Vertige - Franck Thilliez - Page 1 - Lire un extrait de Vertige de Franck Thilliez Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les «þcopies ou reproductions stricte- ment réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collectiveþ» et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, «þtoute représentation ou reproduc- tion intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illiciteþ» (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2011, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN : 978-2-265-09376-8 « Hello darkness my old friend, I’ve come to talk with you again. » Simon and Garfunkel « On n’existe que si on est photographié. » Jorge Luis Borges 11 1 « La folie ne sonnerait pas si creux. Retenez bien ce bruit de métal. Aussi longtemps qu’il résonnera dans votre tête, il prouvera que vous n’êtes pas fou. » Extrait du roman Darkness L’obscurité est partout. Depuis dix minutes, j’essaie à tout prix de bouger mais j’en suis incapable. D’ordinaire, chez nous, depuis la fenêtre de notre chambre, j’entends tou- jours le feulement des voitures. Mais ici, rien. Pas un bruit de moteur, pas une voix. Non, juste un long sifflement. Le vent… Le vent gémit, quelque part. Où suis-je ? Je dois essayer de réorganiser les événements, faire jouer ma mémoire. Hier soir, je me trouvais à l’hôpi- tal, auprès de Françoise. Je me souviens, cette cha- leur dans sa chambre, je me sentais mal. Puis… puis j’ai mangé là-bas, une mélasse infecte, suis encore resté aux côtés de ma femme, jusqu’à la fin des visites. Quand je suis sorti, j’étais nauséeux. Retour à la maison, sur les hauteurs d’Annecy. Il était tard. J’ai arraché la feuille de l’éphéméride, sur la table de nuit, avant de m’endormir seul dans notre grand lit, bien au chaud. On était le 25 février 2010. En plein hiver. Et je me réveille couché sur quelque chose de dur, paralysé et frigorifié ? Mon pouce droit vient de remuer. Une flexion, suivie d’une extension. Les orteils à présent. Il sem- blerait que mes tendons se contractent, un à un, que mes muscles frémissent. Mes paupières papillonnent enfin. Tellement heureux, je répète ce mouvement à n’en plus finir. Ouvrir, fermer, ouvrir, fermer. Je me sens revivre. Dans une minute ou deux, je décollerai mes soixante-dix kilos du sol et comprendrai enfin ce qui m’arrive. Mais, soudain, un nouveau bruit me tétanise. Ce cliquetis que je viens de percevoir, accompagnant l’agitation de mon poignet. À l’aveuglette, je me redresse, traversé de vertiges, et palpe. Un cerceau rugueux me broie le poignet droit. Si stupide et irréel que cela puisse paraître, je crois que je suis entravé. 13 2 De toute ma vie, maman, il ne me semble pas avoir vu un endroit aussi effroyable que celui ci1 . Il s’agit d’un plateau désolé, battu par des violente bourrasques glacial qui peuvent descendre jusque –60°. Il occupe une large brèche entre les ultime remparts du Lhotse et de l’Everest. Il surplombe à son extrémité est, l’apic de 2 000 m de la face du Kangshung, qui descend vers le Tibet, et il donne, de l’autre coté, sur les 1 200 m de la combe ouest. Il n’y a que roche et glace ici, pas de neige, tant les vent rugisse. Il s’écrasent, en ce moment même, contre la toile de ma tente. C’est là que je vais éteindre ma petite lampe, très bientôt, en pensant à toi. Tu vois ? La liberté existe. Elle nous paraît inacessible, cest sans doute ce qui la rend si précieuse. Je la respire à plein poumons, en ce moment. Demain, on part pour le somet. J’ai un fanion à y planter. En tout cas, s’il existe sur notre bonne vielle Terre un endroit moins hospitalier que celui la, j’espère ne jamais le connaitre. Lettre non corrigée de Jonathan Touvier à sa mère, 13 mai 1986, camp IV, 7 925 m, col sud de l’Everest 1. Les nombreuses fautes sont dues au froid et au manque d’oxygène, qui, à cette altitude, réduit les capacités cérébrales à trente pour cent. 14 Un casque… Un tuyau… Une bouteille… Mon pouce roule sur la pierre d’un briquet. Et voilà que danse une fleur jaune, devant un bec de métal. Un chuintement, puis le gaz s’enflamme. La langue se raidit, bleuit, gagne en amplitude. Lumière. Un cône doré se tend entre le réflecteur d’un casque posé sur ma tête et la toile rouge d’une tente. J’ai la bouche pâteuse. On a dû me droguer, puis me transporter ici avant de m’enchaîner au poignet. Pendant mon sommeil, on m’a coiffé d’un photo- phore frontal de spéléologie. La bouteille d’acétylène gît face à moi, reliée à mon casque par un tuyau. On m’a aussi habillé d’une grosse chemise de laine à carreaux, un pantalon fourré, un pull-over, une veste-duvet et des chaussures de marche par-dessus d’affreuses chaussettes vertes. Je peine à y croire, je me pince. Le cliquetis de ma chaîne me rappelle combien tout est réel. Pêle-mêle, dans l’univers restreint de ma prison tissée, je découvre deux vieilles paires de moufles en nylon, deux duvets pliés, deux serviettes en éponge – blanches ou jaunes, difficile à dire avec cette lumière artificielle – et un coffre en métal, barré d’un cadenas à combinaison de six chiffres. Mes vieux réflexes de baroudeur cherchent l’eau, ainsi que la nourriture. Sans succès. Mes yeux reviennent alors vers les duvets. Pourquoi deux ? Pourquoi deux paires de gants ? — Françoise ! Claire ! Non, non. Ma fille Claire n’est pas ici, elle est en stage quelque part en Turquie, pour son école de maquillage et d’effets spéciaux. Françoise est allon- gée dans un lit d’hôpital. Tandis que je pense à elles, du liquide s’écoule au ralenti, à l’extérieur, et aussi sur mon toit de fortune. On dirait qu’il pleut. 15 Je souffle dans le creux de mes paumes. Je me rends compte avec effroi de la disparition de mon alliance en argent. Je fouille du regard autour de moi, sur le tapis synthétique bleu. Cette alliance, il aurait fallu me trancher la main pour me la prendre. Jamais, jamais elle n’a quitté mon doigt, depuis presque dix-huit ans, même dans les moments diffi- ciles. Et là, on ose me l’enlever ? De quel droit ? La chaîne, à mon poignet droit, possède d’épais maillons. Je scrute ce colossal cadenas à clé qui écrase le cercle métallique autour de mon os, et tire de toutes mes forces. Sans succès. Petit à petit, ma carcasse de cinquante balais retrouve ses sensations. Dessous, un épais isolant en mousse laisse présager un sol irrégulier et dur. Derrière, dans un coin, est-ce bien un tourne-disque, accompagné de deux quarante- cinq tours, que j’aperçois ? Je me déplace maladroitement, encore endolori, à quatre pattes. Ma lampe n’éclaire que les endroits où je tourne la tête. Le cauchemar se poursuit. Sur les pochettes des quarante-cinq tours, les titres : les Oiseaux de votre jardin, 24 chants ainsi que Wonderful World, de Louis Armstrong. Je n’y comprends rien. Quant au tourne-disque, ce n’en est pas un, précisément, mais plutôt un mange- disque, le genre de ceux que j’utilisais pour écouter les contes de Perrault ou des frères Grimm. À côté traîne un thermomètre auriculaire et un vieil appareil photo Polaroid. Cinq des six flashs ont déjà été grillés, on peut sûrement tirer un dernier cliché. Tout cela n’a absolument aucun sens. Tous ces objets ne riment à rien, la chaîne autour de mon poi- gnet ne rime à rien, la situation en elle-même ne rime à rien. Il fait si froid que j’enfouis mes mains dans les moufles grises. Je me lève – dans ce cauchemar, on tient aisément debout –, ramasse ma bouteille d’acé- tylène et remonte la fermeture Éclair. Ce rire sec de métal fait refluer tout un tas de souvenirs. Le réveil à la sauvage, sous un abri de fortune… Le vertige de l’inconnu… La haute montagne… Ça fait si long- temps. Voilà, je sors. Je m’attends à un ailleurs, à quelque chose d’extérieur, de vivant. Mais il n’y a pas d’ailleurs. Pas de bords, de nuances, de premier plan ni d’arrière-plan. Juste de l’obscurité. Mon système d’éclairage est l’unique source de lumière. Très vite, j’ai en tête l’image d’un bathyscaphe plongeant dans les profondeurs de l’océan, avec ses petits phares jaunâtres. Je tourne sur moi-même. Je ne distingue que de la roche, la tente avec son armature à l’ancienne, et une masse, étalée entre deux sardines. Je marche avec prudence. L’ombre se précise. Des nuages de condensation, réguliers, s’élèvent de l’endroit où ça se trouve. Ça vit. 17 3 L’organisme humain est composé de soixante à soixante-dix pour cent d’eau. Une alimentation qui apporte une ration calorique journalière de 3 500 calories nécessite un apport de 3,5 litres d’eau, faute de quoi cette eau sera prise sur les réserves de l’organisme. Survivre dans toutes les conditions, livre écrit par Max Beck, partenaire de grimpe et ami de Jonathan Touvier Mon pas s’accélère. J’ai alors la sensation d’un violent hold-up intérieur. L’oreille gauche cassée, l’ossature brute de la tête, la dentition en ciseaux… C’est bien lui, Pokhara. Je m’accroupis et le serre contre moi. Mon chien est vivant. — Ça va aller, mon Pok. Ça va aller. Je devine sa peur. Les chiens-loups tchécoslovaques n’aiment pas l’inconnu. Je le caresse tendrement, essaie de le stimuler. Il écume, encore dans le gaz. On l’a méchamment drogué, lui aussi. Je me redresse, plein de rage et honteusement soulagé de trouver 18 mon animal auprès de moi : je ne suis pas seul dans ce trou. Je décide de suivre les maillons de ma chaîne. Le sol est noir et humide. J’avance, me retourne en même temps. Pokhara disparaît progressivement, par manque de lumière. Ce chien est un hymne à la liberté, pourquoi l’avoir entraîné dans cet endroit effroyable avec moi ? Je progresse sur un sol plat, lisse, pendant une dizaine de mètres. Puis la surface s’attendrit. De la boue craquante, presque gelée, devance un ensemble d’énormes rochers. Droit devant moi, mon cône de lumière se limite soudain à une paroi abrupte. Je lève le front, la flamme du photophore dévoile des stalactites de glace et de calcaire, tout là-haut, à au moins sept mètres. J’en ai rarement vu de si grosses. Cet endroit, on dirait la mâchoire ouverte d’un monstre de science- fiction. Je réfléchis vite. Qui dit boue dit chute de glace. Qui dit chute de glace, dit eau. Bonne nouvelle… Enfin, façon de parler, c’est comme annoncer à un condamné qu’on ne le tuera pas demain, mais après- demain. Me voici au bout de la chaîne, ou à son début, plutôt. Un pieu l’accompagne jusqu’au cœur de la pierre, il est impossible à arracher. Je soulève même des rochers pour les fracasser dessus. Ça résonne, mais rien ne bouge. La pénétration dans la paroi est propre, chirurgicale. Seul un outil pneumatique a pu l’enfoncer avec une telle puissance. La réserve de gaz acétylène porte des lanières grises, je la passe sur mon dos et m’oriente sur la droite, longeant la paroi. Ma vue, ma vie se résu- ment à cette bulle d’ambre, projetée par le réflec- teur en aluminium. Mes oreilles réagissent à des sifflements et des écoulements. Mon nez renifle
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