Lire un extrait de De la célébrité - J-M. Espitallier - Page 1 - Lire un extrait de De la célébrité, de Jean-Michel Espitallier Conception graphique : Marie Sourd, Les Associés Réunis © Éditions 10/18, Département d’Univers Poche, pour la présente édition, 2012. ISBN 978-2-264-05615-3 J’ASPIRE AU SUCCÈS CAR JE SENS QUE JE SAURAIS DRÔLEMENT M’EN SERVIR ET TROUVERAIS AMUSANT D’ÊTRE CÉLÈBRE. […] JE ME MONTRERAIS TOUS LES SOIRS EN CACHE-SEXE DANS UNE REVUE DE MUSIC-HALL. Arthur Cravan JE NE CONNAIS PAS FORCÉMENT LES GENS DONT JE CONNAIS LE NOM (je ne connais pas Britney Spears) JE NE CONNAIS PAS FORCÉMENT LE NOM DES GENS QUE JE CONNAIS (comment s’appelle ma boulangère ?) FAUX DÉPART. La première fois que j’ai vu une célébrité, il y en avait plusieurs mais je n’en ai reconnu aucune. Vue (partielle) des célébrités que je n’ai pas reconnues MAN VAN SPRINGELAndré Zimmerm RIK VAN LOOBernard VanJAN JANSSscheJEAN STABLINSK Joseph SpTOM SIMPSOLucien AimaCARLO CHIdyRueggyYMOND POULIDORWilly Planckaertoger Pingeon LUIS OTANAngladeERIC DE VLAEMario Minieri JOSÉ-MANUEL LCharly Grossko ésiré LetorARRY HOBAN ilfried BoelANCO BITOSSIALTER GODEFROOT elice GimondiVENTURA DIARaymond Delisl B 12 ..................................................................................................................................................................... | DE LA CÉLÉBRITÉ | La célébrité se fonde sur un savant dosage de simplicité (identification) et d’exception (distanciation). De proximité (consolation) et d’inaccessibilité (dévotion). Toute célébrité doit être à la fois unique (comme figure héroïque) et reproductible (comme objet de consommation). 13 B JE SUIS RIEN QU’UN GARS BEN ORDINAIRE Robert Charlebois Il est plus facile de percevoir la célébrité d’une célébrité que l’anonymat d’un anonyme. L’anonyme qui souhaiterait disparaître aurait beaucoup de mal à y parvenir pour la bonne raison qu’il est toujours déjà disparu. Un inconnu qui participe à une émission de télévision n’a généralement pas grand-chose d’autre à offrir que sa non- célébrité (singularité qui a tôt fait de le rendre momentané- ment célèbre). Plus le pouvoir médiatique est puissant, plus paraissent faibles ceux qui en sont exclus. La nouvelle exclusion est médiatique ; la nouvelle misère, symbolique. L’anonymat est une excommu- nication. L’excommunication peut se manifester de deux façons. Soit l’anonyme le reste, désespérément, et se voit refuser tous les accès à la reproduction. Tous les excès de la reproduction. B 14 ..................................................................................................................................................................... | DE LA CÉLÉBRITÉ | Il est maintenu hors de la sphère sacrée de la célébrité. Il n’est pas reproduit. Il n’existe pas. Soit il y est momentanément admis mais c’est pour se voir immédiatement infliger une humiliation publique, punition icarienne consistant à l’exhibi- tion de sa médiocrité et au déballage impudique de ses petites misères. Cette cruauté consentie chère à Antonin Artaud est « à la base de tout spectacle » (c'est déjà ça !). La télé-réalité se charge de cette mission d’humiliation. Les acteurs qui s’y prêtent sont généralement exhibés comme des phénomènes de foire, un peu risibles dans leur petitesse, pathétiques dans leur échec. Un soir, à la télé, un trentenaire à catogan explique devant les caméras qu’il est tellement persuadé de devenir bientôt un grand acteur qu’il s’entraîne régulièrement à monter les marches du palais des Festivals de Cannes dans la cage d’escalier de son immeuble. Effecti- vement, cela pourra lui servir ! Et le voilà qui s’exécute. Passé le moment de franche rigolade, le malaise s’installe. Du faux acteur (lui), du vrai spectateur (moi) ou de celui qui filme (et que l’on ne voit jamais), je me demande lequel finalement s’humilie le plus. Punition généralisée. Quart d’heure de célébrité obtenu par sa propre démonstra- tion qu’il ne sera jamais célèbre. Ils n’ont ni talent ni génie et généralement pas beaucoup de conversation. Ils n’ont qu’eux-mêmes, et leur présence inter- changeable ne fait que signifier qu’ils pourraient aussi bien n’être pas là. Ils n’ont ni talent ni génie et généralement pas beaucoup de conversation. Leur seul intérêt est d’être sans intérêt. Leur seule utilité est de se montrer inutiles. La célébrité est exceptionnelle parce que l’anonymat est la règle. Or la généralisation du spectacle favorisant l’augmen- tation exponentielle de la célébrité (l’utopie enfin réalisée 15 B des quinze minutes de célébrité pour chacun), il résulte que les gens célèbres, quand bien même ne le seraient-ils qu’une poignée de secondes, seront bientôt plus nombreux que les gens qui ne le sont pas, ces derniers ayant alors toutes les chances d’acquérir le titre (convoité) d’illustres inconnus. En 1943, le vice-président des États-Unis, Henry Wallace, prophétisait pour les années à venir un « siècle de M. Tout-le- Monde » (the Century of the Common Man). Lorsque la célébrité sera devenue la règle, l’anonymat sera devenu l’exception. Il conviendra donc de rester anonyme pour acquérir un peu de célébrité. Les gens célèbres seront ceux qui ne l’ont jamais été. Suggestion : créer une association des anonymes alcooliques. Il existe un rapport de domination dans le culte que nous vouons à nos idoles. Si elles nous poursuivent jusque dans nos rêves, nous avons sur elles l’immense privilège de disposer de leur image dans l’obscurité de notre anonymat, à notre conve- nance. Voir sans être vu. L’inaccessibilité des célébrités procure un certain confort, et comme un délicieux petit frisson. Cette situation nous permet de garder nos distances, absolument nécessaires à la cristallisation amoureuse entre un être de chair et un être d’image. Les vedettes n’étant quasiment présentes qu’à la télévision, il suffit de changer de chaîne pour les congédier. Cette petite impolitesse nous donne l’illusion que nous pouvons nous en affranchir. Avant la télévision, nous ne voyions nos vedettes quasiment que dans l’exercice de leurs fonctions, sur scène, et nous nous invitions à leurs spectacles. Toujours en vrai mais pas souvent. LAURENT GARNIER AVEC TOI AU BUREAU Nokia Music Store 17 B Avec l’apparition de la télévision, les vedettes qu’on choisis- sait pour nous se sont invitées dans nos salons. Jamais en vrai mais très souvent. Avec l’apparition du home cinema, nous choisissons nous- mêmes l’invité, le moment et la durée de l’invitation. Avec Internet, enfin, nous le faisons monter sur le bureau.
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