Lire un extrait de La Fille de l'Archer - S. Brussolo - Page 1 - Lire un extrait de La Fille de l'Archer, de Serge Brussolo Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction inté- grale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN : 978-2-265-09043-9 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 6 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 11 1 La foire est un trou punais, un lieu où l’on peut à son aise, et selon la terminologie des édiles, lascher ses eaues et aysemens… La foire bourgeonne au pied des remparts, aggluti- nant ses tentes aux vives couleurs. Le vacarme est effrayant, les odeurs se font lourdes. La dernière averse a changé le sol en un champ boueux où les badauds piétinent allégrement, crottant chausses, bro- dequins et pigaches. Les dames, elles, essayent de sauvegarder leurs robes en empruntant les chemins de planches disposés au long des baraques. Les goinfres, gavés de gaufres et de cidre, connaissent les affres de la colique et se soulagent à l’abri de para- vents de joncs tressés, ou derrière une tente. Leurs excréments vivifient le fumet ambiant ; qu’importe ! tout à l’heure on lâchera les cochons éboueurs qui s’engraisseront de ces déchets. Il y a le cracheur de feu, l’équilibriste, le jongleur, l’homme qui s’enfonce des épingles dans les joues sans cesser de sourire, l’enfant araignée aux membres tordus qu’on peut replier dans un panier d’osier où il tient à peine plus de place qu’un chaton. 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 11 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 12 C’est un monde étrange, répugnant, et qui pour- tant fascine les visiteurs. On s’ennuie tellement au fond des campagnes ! Il y a l’homme qui peut rire de l’aube à la nuit sans discontinuer, et dont l’hilarité devient contagieuse. Il y a la jeune fille qui avale les objets qu’on lui tend sans paraître en souffrir, le garçon dont on enflamme les pets, le « cagueur » qui peut chier sur commande un colombin de la longueur souhaitée par les specta- teurs, il y a… Il y a tellement d’aberrations que la tête vous tourne, le vertige vous gagne, la nausée vous met l’estomac au bord des lèvres. Wallah n’a jamais aimé la foire. Elle s’y sent étran- gère. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que signifie son nom en langue celte ? Wallah… l’étrangère. Celle qui ne sera nulle part à sa place. Bézélios, « le dompteur de bêtes tortes », parade devant le chapiteau à bandes rouges de la troupe. Bézélios est leur maître à tous, leur seigneur, celui qui peut décider de les chasser du jour au lendemain et les abandonner au bord de la route, condamnant les hommes à la mendicité, les femmes à la prostitution. Bézélios a revêtu pour l’occasion sa belle robe de cérémonie rayée de vert. Les habits à rayures sont réservés aux fous, aux parias ; or, la foire est par excellence le jour des fous qui rassemble les parias de tous poils. Bézélios aime se donner l’air « égyptien », l’œil sou- ligné de khôl, la barbiche tressée. Sa maigreur est celle des momies bitumineuses qu’on exhume parfois des déserts lointains. Il en joue. Il s’affirme hypnoti- seur. Bézélios est un menteur professionnel. Ce ne serait pas grave si ses mensonges, ses escro- queries, ne risquaient, un jour, de condamner la troupe au bûcher. 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 12 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 13 Wallah recule pour ne point être aperçue du maître, qui ne l’aime pas. Il la considère comme une bonne à rien, une souillon à peine capable de balayer le crottin des animaux. Il y a deux mois, il a forcé Wallah à marcher sur une corde tendue à quatre cou- dées du sol, espérant faire d’elle une funambule ; elle est tombée, se luxant le bras gauche. Une rebouteuse a remis l’os en place au prix d’une douleur aiguë. Depuis, Bézélios n’a que mépris pour la jeune fille. C’est dangereux. Si elle ne parvient pas à trouver sa place dans la troupe, le maître pourrait envisager de la prostituer. Il suffit pour cela d’une tente et d’un lit de sangles. — Va te falloir gagner le pain que tu nous manges ! lui a-t-il jeté au visage le matin même. Dans ma com- pagnie, personne n’est nourri pour se tourner les pouces. Et Wallah a senti le regard de l’homme transpercer ses vêtements, cherchant à deviner ses formes. C’est la raison pour laquelle elle s’applique à s’enlaidir. Les cheveux coupés ras, d’abord, à grands coups de ciseaux, hirsutes, et qui lui font une tête d’épouvan- tail. Le visage crotté, toujours barbouillé de morve et de graisse à essieux. Les guenilles informes dont elle s’enveloppe et qu’elle trempe subrepticement dans l’urine des animaux de manière à répandre une odeur repoussante… Mais ce sont là de pauvres subterfuges qui ne valent pas tripette. Les hommes, quand la fièvre du rut les tient, n’hésiteraient pas à grimper une chèvre ; alors, une fille sale… D’ailleurs, les médecins eux- mêmes déconseillent de se laver ; selon eux, crasse et sueur conjuguées contribuent à enduire le corps d’un vernis bienfaisant qui rend les humains imperméables aux maladies. Wallah sent que la menace se rapproche. Elle a quinze ans, c’est l’âge du mariage pour les pay- sannes. À la foire, des filles de douze ans racolent 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 13 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 14 déjà entre les baraques. Dans la troupe, chacun doit contribuer à enrichir le maître. Si au moins Wallah avait un talent ! Quelque difformité amusante qui piquerait la curiosité du badaud. Mais non, elle est bien formée, et Gunar, son père, s’oppose à ce qu’on la mutile. Gunar est le seul membre de la compagnie dont Bézélios a peur. Gunar a été soldat, jadis. Archer. Un archer émé- rite, capable de manier le long bow, l’arc de guerre aussi haut qu’un homme ; celui que les Anglais utili- sent pour décocher douze projectiles le temps de compter jusqu’à 60. Lorsque la flèche s’envole, sa puissance est telle qu’elle transperce armures et bou- cliers. Mais Gunar est tout aussi habile avec l’arc tur- quois, court et doublement courbé. Gunar a été célèbre en son temps… Aujourd’hui il n’est plus grand-chose. Lors de sa dernière campagne il a été fait prisonnier. L’ennemi, en guise de représailles, lui a sectionné l’index et le majeur des deux mains, les doigts sans lesquels il est impossible de saisir l’empenne de la flèche. Quand on l’a relâché, sa carrière était terminée. — C’est la punition habituelle, a-t-il expliqué à sa fille unique. Tous les archers savent qu’elle les guette. Peut-être aurais-je préféré qu’ils me tuent. Infirme, il doit s’estimer heureux d’avoir été recueilli par Maître Bézélios, le dompteur de bêtes tortes. Que seraient-ils devenus, Wallah et lui, si les chariots de la troupe ne s’étaient pas arrêtés pour les ramasser ? Les moines se méfient de Gunar, ils n’aiment pas sa carrure d’homme du Nord, ses cheveux blonds tissés de gris, ses tatouages à l’encre bleue qui évoquent d’autres dieux : Odin n’a-qu’un-œil, mais aussi le ser- pent qui fait le tour de la terre, et Fenrir le loup qui mangera le soleil lorsque sonnera l’heure du Ragnarök. Les moines gardent rancune à ce peuple voyageur qui jadis, prétendent-ils, pilla les abbayes normandes et massacra les prêtres au pied des autels. Et puis, Gunar, Wallah, sont-ce là des noms qui sonnent chrétien ? 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 14 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 15 Quoi qu’il en soit, Bézélios n’ose affronter l’ancien archer. — Tu sais pourquoi il m’a engagé ? lance souvent Gunar à l’adresse de sa fille. Parce que ma trogne et ma carrure font peur aux malandrins, aux détrous- seurs de grands chemins. Voilà pourquoi il me force à marcher à côté des chariots, enveloppé dans une cape, avec sur le dos une hache à double tranchant que je serais bien en peine de manier avec mes pauvres mains ! Je fais fonction d’épouvantail. Wallah l’a deviné dès le début, quand s’est allumée une étincelle calculatrice dans l’œil de Bézélios. D’emblée, le saltimbanque a compris le parti qu’il pourrait tirer de ce géant nordique, au visage d’idole païenne encadré de nattes blondes. Les mains de l’infirme ne constituent pas un réel problème, il suffit de les dissimuler sous un vêtement, ou de cacher l’absence de doigts par des gants rembourrés d’avoine. Bézélios a l’habitude de la tricherie, du maquillage, des tours de passe-passe. C’est son métier. Il reste indéniable que la présence inquiétante de Gunar décourage les malandrins prompts à détrousser les forains au retour des foires, lorsque la cassette de la troupe déborde de bon argent extorqué aux nigauds. Enfin… cela, c’était avant, au début… À présent les choses vont moins bien. Gunar est malade, il s’en va de la poitrine. Il tousse et crache rouge dans un chiffon. Il a maigri ; la fièvre ravine ses traits. Wallah en a pris son parti. Que peut-on attendre d’un royaume coupé en deux, et gouverné par un roi fou1 ? Un souverain qui, soudain, au cours d’une che- vauchée, a perdu l’esprit et, tirant son épée, a voulu massacrer ceux qui l’accompagnaient, ses amis, ses 1. Charles VI souffrait d’un trouble bipolaire se traduisant parfois par des pulsions meurtrières (incident célèbre de la forêt du Mans). 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 15 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 16 courtisans ? Un souverain qui, depuis des années, se comporte en somnambule et reste parfois des semaines sans proférer un mot ? L’Anglais règne par moitié sur la France ; quant à l’autre moitié, les princes du sang se la disputent à coups d’intrigues et de sanglantes trahisons. À Paris, la corporation des bouchers fait la loi, le dernier sou- lèvement mené par l’ignoble Caboche s’est soldé par tant d’ignominies que les survivants sont demeurés la proie de cauchemars atroces. Oui, ce sont des temps de folie où tout devient pos- sible, même le pire. Surtout le pire… La foire gonfle et ruisselle comme un porcelet à la broche. Le brouhaha est terrible. Tout se mêle. L’odeur des poulets qui rôtissent et celle de la merde fraîche s’entassant dans les feuillées. La pisse et le cidre, la sueur et le parfum des dames de qualité escortées de leurs valets. Bézélios flaire tout cela avec gourman- dise, se réjouissant des bonnes affaires qu’il pressent. Déjà, les nigauds font la queue pour accéder au cha- piteau d’exposition. Des cris de surprise et d’horreur fusent à travers la toile rapiécée. Wallah en profite pour s’éclipser. Rapidement, elle prend la direction du chariot à l’arrière duquel repose son père. Ce matin il avait la fièvre et délirait dans cette langue qu’il n’a jamais voulu enseigner à sa fille, le vieux norrois. Il récitait une étrange mélopée : — Vindöld, vargöld, áðr veröld steypisk ; mun engi maðr öðrum þyrma… Parce qu’il le lui a expliqué, Wallah sait que cela signifie : Âge de la hache, âge de l’épée, Les boucliers seront fendus, Temps des tempêtes, temps des loups, Avant que ce monde ne disparaisse ; Nul ne sera épargné 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 16 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 17 C’est un très vieux poème qui relate la fin du monde, la mort des dieux, autrement dit le Ragnarök1 . La jeune fille déteste le voir ainsi, abattu, vulné- rable. Elle prend un linge, une cruche, et lui mouille le visage pour diluer la sueur. Ces derniers temps, sentant sa fin prochaine, Gunar s’est évertué à lui enseigner les secrets de l’archerie, la science des flèches, de la courbure du bois, la magie de la corde, les mystères de l’empen- nage… Car il a été un grand fabricant d’arcs dans sa jeunesse. Il n’ignore rien des problèmes de trajectoire, de compensation par rapport à la force du vent, de la façon dont il convient de calculer la dérive du projec- tile en fonction de la distance. Ses mutilations l’ont à jamais privé de la joie de donner naissance à d’autres arcs. Arcs de chasse, arcs de guerre… — C’est grande pitié qu’ici, en ce pays, a-t-il sou- vent confié à Wallah, on tienne l’arc en mépris, sous prétexte que c’est une arme qui tue de loin, donc fourbe. Les chevaliers n’ont de vénération que pour l’épée et l’affrontement au corps à corps, ce qui est stupide. À chaque nouvelle bataille, en dépit de leurs carapaces de fer, ils tombent le nez dans la boue et le sang, vaincus par ces petits morceaux de bois volants qu’expédient nos arcs de manants. Cela s’est vérifié à Crécy, jadis, et encore récemment à Azincourt… Mais c’est le propre de la chevalerie française de ne jamais tirer leçon de ses erreurs. « Arme de lâche », « arme méprisable », « arme de vilain »… Wallah a souvent entendu ces mots dans la bouche des nobles lors des joutes villageoises où les paysans rivalisent d’habileté. Et toujours le sourire goguenard, l’œil hautain. Son père a raison, ils ne croient qu’en la lourde épée, le choc frontal, la taille et l’estoc, les coups assénés sur les heaumes qui 1. Littéralement : « la fin des puissances ». 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 17 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 18 résonnent tels des chaudrons malmenés. Elle pressent, elle aussi, qu’il est d’autres manières de combattre, plus souples, plus mobiles. Frapper en restant à l’abri, décocher la mort sans s’encombrer de l’énorme cara- pace des cuirasses, des jambières, rien qu’en maniant ce mince morceau de bois et cette corde ; presque rien, en fait. Un encombrement dérisoire. Quand comprendront-ils cela ? Trop tard. Le père ne va pas bien. Prisonnier de son délire, il supplie ses dieux nordiques, des dieux rancuniers et irascibles, prompts à la querelle. La jeune fille ne sait que faire. Maintenant que Gunar est à terre, Bézélios ne leur fera plus de cadeaux. Elle s’assied près du coffre où Gunar garde ses outils d’ancien maître archer. À l’époque où il était encore en bonne santé, il profitait de chaque halte pour entraîner sa fille dans les bois et l’initier au maniement de l’arc. Il ne pouvait guère l’aider que par la parole, lui indiquer les bonnes positions de mains, le rejet de l’épaule, la hauteur du coude, l’art de mettre la cible en joue en gardant les deux yeux ouverts. Sans doute aurait-il préféré transmettre ce savoir à un fils, mais sa femme ne lui a donné que Wallah, ce garçon manqué longiligne et dépourvu de seins. Wallah, qui n’a jamais connu Sigrid, sa mère, morte au lendemain de ses couches de la fièvre puerpé- rale. Wallah s’est appliquée autant que faire se pouvait à ne pas le décevoir. Elle ignore si elle a réussi. Gunar ne fait jamais de compliments. Soudain, le père ouvre les yeux. Il est très pâle, du sang mousse au pourtour de ses lèvres. Il fixe sa fille avec une expression hagarde, celle qu’il a dû avoir jadis, dans les jeux du lit ou au cœur des tueries. Il s’obstine à parler en norrois. — Je ne comprends pas ! sanglote Wallah. 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 18 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09 19 — À l’instant où je mourrai, répète-t-il, mon talent passera en toi. C’est ainsi… Je continuerai à vivre et à tuer par tes gestes, par tes mains. — Tais-toi, supplie la jeune fille. Tu vas guérir. Je vais demander une nouvelle potion à l’empirique de la foire. Il dit que le sang de limace guérit le mal de poitrine. — C’est trop tard, s’essouffle Gunar. Fais atten- tion, méfie-toi de Bézélios, ne le laisse pas t’avilir. Puis il retombe dans sa stupeur. Wallah l’enveloppe dans la couverture et redescend du chariot. Elle ne peut s’absenter trop longtemps, Bézélios en profiterait pour prétendre qu’elle est paresseuse. De toute manière il lui faut nourrir et nettoyer le « monstre », c’est là sa principale attribution. Le phénomène unique qui permet à la troupe de survivre s’appelle « l’homme tombé de la lune ». C’est lui qu’il convient de bichonner sans relâche, de chou- chouter tel un mioche capricieux. Wallah se glisse sous le chapiteau de l’animalerie. La puanteur est un mur invisible qu’elle doit s’obliger à traverser. L’homme tombé de la lune est là, recroquevillé dans sa cage. Bézélios, lorsqu’il bonimente, prétend l’avoir recueilli un jour d’éclipse. — La créature, explique-t-il, est d’une nature curieuse. Elle s’est trop penchée pour observer ce qui se passait sur la terre, car l’ennui règne en maître sur l’astre des nuits. Perdant l’équilibre, elle est tombée du haut du ciel. Elle a alors poussé un tel cri de frayeur que sa voix s’est cassée. Elle en est demeurée muette. Quand je l’ai recueillie, elle était en train de se noyer dans une mare. N’ayez nulle crainte, elle est douce et mélancolique en dépit de son aspect rébar- batif. Les nuits de pleine lune, elle sanglote en fixant l’astre d’où elle a basculé, et où elle ne pourra jamais remonter… à moins que l’un d’entre vous ne soit en 179629JQZ_BRUSSOLO_fm9.fm Page 19 Vendredi, 4. mai 2012 9:48 09
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