Lire un extrait de La clé de l'apocalypse - J. rollins - Page 1 - Lire un extrait de La clé de l'apocalypse, de James Rollins Titre original : The Doomsday Key Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contre- façon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Copyright © 2009 by James Czajkowski. Published in agreement with the author, c/o Baror International, Inc., Armouk, New York, U.S.A. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN : 978-2-265-08969-3 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 6 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 19 PROLOGUE Printemps 1086 Angleterre Premier signe ? Les corbeaux. Tandis que le chemin cahoteux traversait de vastes champs d’orge, un vol de corbeaux s’élança, tel un immense voile noir. Ils fendirent le matin bleu et, vu l’ampleur de leur débâcle, ils n’étaient pas effarouchés par un simple bruit. Pris de panique, les oiseaux tournoyaient, partaient en piqué, fonçaient n’importe où et battaient violemment des ailes, quitte à se percuter entre eux. Résultat : certains s’écrasaient sur la route, le bec et les ailes brisés, puis tres- saillaient au fond des ornières en tentant de redécoller en vain. Plus inquiétant encore, la scène se déroulait dans un silence absolu. Sans cris ni croassements. On n’entendait que des battements frénétiques d’ailes, suivis de l’impact feutré de corps emplumés sur la terre compacte ou les cailloux. Le cocher se signa et ralentit. De sous ses paupières tom- bantes, il scruta le ciel. Son cheval rejeta la tête en arrière et renâcla dans la fraîcheur matinale. — Continuez, ordonna le passager de la carriole. 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 19 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 20 Benjamin des coroners royaux, Martin Borr était mandaté sur ordre secret de Guillaume le Conquérant. Au souvenir de la royale lettre de cachet, il se pelotonna dans son manteau. Ébranlé par le coût de la guerre, le monarque avait chargé des dizaines de commissaires de battre la campagne pour récolter un maximum d’informa- tions sur les terres et les propriétés du royaume. Les résultats de l’enquête étaient consignés au sein d’un énorme recueil intitulé le Livre de Domesday et rédigé par un unique érudit dans une espèce de latin crypté. Objectif du recensement ? Évaluer au plus juste les impôts dus à la couronne. Du moins, officiellement. D’aucuns estimaient qu’une étude aussi minutieuse du pays répondait à d’autres motivations. Ils comparaient l’ouvrage à la description du Jugement dernier dans la Bible, quand Dieu répertoriait toutes les actions de l’humanité au sein du Livre de vie. Voilà pourquoi certaines rumeurs sur- nommaient la grande enquête le Livre de l’Apocalypse1 . Ces dernières étaient plus proches de la vérité qu’elles ne l’auraient cru. Martin avait lu la lettre de cachet. Il avait vu le copiste retranscrire avec application les rapports des commissaires royaux dans le grand livre, puis griffonner un mot latin à l’encre écarlate. Vastare. Ravagé. Le terme désignait de nombreuses régions dévastées par la guerre ou les pillages, mais deux entrées avaient été entière- ment inscrites en rouge vif. L’une décrivait une île déserte, perdue entre l’Irlande et la côte anglaise. Sur ordre du roi, Martin s’approchait à présent de l’autre. Tenu au secret, il s’était vu accorder l’aide de trois hommes, qui le suivaient à cheval quelques mètres derrière. Auprès du coroner, le cocher secoua les rênes, histoire d’inciter son monstrueux alezan à reprendre une allure sou- tenue. Ils roulèrent sur les corps frémissants des corbeaux, 1. En anglais, Doomsday. D’où le jeu de mots avec Domesday. (N.d.T.) 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 20 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 21 projetant des giclées de sang dans un bruit écœurant d’os brisés. Lorsque la carriole arriva au sommet de la colline, une splendide vallée apparut devant eux. En contrebas : un hameau délimité par un manoir de pierre et une église au clocher pointu. Le reste de la bourgade se résumait à une vingtaine de chaumières et de longères, agrémentées de ber- geries et pigeonniers épars. — L’endroit est maudit, messire, annonça le cocher. Croyez-moi, ce n’est pas la variole qui a saccagé le village. — Notre visite a justement pour objet d’en déterminer la cause. Une lieue derrière eux, la route avait été barrée par l’armée royale. Personne n’avait le droit de franchir le périmètre de sécurité, mais cela n’empêchait pas la rumeur des morts suspectes de s’étendre aux fermes et villages voi- sins. — Maudit, répéta l’homme dans sa barbe. Le bruit court que ces terres appartenaient jadis aux celtes païens et qu’elles étaient essentielles à leur culte. Un peu plus haut, on trouve encore certaines de leurs pierres sacrées. De son bras décharné, il indiqua les bois en lisière de montagne. Des bancs de brume transformaient la forêt ver- doyante en sombre masse grisâtre. — Ils ont maudit la région, je vous le dis tout net, et ils envoient à leur perte les habitants qui portent la croix. Martin Borr n’était guère impressionné par les supersti- tions. À trente-deux ans, il avait suivi l’enseignement d’illustres professeurs de Rome et de Britannia. Soucieux de découvrir la vérité, il s’était aussi entouré de spécialistes, auxquels il fit signe de se diriger vers le hameau. Les trois hommes, qui connaissaient chacun leur mission, s’élancèrent au petit galop. Comme la carriole avançait moins vite, le coroner regarda le paysage défiler. Isolé au cœur d’une vallée d’altitude, Highglen s’était forgé une belle réputation dans l’art de la poterie. La boue et l’argile utili- sées provenaient des sources d’eau chaude qui noyaient de brume les forêts voisines. Les techniques de cuisson locales 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 21 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 22 ainsi que la composition de la terre glaise étaient des secrets jalousement gardés par les membres de la guilde. À présent, hélas, leur savoir était perdu à jamais. L’attelage traversa des champs de seigle, d’avoine, de hari- cots et de légumes divers. Certains terrains montraient des signes de récolte récente, d’autres avaient été clairement incendiés. Les villageois s’étaient-ils doutés de la vérité ? Les hautes haies des bergeries peinaient à masquer l’hor- reur du spectacle : les prairies envahies de mauvaises herbes étaient jonchées de gros tas de laine qui, en réalité, étaient les cadavres tuméfiés de centaines de moutons. Aux abords immédiats du hameau, des porcs et des chèvres étaient aussi tombés raides morts, le corps avachi, les yeux caves. Un peu plus loin, un puissant bœuf s’était effondré, toujours attaché à sa charrue. La carriole atteignit la place du village dans un silence de mort. Elle ne fut accueillie par aucun aboiement, ni croassement ni braiment. La cloche de l’église ne retentit pas et personne ne vint souhaiter la bienvenue aux visi- teurs. L’atmosphère était particulièrement lourde. Comme ils s’en apercevraient plus tard, la plupart des victimes se trouvaient encore chez elles car, agonisantes, elles s’étaient senties trop faibles pour s’aventurer dehors. À quelques pas du manoir, un corps esseulé gisait sur la place, face contre terre. On aurait dit que le malheureux s’était rompu le cou sur les marches du perron mais, même du haut de son siège, Martin remarqua la silhouette éma- ciée, les yeux enfoncés dans les orbites, l’extrême maigreur des membres. L’homme se trouvait dans le même état déplorable que les bêtes à travers champs, comme si l’ensemble du village assiégé avait fini par mourir de faim. Des claquements de sabots approchèrent. Une fois arrivé à hauteur de la carriole, Reginald s’épousseta les mains sur son pantalon : — Les greniers sont pleins. 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 22 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 23 Le grand gaillard balafré avait conduit plusieurs cam- pagnes du roi Guillaume dans le nord de la France. — J’ai trouvé des rats et des souris au fond des pou- belles… Aussi morts que le reste. Exactement comme sur l’île maudite. — Sauf qu’aujourd’hui, la dévastation a atteint nos côtes, marmonna Martin. Elle s’est introduite chez nous. Voilà pourquoi on les avait envoyés là-bas, pourquoi on avait interdit l’accès au village et pourquoi ils avaient dû jurer de garder le secret sur leur mission. — Girard vous a déniché un cadavre plus frais que les autres, reprit Reginald. Un garçonnet. Il l’a installé dans la forge. D’un bras lourd, il indiqua une grange surmontée d’une cheminée en pierres sèches. Martin descendit de voiture. Il devait en avoir le cœur net et il n’existait qu’une façon de découvrir la vérité. La mis- sion d’un médecin légiste royal était de faire parler les morts… même si, pour l’heure, il avait confié la sale besogne au boucher français. Il s’arrêta sur le seuil. Girard avait les épaules voûtées devant la forge éteinte. L’homme avait servi dans l’armée du roi Guillaume, où il avait amputé bon nombre de blessés et fait de son mieux pour sauver la vie des soldats. L’enfant était déjà déshabillé et attaché sur une table en bois au centre de la pièce. Pâle, maigrichon, il devait avoir huit ou neuf ans, soit à peu près l’âge du fils de Martin, mais les causes de sa mort lui avaient donné un coup de vieux impressionnant. Pendant que Girard affûtait ses couteaux, le coroner exa- mina son sujet de plus près. En lui pinçant la peau, il constata l’absence de couche graisseuse. Il observa ses lèvres gercées, ses étranges marques de pelade, ses chevilles et ses pieds enflés mais, surtout, il caressa ses os saillants, comme s’il essayait de lire une carte du bout des doigts : côtes, mâchoire, orbite, bassin. Que s’était-il passé ? Les véritables réponses étaient enfouies beaucoup plus loin. 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 23 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 24 Son acolyte rejoignit la table d’autopsie, une longue lame argentée à la main : — On se met au travail, monsieur*1 ? Martin acquiesça d’un signe de tête. Un quart d’heure plus tard, le bambin ressemblait à un porc de boucherie. Girard l’avait fendu de l’aine au gosier, puis débarrassé de sa peau, qu’il avait clouée à la table. Les intestins, gonflés et rose vif, étaient entortillés dans la cavité ensanglantée. Sous les côtes, le foie brun clair paraissait beau- coup trop volumineux pour un enfant si jeune et si décharné. Le Français enfonça les mains dans les entrailles glacées de son objet d’étude. D’une prière silencieuse, Martin demanda pardon au gar- çonnet de l’offenser ainsi, mais il était trop tard pour que le défunt leur donne l’absolution : son corps ne pouvait que confirmer leurs pires craintes. Girard brandit l’estomac, blanc et caoutchouteux, auquel pendait un pancréas violacé et dilaté. Expert en maniement du couteau, il le sectionna du reste des boyaux, le laissa tomber sur la table, puis le coupa en deux. Une bouillie ver- dâtre de graines et de pain encore non digérée se répandit sur la planche, à l’image d’une odieuse corne d’abondance. Des relents fétides s’échappèrent, puissants, écœurants. Martin se couvrit le nez et la bouche – pas à cause de la puanteur mais de l’abominable vérité. — Une chose est sûre, l’enfant est mort de faim, annonça Girard. Pourtant, il avait le ventre plein. Atterré, le coroner recula d’un pas. Elle était là, sa preuve. Même s’il fallait encore examiner d’autres victimes afin de dissiper les derniers doutes, les causes du décès rappelaient singulièrement la situation sur l’île estampillée « ravagée » dans le Livre de Domesday. Martin contempla le jeune éventré. Le secret était bien gardé mais, si le roi avait lancé sa grande enquête, c’était d’abord pour identifier un éventuel foyer du fléau sur le ter- 1. Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.) 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 24 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 25 ritoire national et l’étouffer dans l’œuf. Sur l’île ou à High- glen, tous les villageois avaient succombé au même mal : ils avaient beau s’empiffrer, ils mouraient de faim, car aucun aliment ne leur profitait. En manque d’air frais, Martin quitta la table d’autopsie et retrouva la lumière du jour. Des collines verdoyantes et fer- tiles se dressaient à l’horizon. Une légère brise caressait les champs d’orge, d’avoine, de blé ou de seigle. Il imagina un homme à la dérive en plein océan, assoiffé mais incapable de boire une goutte alors qu’il était entouré d’eau. La situation n’était guère différente. Frissonnant sous les rayons blafards du soleil, Martin aurait voulu se trouver à mille lieues de la vallée maudite. Soudain, un cri attira son attention à droite, vers le bout de la place. Une silhouette noire se tenait à l’entrée de l’église. Un bref instant, Martin craignit qu’il ne s’agisse de la Mort en personne mais, d’un signe de la main, l’individu balaya ses craintes. C’était l’abbé Orren, dernier membre de leur groupe et recteur de l’abbaye irlandaise de Kells : — Venez voir ! Plus machinalement qu’autre chose, Martin s’approcha d’un pas mal assuré. Comme il n’avait aucune envie de rega- gner la forge, il laissa le bambin aux bons soins du boucher français et rejoignit le moine catholique sur le perron : — Que se passe-t-il ? L’abbé Orren se retourna vers l’église en pestant : — C’est un blasphème de souiller un endroit sacré. Pas étonnant qu’ils se soient tous fait massacrer ! Martin lui emboîta le pas. D’une maigreur squelettique, le religieux flottait dans une houppelande trois fois trop grande pour lui. Il était le seul d’entre eux à avoir aussi visité l’île dévastée au large de l’Irlande. — Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? Sans répondre, Orren se dirigea vers la nef rudimentaire. Le coroner n’eut pas d’autre choix que de se précipiter à sa suite. Avec son sol en terre battue jonché de paille, l’endroit était d’une tristesse lugubre. Il n’y avait pas de bancs et le faîtage, déjà bas, était encombré de lourds chevrons. Seules deux 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 25 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12 26 étroites fenêtres enchâssées au fond répandaient une lumière sale sur un autel dépouillé. Une nappe devait autrefois en recouvrir la dalle de pierre, mais elle avait été déchirée et jetée au sol, probablement par l’abbé lors de ses recherches. Les épaules frémissantes de rage, Orren désigna la stèle : — Il est sacrilège de graver des symboles païens dans la maison du Seigneur. Martin s’approcha de l’autel profané. La pierre avait été gravée de rayons de soleil et de spirales, de cercles et d’étranges formes entrelacées, le tout d’inspiration païenne. — Pourquoi des croyants commettraient-ils un tel péché ? — Ce n’est pas l’œuvre des habitants de Highglen, mon père. Martin effleura la pierre. Sous ses doigts, il sentit la patine du temps. Les inscriptions ne dataient pas de la veille. Il se rappela que, selon le cocher, le village maudit était bâti sur d’anciennes terres celtes et qu’on trouvait des stèles du même genre dans les forêts embrumées de la région. Les paysans en avaient sans doute rapporté une à High- glen pour constituer l’autel de leur église. — Si les gens d’ici sont innocents, comment expliquez- vous une chose pareille ? insista l’abbé. Une grande inscription rouge foncé maculait le mur der- rière l’autel. Beaucoup plus récente et a priori peinte au sang, elle représentait un cercle traversé d’une croix. Martin en avait déjà vu sur des pierres tombales et des ruines anciennes. C’était un symbole sacré de la religion celte. — Une croix païenne, souffla-t-il. — Toutes les portes de l’île en sont flanquées. 176498FAO_CLE_fm9.fm Page 26 Vendredi, 24. février 2012 12:01 12
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