Lire un extrait du Fils - M. Rostain - Page 1 - Lire un extrait du Fils, de Michel Rostain Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2o et 3o a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collec- tive » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Oh ! Éditions, 2011 ISBN : 978-2-266-21632-6 Le papier de cet ouvrage est composé de fibres naturelles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois provenant de forêts plantées et cultivées durablement pour la fabrication du papier. 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 6 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 9 Chapitre 1 Chercher encore des mots Qui disent quelque chose Là où l’on cherche les gens Qui ne disent plus rien Et trouver encore des mots Qui savent dire quelque chose Là où l’on trouve des gens qui ne peuvent plus rien dire ? ERICH FRIED Papa fait des découvertes. Par exemple ne pas passer une journée sans pleurer pendant cinq minutes, ou trois fois dix minutes, ou une heure entière. C’est nouveau. Les larmes s’arrêtent, repartent, elles s’arrêtent encore, et puis ça revient, etc. Plein de variétés de sanglots, mais pas une journée sans. Ça structure différemment la vie. Il y a des larmes soudaines – un geste, un mot, une image, et elles jaillissent. Il y a des larmes sans cause apparente, stupidement là. Il y a des larmes au goût inconnu, sans hoquet, sans la grimace habituelle ni même les reniflements, juste des larmes qui coulent. Lui, c’est plutôt le matin qu’il a envie de pleurer. 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 9 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 10 Le onzième jour après ma mort, papa est allé porter ma couette à la teinturerie. Monter la rue du Couédic, les bras chargés de ma literie, le nez dedans. Il se dit qu’il renifle mon odeur. En fait, ça pue, je ne les avais jamais fait laver ces draps ni cette couette. Des jours, des mois et des mois que je dormais dedans. Ça ne le choque plus. Au contraire : subsiste encore quelque chose de moi dans les replis blancs qu’il porte à la teinturerie comme on porterait le saint sacrement. Papa pleure le nez dans le coton. Il évite les regards, il fait des détours bien au-delà du nécessaire, il prend à droite, rue Obscure, il redescend, puis non il remonte, rue Le Bihan, rue Émile-Zola, les Halles, quatre cents mètres au lieu des cent mètres néces- saires, il profite. Il sniffe encore un coup la couette, et il pousse enfin la porte du magasin. Yuna de la Friche est là en train de mettre des sous dans la machine à laver automatique, papa ne peut plus traîner. Condoléances, etc. Le teinturier – recon- doléances, etc. – débarrasse papa de la couette. Papa aurait voulu que ça dure, une file d’attente, un coup de téléphone d’un client, une livraison, une tempête, juste que ça dure le temps de respirer encore un peu plus des bribes de mon odeur. Papa se dépouille, il perd, il perd. De retour à la maison, il trouve la chienne en train de mordiller mes pantoufles. Là aussi il y a mes odeurs. Papa tu ne vas quand même pas te disputer 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 10 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 11 avec Yanka et te mettre à sucer mes pompes puantes, non ? Jusqu’à quand la chienne reconnaîtra-t-elle mon odeur ? À vérifier dans trois mois par exemple : cent jours, c’est, paraît-il, la mesure de l’état de grâce des nouveaux chefs d’État. L’état de grâce d’un nouveau mort, le temps où tout fait penser à lui, où la seule évocation de son nom fait pleurer, c’est combien ? Cent jours, un an, trois ans ? On va pouvoir mesurer cela objectivement. Combien de temps Yanka se précipitera-t-elle encore sur mes pompes pour en bouf- fer l’odeur et le cuir ? Quand viendra le moment où papa ou maman ne rechercheront plus partout pieusement la moindre trace de moi ? Jusqu’à quand plongeront-ils presque avec acharnement dans ce qui les fait pleu- rer ? Présiderai-je longtemps à tous les instants de leur vie, sans exception aucune ? C’est assez intéressant comme questions. Papa, avoue que, toi aussi, entre deux sanglots, tu te le demandes parfois, comme dans un regard incongru vers cet avenir que ma mort vous fait oublier. Chaos dans ton monde nouveau. Papa, tu hérites, et ce n’est pas des cadeaux. « Fais de beaux rêves, mon amour, ta Nanie qui t’aime. Bonne nuit ma petite belette. » Papa est un peu gêné de découvrir dans les messages archivés de mon téléphone portable un des petits noms que me donnait mon amoureuse. Mais il ne peut pas s’empêcher, il fouille, il fouille dans tout ce que j’ai laissé. Qu’elle me dise qu’elle m’aime, évi- demment, il s’y attendait. Qu’il doive deviner que je 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 11 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 12 l’appelais « ma Nanie », pas de problème. Le surnom « petite belette » le gêne. Il faudra qu’il fasse une enquête sur les belettes. Pourquoi Marie m’appelait- elle « belette » ? Parce que je mordillais ses oreilles, ses lèvres, ses seins ? Google dit que la belette est un animal nocturne. C’est parce que je me couchais à pas d’heure ? Papa n’aime pas les surnoms. Tu ne sauras jamais pourquoi « petite belette » – sauf si tu avoues à Marie que tu as lu les textos qu’elle m’adressait. Ça m’éton- nerait que tu oses de sitôt. Il y a, aussi trouvé ce soir, tout au fond du télé- phone portable, ce texto daté du 26 septembre der- nier, un mois avant ma mort : « Étoile de la rédemption, bon Lion, news : Reims désormais, et pour le plaisir d’étudier la cathédrale. » Papa décrypte fébrilement. Ce message, c’est sûr, il concerne le voyage à Amsterdam que juste avant ma mort j’ai fait avec Romain. J’avais menti. J’avais raconté qu’on allait à Reims. Papa et maman auraient flippé si je leur avais dit que je partais en fait au paradis du shit – inéluctable plan pour un jeune de vingt et un ans, tu avais bien fait pareil, papa, il y a quarante ans, non ? Après la Hollande, Romain est vraiment passé par Reims. Moi, je suis revenu en Bretagne rendre la voiture difficilement empruntée. C’est de Reims que Romain m’a expédié le texto. Elle est énigmatique tout de même, cette « étoile de la rédemption ». Tu mettras des années avant de te permettre d’interroger Romain. Aujourd’hui, tu ne fais qu’hériter d’énigmes. 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 12 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 13 Quand on demandait à papa quel était son signe astral, il ricanait. Il disait qu’il se foutait éperdument de connaître son signe du zodiaque, et encore plus son ascendant. Il ajoutait qu’il ne savait qu’une chose, le nom de son descendant : « Lion », moi. Aujourd’hui où je viens de mourir, papa n’a plus rien, ni ascendant ni descendant. Le 29 octobre 2003 à 12 h 45, j’avais rendez-vous au service universitaire de médecine préventive. L’ennui, c’est que je suis mort le 25 octobre, quatre jours avant. Depuis quand avais-je pris ce rendez- vous ? C’est ce que papa se demande. Ce carton, il l’avait vu deux fois, trois fois peut-être même, depuis qu’il s’acharne à ranger mes papiers dans un ordre compréhensible. « Médecine préventive universi- taire » : il ne voyait que cela sur ce petit imprimé que j’avais conservé : « Médecine préventive universitaire, 29 octobre à 12 h 45 avec Mme… » C’est marqué « RV avec Mme… », suivi de pointillés en blanc, sans mention du nom. Il est dans le chaos de sa vraie première semaine de deuil, quand les cérémonies ont eu lieu et que les copains sont partis. Solitude, c’est là que commence réellement la mort. Papa a passé la journée à trier mes affaires, à pleurer entre deux coups de téléphone, à se moucher abondamment sans même le prétexte d’allergie à la poussière. Il se résigne à jeter mes vieux cours de première et de seconde, après avoir relu méti- culeusement ces nullités accumulées, au cas où, entre un cours d’anglais et un cours de math, j’aurais laissé 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 13 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 14 traîner une note, un dessin, une chose perso qui lui ferait message. Il ne trouve rien, pas de signe, rien que du délayage d’élève qui écoute mal un prof chiant. Après ces heures de fouille affolée – et tout de même indiscrète, papa, je suis mort d’accord, mais quand même –, voici qu’il aperçoit soudain, tout en bas de cette convocation qui le turlupinait, une indication marquée au crayon, à la main, en tout petit. Une infor- mation à peine visible, et pourtant essentielle : je n’avais pas rendez-vous avec n’importe quel docteur qui serait disponible ce jour-là pour n’importe quel contrôle préventif annuel d’un étudiant, j’avais un rendez-vous très précis « avec la psy, Mme Le Gouel- lec ». Marqué de cette façon, au crayon noir, discrè- tement : « la psy, Mme Le Gouellec ». Une note manuscrite par une main qui n’est pas la mienne. J’avais donc bien demandé de moi-même à rencontrer un psy. Ça change tout. Une vieille angoisse envahit papa. Elle l’avait effleuré dès l’instant de ma mort. Il avait cru l’éloi- gner. La revoici cette angoisse, fulgurante. Tout remonte. Explose à nouveau la certitude intime que papa porte depuis longtemps en lui comme un délire : la toute-puissance de l’inconscient. La folie du désir et de l’âme. Je vis parce que je le veux. Et donc je meurs parce que je… Le délire n’ose même pas finir la phrase. Papa s’est déjà demandé mille fois si j’étais vrai- ment mort foudroyé par la faute à pas de chance, un méchant microbe qui passerait et voilà tu es mort. N’aurais-je pas plutôt baissé la garde un instant ? 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 14 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 15 Une minute j’aurais moins désiré de vivre, et vlan ! Papa a toujours cru, voire théorisé plus ou moins clairement, qu’il lui suffirait d’un moment sans vigi- lance pour laisser gagner en lui les forces de mort. Une seconde d’inattention à la vie et hop, tout saute. La pulsion de mort, il n’y croit officiellement pas trop, mais tout de même, si, il en sait quelque chose ; il y a en nous, il y a en lui en tout cas, des forces capables de détruire la vie la plus robuste. Alors, il s’est demandé si moi aussi, ces jours-là, inconsciem- ment, plus ou moins volontairement, je n’aurais pas laissé la porte ouverte à mes propres forces de des- truction. Chaque jour de vie est pour papa comme une déci- sion de vivre, depuis aussi longtemps qu’il s’en sou- vienne. D’où sa vitalité sans doute. Maintenant que je suis mort, il crie à tout bout de champ « Vive la vie », avec un volontarisme fou. Il lui faut crier cela, « Vive la vie ! Fiat lux ! » Vieux cinglé, ça t’aide ? Chaque décès interrogerait sur ce qu’on a fait ou pas fait pour qu’il survienne ou ne survienne pas. Notre propre mort en serait le dernier exemple, irréfutable d’ailleurs. Décider sans cesse de vivre, avoir quoti- diennement à reprendre cette décision, hurler « Vive la vie » à la gueule du diable. Jusqu’au jour où l’on se laisse taire et en mourir. Papa hurle tout seul. Le rendez-vous pris avec la médecine préventive relance tous ses délires. Qu’avais-je dans la tête il y a trois semaines pour demander cet entretien et risquer la mort ? Depuis quelques jours, papa allait justement dans une direction enfin opposée, comme allégée de ses 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 15 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 16 folies. Il avait pleuré de joie en constatant sur le cadran de ma voiture que quelques heures avant ma mort, j’avais fait le plein d’essence. Plein de carburant égale plein de projets, non ? Pareil, la preuve de mon désir de vivre, il la voyait dans cet abonnement au journal Le Monde que je venais tout juste de souscrire (le premier numéro est arrivé dans la boîte aux lettres à Rennes le lendemain de ma mort). Je voulais lire Le Monde, la vie, le quotidien, j’avais donc des projets de vie, n’est-ce pas ? Je venais aussi de m’abonner à l’opéra de Rennes, tarif étudiant. On ne s’abonne pas au Monde ou à l’opéra, on ne fait pas le plein d’essence quand on veut mourir. La grande faucheuse m’était tombée dessus, c’est tout, ni papa ni moi ni personne n’y pouvait rien. La mort existait sans nous, papa était presque prêt à y croire. Et maintenant patatras, voilà tout par terre après sa lecture enfin complète du pense-bête de la médecine préventive universitaire. J’avais vraiment rendez-vous avec une psy – même son nom est marqué sur la convocation, suffisait de bien voir. Tu as trouvé, après des heures et des heures à ne pas savoir lire. Tu ne te serais pas un peu aveuglé ? Question suivante. Téléphoner au psy, mais pour dire quoi ? Pour par- ler d’hésitation à vivre etc., OK… Papa, tu veux parler de la mienne d’hésitation à vivre, ou de la tienne ? Papa tourne en rond. Sont revenus à toute vitesse ses vieux démons, les forces de vie qui défaillent. Il va appeler la psy, il va l’interroger. Évidemment, si elle sait quelque chose de mes rapports à la vie et à la mort, elle ne va rien pouvoir dire, surtout sur ce 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 16 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16 17 front-là, intime, strictement confidentiel. Bon, d’accord, elle ne va rien dire, déontologie. Mais s’il ne l’appelait pas, il ressasserait trop. Il s’agit aussi là de sa peau à lui après tout. Il décide de téléphoner dès demain matin. Papa avait avoué ses délires à Christine et Jean- Jacques le soir de ma mort. Deux médecins, Jean- Jacques et Christine, des sérieux, scientifiques et tout. Et fraternels. Il leur avait demandé en pleurant : « Ne peut-on choisir inconsciemment de mourir ? » Jean- Jacques, le voyant venir, s’était récrié que non, le microbe m’avait frappé, imparable, c’est un tueur ce microbe, un terroriste : Lion est mort, la grande cou- pure est passée, Lion n’y est pour rien, tu n’y es pour rien. Avec sa mort, notre impuissance a surgi, un point c’est tout. Christine, femme, elle est plus fine, plus près de ces sorcelleries. Elle avait entendu le doute de papa : et si j’avais laissé le microbe me tuer ? Après tout, ce microbe – Meningitis fulminans, c’est son nom –, il vit normalement chez plein de porteurs sains. Pour- quoi, soudain, là, en moi, ces jours-là, comment se fait-il qu’il ait trouvé un terrain favorable ? Qu’est-ce qui lui a permis de proliférer tout d’un coup furieu- sement et de dévaster ma vie ? Ce ne peut pas être le pur hasard. Ne serait-ce pas plutôt ma vie qui se serait abandonnée au monstre et au renoncement et à la mort ? Papa bafouillait. Ce dimanche-là, devant lui, Chris- tine s’était interrogée à voix haute sur le mystère de ces petits vieux que tu quittes un vendredi en leur disant « Bon week-end, à lundi », et qui te répondent 173057ZYF_FILS_fm9.fm Page 17 Mardi, 29. novembre 2011 4:30 16
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