JUSTE APRÈS DRESSEUSE D’OURS Les histoires brutes - Page 1 - Petite, je voulais faire dresseuse d'ours. Et puis ça m'a passé et j'ai fait docteur. Généraliste remplaçante. Mais quand même, depuis douze ans (entre la fac, l'hôpital et le cabinet), j'ai eu le temps de voir un paquet de choses absurdes, terrifiantes PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE5 (P01 ,NOIR) JADDO JUSTE APRÈS DRESSEUSE D’OURS Les histoires brutes et non romancées d’une jeune généraliste Avec une préface de Martin Winckler PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE6 (P01 ,NOIR) Ouvrage publié sous la direction de Guy Birenbaum Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou repro- duction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2011, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN : 978-2-265-09431-4 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE22 (P01 ,NOIR) Extrait de courrier : « Mais heureuse- ment, le bilan d’extension retrouve de nombreuses localisations secondaires. » TU LA SENS, MA GROSSE B… externat,urgences Externat, garde aux urgences. Mon boulot consiste grosso modo à aller voir les gens en première ligne, leur demander ce qu’ils fichent là et depuis combien de temps ils ont ça (« Oh, un moment », donc…) puis à trotter derrière de vrais médecins en blouse blanche qui viennent poser des diagnostics et demander des examens. Une femme d’une soixantaine d’années. Douleurs abdos. Antécédent d’un cancer quelconque il y a quelques années, du genre méchant et jamais tout à fait guéri. Elle s’est mise à avoir mal depuis plusieurs jours, puis de plus en plus. Elle a essayé d’éviter l’hôpital tant qu’elle a pu mais ça commence à faire vraiment trop mal. J’ai le souvenir qu’elle se tord sur son lit, et que sa peau tire vaguement sur le gris-jaune, mais c’est peut-être moi qui enjolive après toutes ces années. Comme elle va vraiment moyen, un vrai médecin m’accompagne d’emblée pour aller la voir, histoire de ne pas perdre trop de temps. Et pas n’importe quel médecin, s’il vous plaît, le chirur- gien. Histoire de perdre encore moins de temps. Prononcer 22 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE23 (P01 ,NOIR) chii-ruur-gieen. L’interne en chirurgie, en fait, mais c’est tout comme. « Bonjour, madame, je suis le chii-ruuur-gien. » Histoire de la maladie, où ça fait mal, depuis quand, depuis quand elle n’est plus allée aux toilettes, depuis quand elle a maigri, hochements de tête. Il pose ses deux mains l’une sur l’autre sur son ventre, il fait onduler ses doigts de façon super professionnelle, il y va avec méthode, cadran par cadran, les yeux levés vers le plafond comme pour y chercher l’inspiration. Soudain, son visage s’illumine. Il hésite, il vérifie, il finit par rester toujours au même endroit et on voit bien qu’il se passe quelque chose, là, sous ses mains, et ça a l’air de lui faire vachement plaisir. Il sourit, même, maintenant. Triomphant, il me dit : « Tenez, sentez, là, palpez… » Je pose mes mains, moi aussi. Parce qu’il me l’a demandé, bêtement. Parce que je ne réfléchis pas. Parce que c’est tellement surréaliste que je flotte, far far away, quelque part entre l’hébétude et l’incrédulité. Parce que je ne veux pas croire qu’il va se passer ce que je crois qu’il va se passer, et qui, évidemment, se passe : « Alors ? (sourire) Qu’est-ce que vous sentez ? » Effroyable, effroyable connard… Tu veux dire à part l’envie de disparaître ? Tu veux dire, autre chose que le désir irrépressible de te hurler ta méchanceté crasse au visage ? Tu me demandes, raclure de moisissure de chiottes à la turque, si je sens autre chose que mes poings qui fourmillent et que j’essaie d’empêcher d’atteindre ton joli sourire de dents blanches ? Je la sens, ta tumeur, enfoiré d’enfant de putain, sous la peau du ventre auquel est rattaché, un peu plus haut, si 23 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE24 (P01 ,NOIR) si, regarde bien, un torse, et oh, un cou et une tête. D’une dame. Avec des oreilles. J’ai dit « Rien ». Parce que c’est à peu près la seule chose que j’ai pensé à dire sur le moment. Et en sortant de la chambre, étouffée à moitié par mon respect idiot de la hiérarchie, à moitié par ma fierté et à moitié par ma lâcheté – ce qui fait beaucoup trop de moitiés –, j’ai dit : « Non mais j’avais senti, hein, mais bon voilà… » PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE27 (P01 ,NOIR) Mots de médecin : « Elle a pissé, Mamie ? » LE SYNDROME DE GLISSEMENT ? ATTENDEZ, JE SAVONNE LA PENTE externat,traumato Elle s’est cassé le col du fémur. Elle est tombée, toute seule chez elle, et elle est restée plusieurs heures par terre, toute seule, trop loin de son téléphone, avec seulement la peur au ventre et l’espoir que quelqu’un arrive vite. Pardon si ça fait un peu « pleurons dans les chaumières », hein, c’est juste que c’est comme ça que ça se passe dans la vraie vie. Au bloc opératoire, on l’installe sur une table, couchée sur le côté, à cheval sur une espèce de grosse bite en plas- tique blanc qui va permettre d’installer sa jambe dans la bonne position pour l’opération. Elle est complètement nue, les jambes écartées, dans l’indifférence générale des dix ou douze personnes qui vont et viennent dans la pièce, et dont les yeux médicaux sont tellement habitués à la nudité qu’ils ne la voient plus. Elle, elle n’est pas habituée. Elle est à un drap de la dignité, elle est à moitié sur sa bite blanche et à moitié sur son Alzheimer, elle hésite, et la prochaine demi-heure va lui sembler très longue. J’ai été admise au bloc, exceptionnellement, en tant qu’étudiante, en tant qu’observatrice, pour voir l’opération. 27 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE28 (P01 ,NOIR) Je suis en deuxième année, je ne sers à rien, j’encombre un peu, on m’a posée dans un coin de la pièce. À quelques mètres d’une armoire pleine de draps. Il suffirait de quelques gestes et de quelques mètres pour que j’aille couvrir la dame. Et bordel, j’en ai envie. Elle me fait de l’œil, l’armoire, elle chuchote mon nom. Et puis quelque chose me retient. Je ne sais pas quoi. Ma connerie, sans doute. Mon costume de souris. Ma blouse pas assez blanche. Je sais que ce serait, au mieux, un geste dérisoire sous l’œil goguenard de l’équipe, au pire un accident diploma- tique qu’on rapporterait à grands cris au chef de service. J’ai peur d’être ridicule. Je reste clouée sur place, en me répétant : « N’oublie pas. N’oublie pas. N’oublie pas. » Des années plus tard, parfois, je me surprends à avoir un peu oublié. Je crois que j’ai dû faire des choses du même goût, parfois, rarement, moins pire, la fatigue et les années et l’habitude aidant. J’essaie de me souvenir. PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE29 (P01 ,NOIR) Mots de patient : « Vous savez, à mon âge… Mourir de ça ou d’autre chose… » FLOTTEMENT internat,urgences Elle a 96 ans. Elle pèse 36 kg. Envoyée aux urgences par sa maison de retraite, pour des douleurs abdominales sur « constipation opiniâtre ». On dirait une grand-mère de livre, une grand-mère de film. Les cheveux très blancs, encore longs. Toute petite, toute frêle ; un filigrane. Elle parle d’une voix douce, voilée, lointaine. Souriante, malgré tout. On dirait qu’elle abrite un espace-temps parallèle où tout s’écoule plus doucement. Tout en elle flotte. Sa voix flotte, son corps flotte au milieu d’une peau trop grande pour elle, son existence même semble flotter quelque part entre ici et ailleurs. Rien de parcheminé, dans sa peau ; rien de sec, rien de cassant. Ratatinée, sa peau. Fripée, plissée comme un trop grand morceau de cuir souple qu’on aurait replié autour d’un corps devenu trop petit. On suit ses os des yeux, et, la main sur son ventre, on plonge au cœur des viscères. Il n’y a rien entre ses intestins et ma main, rien que sa peau trop fine. 29 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-20/9/2011 13H25--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/JUSTE-AP/TEXTE.714-PAGE30 (P01 ,NOIR) Je passe trente minutes, au moins, à extraire ses selles à la main. C’est incroyable qu’un aussi petit bout de femme puisse contenir autant de merde. Je lui fais super mal. Elle pleure comme elle parle : voilé, lointain. Elle me dit merci, parce qu’elle a moins mal quand j’ai fini. Ce n’est pas qu’elle soit SI constipée, je ne vois tout simplement pas avec quelle force et quels muscles elle pourrait faire le simple effort de pousser pour sortir tout ça elle-même. Elle n’est malade de rien, au siècle où on doit forcé- ment être malade de quelque chose. Même les chiffres, les implacables chiffres qui prou- vent noir sur blanc une maladie bien nette et sans bavure, même les chiffres ne parviennent pas à trouver de quoi elle meurt. Ses reins fonctionnent, son cœur fonctionne, sa tête fonctionne. Et pourtant elle meurt. Au ralenti. En flottant. Comme une chandelle qui s’éteint tout doucement. Elle meurt de rien. Elle meurt de tout. Elle meurt de la vie. Ça arrive encore.
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