiner au pub, en nuées enfumées, pour commenter les résultats sportifs du week-end et parler de leurs projets de vacances, se plaindre de leurs petits maux et bobos divers. Rosie s’était recroquevillée au fond du fauteuil, les yeux écarquillés. L’une de ses tresses s’était défaite. La femme agent de police, forte, grassouillette et gen- tille, s’accroupit auprès d’elle et lui tapota la main. Mais la petite ne se rappelait rien, ne savait rien, ne devait rien dire : les mots étaient retors. Personne ne l’avait prévenue. Elle voulait que son père revienne à la maison et qu’il arrange tout, mais personne ne savait où il était. Probablement sur la route, dit sa mère. Rosie le visualisa sur une route qui s’étirait devant lui et s’amenuisait à perte de vue sous un ciel noir. Elle ferma les yeux de toutes ses forces. Quand elle les rouvrirait, Joanna serait là. Elle retint son souffle jusqu’à en avoir mal à la poitrine, jusqu’à ce que le sang tambourine dans les oreilles. Elle pouvait influer sur le réel. Mais quand elle rouvrit les yeux, elle tomba sur l’agent de police, son expression soucieuse et gentille, sa mère pleurait toujours et rien n’avait changé. À 9 h 30 le lendemain matin se tint une réunion dans la salle qu’on avait affectée au centre des opéra- tions, au commissariat de Camford Hill. C’est à ce moment que ce qui n’avait été jusque-là qu’une 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 16 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08 17 recherche affolée prit la forme d’une opération coor- donnée. On attribua un numéro à l’affaire. L’inspecteur divisionnaire Frank Tanner prit le commandement et fit un discours. Des gens furent présentés les uns aux autres. Des bureaux attribués, après moult pinaille- ries. Un ingénieur installa des lignes téléphoniques. Des tableaux en liège furent cloués aux murs. Une fébrilité particulière régnait dans la salle. Mais égale- ment autre chose que personne ne disait à haute voix mais que chacun ressentait : une espèce de nœud au ventre. Il ne s’agissait pas d’un adolescent ou d’un adulte qui aurait disparu après une dispute. Si ç’avait été le cas, ils ne seraient pas là. Il était question d’une petite fille de cinq ans. Dix-sept heures trente s’étaient écoulées depuis qu’on l’avait vue pour la dernière fois. C’était trop long. Une nuit entière. La nuit avait été fraîche : on était en juin, et non en novembre, ce qui était déjà quelque chose. Mais quand même. Toute une nuit. L’inspecteur Tanner donnait quelques indications relatives à une conférence de presse qui se tiendrait plus tard dans la matinée quand il fut interrompu. Un agent en uniforme avait fait son apparition dans la salle. Il se fraya un chemin et s’adressa en privé à Tanner. — Il est en bas ? s’enquit ce dernier. (L’agent répondit que oui.) Dites-lui que je veux le voir immé- diatement. Tanner adressa un signe de tête à un autre inspec- teur et tous deux quittèrent la pièce de conserve. — C’est le père ? demanda l’inspecteur, qui s’appe- lait Langan. — Il vient d’arriver à l’instant. — Ils sont en mauvais termes, lui et son ex ? — Je pense, oui, répondit Tanner. — C’est souvent la faute de l’entourage, commenta Langan. — Content de l’apprendre. 180198KMW_MELANCOLIE_fm9.fm Page 17 Mardi, 10. avril 2012 8:45 08
Lire un extrait de Lundi Mélancolie - N. French - Page 1
Lire un extrait de Lundi Mélancolie - N. French - Page 2
wobook