Lire un extrait de Sept petits suspects - C. Frascella - Page 1 - Lire un extrait de Sept petits suspects, de Christian Frascella Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellec- tuelle. © 2010, Fazi Editore Srl. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN : 978-2-265-09454-3 Titre original : Sette piccoli sospetti 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 6 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 11 1 Mercredi 21 mai Ils avaient tous à peu près douze ans quand ils décidèrent de braquer la banque du village. C’est Billo et le Gorille qui en avaient eu l’idée. Après un match de foot sur la place, tandis qu’ils reprenaient leur souffle et qu’ils se rafraîchissaient à la fontaine, Billo en avait parlé aux autres. — Qu’est-ce que vous diriez de vous faire un peu de fric ? Ranacci l’avait regardé avec méfiance. — C’est-à-dire ? Ranacci mâchonnait toujours quelque chose. Billo était sérieux. — J’y ai réfléchi. On a tous des problèmes d’argent, sauf Corda… — C’est pas ma faute. — Personne ne dit que c’est ta faute. — Même chi, entr’ potes, dit Cecconi en le pous- sant du coude, ’pourrait partager ! Corda essaya de l’esquiver, agacé, mais Cecconi s’empara de son bras et, en un éclair, le lui tordit derrière le dos. 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 11 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 12 — Aïeee ! C’était une prise que lui avait enseignée son père, prétendant que c’était du judo. — Mais arrêtez, putain ! bondit Billo. Cecconi lâcha brusquement Corda, qui atterrit sur les fesses. Les autres se mirent à rire. Fostelli l’aida à se relever. — J’ai dit, arrêtez ! Tout le monde se tut. Billo shoota dans une pierre, qui parcourut toute la petite place et alla percuter un poteau. — … Oh p’tain, poteau ! s’exclama Cecconi. Billo le regarda de travers. Quand Billo te dévisa- geait de cette façon, il y avait fort à parier que tu avais dépassé les bornes. Cecconi baissa illico les yeux, comme s’il venait de faire tomber une pièce par terre. — Je vous disais que j’avais étudié un plan, reprit l’autre. Et Corda : — Ouais, toi qui étudies souvent ! — Et ton cul, ça va ? rétorqua Billo, ses yeux noirs réduits à deux fentes. Non, parce que je peux te le bourrer de coups de pied jusqu’à ce qu’il soit couvert de bleus. — T’as étudié quoi ? demanda Fostelli pour rompre la tension. — Un plan, je te dis. — On avait compris… Mais quel plan ? Billo leur fit signe de le suivre. Il gagna l’un des bancs autour de la place et s’assit sur le dossier. — Si ce que je dis sort de ce groupe, je vous casse la gueule ! — Et au Gorille, ’lui dit pas ? demanda Cecconi. En réalité, il s’appelait Gorelli, mais tout le monde le surnommait le Gorille et il en était fier. Il aimait se frapper la poitrine en émettant des sons gutturaux. 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 12 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 13 Il était convaincu que son mime plaisait aux filles, parce que cela les faisait rire. — Ce plan est aussi le sien, et je lui avais dit de venir, répondit Billo, ennuyé. Mais lui, il voulait regarder Totò1 à la télé… Totò ! — Moi, j’aime bien Totò, ’l est marrant. Y pas- sent quel film ? Billo examina la bouille béate de Cecconi, son maillot bleu ciel du S.C.C. Naples, les lettres déco- lorées du sponsor Buitoni. L’espace d’un instant, une expression de dégoût apparut sur son visage. — Le film de la putain de ta sœur ! Tous éclatèrent de rire, ou presque. S’il y avait des choses sacrées, en ce temps-là, c’était bien l’équipe de foot favorite et les femmes de sa propre famille. — Qu’est-ch’ qu’elle a, ma chœur ? Cecconi le poussa violemment et Billo bondit vers ce dernier, déjà accroupi en position de défense. Du judo, bien sûr. — Du calme, les gars, intervint Fostelli de sa voix d’adulte. Soyons raisonnables. Il posa une main sur l’épaule de Cecconi et adressa un sourire apaisant à Billo. — Et maintenant, continuons. — Tu peux remercier le Don, lança Billo. Puis il les dévisagea un par un, dans le silence général. — Il s’agit de la banque. — La banque ? (Ranacci recracha un noyau d’abri- cot.) Tu veux dire la banque… celle-là ? Et il indiqua la banque du village dont l’entrée donnait pile sur la route principale. — Oui, confirma Billo. Celle-là. Mais putain, ne vous retournez pas pour regarder ! (Trop tard. Bien 1. Antonio de Curtis, dit Totò, est un acteur de théâtre et de cinéma italien, qui a débuté dans les années 1930. (Toutes les notes sont de la traductrice.) 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 13 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 14 sûr, ils s’étaient déjà tous retournés.) Quelle bande de couillons ! On a une autre banque, ici ? Regardez- moi ! Tous le regardèrent. Billo s’éloigna en leur tournant le dos. Les autres le suivirent. — Moi, je l’ai bien étudiée, cette banque. Et j’ai monté un plan. — Pour quoi faire ? — Pour la cambrioler ! — Ouaiiis ! (Cecconi se frappa le front de la main.) T’es fou, toi ! Corda sourit. — T’as vu quel film, Billo ? L’après-midi d’un chien ? Billo fit un pas vers Corda. — Primo, le film c’est Un après-midi de chien. Inculte. Deuzio, toi et l’autre là, vous pouvez vous considérer comme exclus de la bande. L’autre, c’était Cecconi. — J’ai besoin de gars éveillés. Il regarda Ranacci, puis le petit Lonìca. — Tu veux braquer une banque ? s’enquit Fostelli calmement. — C’est ça. Et pour ça, il faut une bande. La bande des braqueurs de banque. — ’l est fou, j’ vous dis ! Billo poussa Cecconi. Et tant qu’à faire, flanqua un coup de pied à Corda. — Aïe, aïe, aïe. — Ça suffit, trancha Fostelli. Et toi, explique-toi plus clairement. Billo reprit : — J’ai fait le guet. J’ai vérifié les horaires. J’ai compté les employés. — La mère de Muschio y travaille ! intervint Ranacci. Tu veux braquer la mère de Muschio ? 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 14 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 15 Muschio, c’était un gars dangereux. Il traînait avec la clique des Grands. Corda et Cecconi, prenant conscience que Billo était sérieux, se mirent à répéter en boucle : — Nous aussi on veut braquer la banque ! ’veut la braquer ’vec vous ! — Silence ! (Cette fois, ce fut au tour de Fostelli de les faire taire.) Explique-toi, lança-t-il à Billo. Billo dressa la liste de tout ce qu’il avait découvert en faisant le guet. Primo : le matin à 8 heures, les types en uniforme au volant de leur petit fourgon venaient récupérer l’argent ; pour les accueillir, il y avait, à tour de rôle, le directeur et la mère de Mus- chio, la vice-directrice. Deuzio : peu de temps avant le départ des types au fourgon, le gardien habituel, ce petit homme râblé qui travaillait là avant même leur naissance, prenait son service… Tertio : entre le directeur, la vice-directrice, les vigiles et les guiche- tiers, on arrivait à peine à un total de sept personnes. Eux aussi étaient sept. C’était un combat à armes égales. Quarto : peu après la fermeture, à seize heures quarante-cinq, le directeur ou la vice-directrice, ça dépendait de qui avait fait l’ouverture, et deux employés rentraient à la maison ; sur place, restaient donc l’un des deux boss, deux des caissiers, et le gar- dien. — C’est bon ? demanda Billo. Vous me suivez ? — Oui, répondit Ranacci. Après la fermeture il en reste quatre, concrètement. — Bien. À cinq heures pétantes, ce gros lard de gardien se fait apporter un café du bar. (Il indiqua le bar Gianni, à l’angle opposé de la place.) Il en commande un pour lui et un pour le vétéran, celui qui porte un chapeau. Une minute plus tard arrive la Baleine, la fille de Gianni, avec son plateau et deux cafés. Entre-temps, caissiers et boss restent à l’inté- rieur pour faire les comptes, en brassant tout ce fric que vous pouvez imaginer. Ils vident les caisses. Ils 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 15 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 16 mettent le pognon dans des sacs et les sacs avec le pognon dans la chambre forte… — Ch’est quoi, chette chambr’-forte ? — La chambre forte, c’est l’endroit où ils gardent les sacs, expliqua Corda, d’un naturel patient. — C’est bon ? répéta Billo. C’est clair pour tout le monde ? — Mmm…, fit Fostelli. Cecconi poussa du coude Lonìca pour souligner le scepticisme du Don, mais Lonìca n’y prêta aucune attention. Il réfléchissait. — Ce café, reprit Billo, le café que ces deux-là boi- vent tous les jours à cinq heures, c’est ça, notre laissez-passer pour le braquage. Ranacci qui, entre-temps, s’était remis à ruminer, exprima la perplexité du groupe : — C’est quoi, le rapport avec ce putain de café ? Billo n’attendait que cela. Il hocha la tête, lente- ment, comme pour dire : « C’est là que je vous atten- dais, soldats. » — Ce n’est pas exactement le café, répliqua-t-il en fronçant les sourcils. Mais la Baleine ! Personne n’en voulait, de la Baleine, qui en fait s’appelait Letizia, venait juste de fêter ses qua- torze ans et était serveuse dans le bar de son père. Personne n’en voulait, car elle pesait plus de quatre- vingts kilos pour un mètre cinquante. Les clients du bar feignaient de ne pas remarquer ses cheveux gras et mal peignés, ni le duvet perpé- tuellement humide sous son nez. Le résultat était que la Baleine savait qu’on l’appe- lait la Baleine. Et pourtant, pour une raison obscure, elle ne semblait pas s’en soucier plus que cela, et vivait sa condition de Baleine avec le regard heureux et l’allure paisible d’une vache au pré. 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 16 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 17 — Ce qu’on doit faire, dit Billo, c’est décider lequel d’entre nous peut séduire la Baleine. De la Baleine au café, il n’y a qu’un pas. Fostelli dissipa le doute qui subsistait dans la tête de ses copains : — En gros, tu veux dire que l’un d’entre nous doit se faire… doit séduire la Baleine, pour droguer les cafés qu’elle sert au vigile et à l’autre ? Pour ensuite braquer la banque. C’est ça ? Sa voix trahissait un certain pessimisme. — Chainte Madone des Carmes, t’es d’venu idiot à l’inchtant ou l’aut’ jour, et on n’avait pas remar- qué ? ! s’écria Cecconi. Billo poursuivit, imperturbable : — Le Don a vu juste. Maintenant, il nous faut un volontaire pour la séduire. Moi, j’ai déjà donné : j’ai étudié le plan. Ranacci cracha par terre. Un coup de vent dévia le crachat vers les pieds de Billo, qui resta de marbre. Il s’y attendait à ce que Ranacci, l’esprit de contra- diction personnifié et le dernier des lâches, se désiste. Et de fait, ce dernier décréta : — T’es fou, toi. Qui a les couilles de se farcir ce boudin ? Pas moi, en tout cas. Jamais de la vie ! Suivit un nouveau crachat, de côté cette fois-ci. — On réchauffe toujours un serpent dans son sein, et les serpents ne muent jamais, déclara Billo, solen- nel. Ce serpent, Ranacci, c’est toi ! — Euh…, tenta le Don, qui décida toutefois de ne pas s’en mêler. Les autres non plus, d’ailleurs. Ranacci s’avança vers Billo. — C’est moi que tu traites de serpent ? Moi, au moins, j’ai le courage de te parler en face quand tu dis des conneries, et crois-moi, c’est souvent… Pas comme ceux-là, qui rigolent dès que tu as le dos tourné. Et il désigna de la tête les autres. 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 17 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 18 — Alors toi, qui es le plus courageux, tu ne veux rien savoir, le taquina Billo. Tu n’es pas de la partie ? — C’est ça ! — Pas de boulot, pas de magot. Ranacci resta interloqué. — Tu veux… tu veux vraiment cambrioler la banque ? T’es complètement dingue ? — Dingue, peut-être. Mais le plan tient la route. Et si ça marche, t’imagines tout cet argent ? Magot. Argent. Ranacci vacilla un instant. — D’ailleurs, reprit Billo, personne ne dit que ça tombera sur toi, pour la Baleine. — Oui, acquiesça l’autre, c’est vrai. — Oublie la Baleine. Pense à la suite. À l’argent. On pourra faire ce qu’on veut après. Lonìca pourra enfin s’acheter une paire de gants de boxe rien que pour lui, et toi, Cecconi, le maillot neuf de Mara- dona, c’est dans la poche… Cecconi écarquilla les yeux. — Ou ch’ui d’ Careca. — Si ça te fait plaisir, Ceccò… et puis des figurines, des crampons neufs pour moi. Mieux que ça… Des vélos neufs ! Des jeux vidéo ! On pourrait peut-être même louer un pavillon, tous ensemble, pour y ins- taller notre planque. Vous imaginez ? Rien à voir avec les petites places minables du village… — Bien mieux que le parc des Grands ! s’exclama Lonìca, décochant déjà des coups de poing avec ses gants imaginaires. — Avec une planque rien que pour nous, on n’en fait qu’une bouchée des Grands, ajouta Ranacci, rêveur. — Muschio, on t’emmerde ! lança Lonìca. Ils braillaient tous en chœur à présent. Même Fos- telli, gagné par l’enthousiasme général. — Plus forts que Muschio ! 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 18 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11 19 — Plus forts que les Grands ! — Plus forts que le Mexicain ! Soudain le chahut cessa. C’est Corda qui avait prononcé ce nom. Lonìca était blême et Ranacci avait cessé de mas- tiquer. Fostelli et Cecconi lançaient des regards ner- veux alentour. Billo, pâlot lui aussi, le fixa et s’exclama : — Qu’est-ce qui te prend, putain ? ! Corda baissa la tête. — Excuse-moi… excusez-moi. — Ce nom… — Je… je sais, balbutia Corda. Dans le demi-cercle formé par les sept amis, le silence se prolongea un peu et se dissipa sitôt que les mâchoires de Ranacci se remirent au travail. — Et comment… comment on choisit le volontaire, alors ? demanda Corda en s’éclaircissant la voix. — Oui, c’mment ? répéta Cecconi. Il se voyait déjà sur un vélo de course comme ceux du Tourr dé Frrance. Ils étaient tous à nouveau déten- dus. Billo sentait qu’il les avait ferrés. — OK, même si c’est mon plan, je joue le jeu. On s’affronte au marathon. Le dernier arrivé s’embarque la Baleine. Ou alors le premier qui abandonne. Nouveau silence. Soudain conscients du risque, les sept gamins sur la petite place se dévisagèrent. Chacun cherchait sur les traits de ses camarades la confirmation de sa propre peur. — Et chi y en a un qui veut pas l’faire ? se risqua Cecconi. ’lui arrive quoi ? — Rien, répliqua Billo. Seulement, ensuite, pas touche au butin. Nous, on aura des trucs neufs, plein de belles nanas, et lui, il restera à la maison à glander. — Mmm… — Et il sera viré de la bande, bien sûr. — Mmm… 177518GNU_SUSPECTS_fm9_xml.fm Page 19 Jeudi, 9. février 2012 11:47 11
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