Lire un extrait de Au pays de Dieu de Douglas Kennedy - Page 1 - Titre original : IN GOD’S COUNTRY : Travels in the Bible Belt, USA, publié par Unwin Hyman 1989. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2º et 3º a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collec- tive » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti- tuerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Douglas Kennedy 1989, 1996. Tous droits réservés. Belfond 2004 pour la traduction française. ISBN 2-266-15464-8 À mes parents, Thomas et Lois Kennedy, à Grace Carley, comme d’habitude, et à la mémoire de mon grand-père, Milton Braun (1895-1983), un New-Yorkais qui s’est souvent rendu dans le Sud. Avant-propos à l’édition française de 2004 SI VOUS VOULEZ BIEN, je vais vous raconter l’histoire de Timothy. Il y a trente ans, quand je l’ai rencontré alors que nous commencions tous deux l’université en Nouvelle-Angleterre, c’était un jacobin impénitent, un gauchiste patenté aux vues politiques en tout point radi- cales. Du haut de ses dix-huit ans, il possédait déjà à la perfection le jargon militant en vogue à cette époque où chacun était jugé selon ses « opinions ». Il était capable de disserter avec pertinence de Marcuse et des marxistes révisionnistes de l’École de Francfort, portait aux nues Daniel Cohn-Bendit et ses comparses soixante-huitards, avait pris part à toutes les manifestations contre la guerre du Vietnam. Il avait même passé un été à travailler aux côtés d’immigrés surexploités par les magnats de l’agri- culture en Californie. En écoutant ses savantes diatribes, qui tournaient invariablement à une critique en règle de l’impérialisme américain, j’étais impressionné, à un point qui me surprenait moi-même, par sa précoce érudition comme par l’intensité de son engagement vis-à-vis des grandes tendances géopolitiques de la période. C’est que sa détermination et son radicalisme faisaient ressortir mon propre silence dans les débats de 9 cette décennie, pourtant particulièrement surchauffée, de l’histoire de l’Amérique. Bien entendu, je vomissais notre Président du moment, un certain Richard Nixon, tout comme j’étais profondément opposé à la poursuite de notre démente intervention armée dans le Sud-Est asiatique. Mais je n’osais pas m’aventurer sur le terrain de l’expression politique, préférant me réfugier dans des salles de cinéma où je pouvais goûter les toutes dernières productions de la « nouvelle vague » euro- péenne et les classiques du film noir des années 1940. Ou bien je passais des nuits blanches à écouter Thelo- nious Monk et à fumer des joints tout en émettant des avis définitifs en compagnie d’intellectuels à la manque dans mon genre, si possible de sexe féminin – avec une préférence marquée pour le style poétesses ratées et guettées par une dépression nerveuse prématurée, car j’avais un net penchant pour les femmes compliquées, en ce temps-là… Comparé à Timothy, j’étais l’archétype de l’hédo- niste du début des années 1970, le « cultureux » capable de gloser sur Jean-Luc Godard et John Coltrane mais ignorant tout des réalités du monde au-delà de la côte Est des États-Unis. Même si nous étions de bons amis, Timothy ne manquait pas de me faire comprendre qu’il désapprouvait mon apathie politique. Pour lui, quiconque n’avait pas de convictions fermement établies et proclamées se dérobait aux responsabilités de l’existence. Au fil de nos études, nos relations se sont faites plus épisodiques, puis chacun est parti de son côté. Expatrié à Dublin, j’ai travaillé dans le théâtre, avant de commencer à me risquer sur le terrain de l’écriture. Timothy, quant à lui, s’est installé à Los Angeles, mais au lieu de poursuivre un doctorat en sciences politiques ou d’aller se mettre au service des sandinistes au 10 Nicaragua, il est devenu, à ma grande surprise, un simple homme d’affaires, attaché au service marketing d’une société qui vendait des programmes d’épanouis- sement personnel à travers la planète. Cette dernière information, je la tenais d’un ancien camarade de fac que nous avions en commun, Charlie, et qui était resté en contact avec lui. Quand j’ai exprimé ma stupéfaction à la nouvelle que notre ancien marxiste s’était trans- formé en représentant de commerce du « développe- ment positif », Charlie a ajouté : « Et pire que ça, encore : il a trouvé Dieu. » Mon étonnement n’en a été que plus vif, naturelle- ment. Mais, passé l’incrédulité initiale, je me suis senti intrigué, aussi. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser un garçon comme lui dans la foi religieuse ? La question me trottait dans la tête. J’ai donc profité de l’un de mes voyages à L.A. pour l’appeler à son bureau. Il s’est montré des plus affables, exprimant sa joie de renouer des relations, et a proposé que nous déjeunions ensemble le lendemain. Nous nous sommes retrouvés dans un restaurant chic, à Santa Monica. Plus de douze ans s’étaient écoulés depuis notre dernière rencontre, mais le temps ne l’avait pratiquement pas marqué. Il avait cependant troqué ses éternels jean et blouson de cuir contre un costume sobre de bonne coupe. J’ai aussi remarqué une coûteuse montre suisse à son poignet et une alliance en or à la main gauche. M’accueillant avec un énorme sourire, il m’a gratifié d’une brève accolade d’ancien copain de classe. « Quel plaisir de te voir, Douglas ! » Il ne m’a fallu que trois ou quatre minutes pour me rendre compte que le Timothy que j’avais devant moi était passé maître dans l’art de la persuasion. Il m’a parlé avec enthousiasme des manuels d’initiation 11 à « l’affirmation de soi » qu’il vendait dans le monde entier avec un zèle de missionnaire, et du remarquable « impact » qu’ils avaient sur la vie de leurs lecteurs. Je l’écoutais, fasciné : lui qui avait jadis professé que le marxisme démocratique était l’instrument indispen- sable au progrès social, défendait désormais avec la même ferveur l’idéologie mercantiliste ! Comme je lui demandais des nouvelles de celle qui était devenue son épouse quelques années plus tôt, il a sorti son portefeuille pour me montrer des photos d’une femme d’apparence casanière, habillée avec la neutralité asexuée qu’affectionne une certaine catégorie de banlieusardes américaines : pantalon de toile informe et polo en nylon blanc. À la façon dont il évoquait leur mariage, il ressortait que Timothy était totalement envoûté par Jean. Entre autres mérites, cette dernière en avait un particulièrement important : « C’est elle qui m’a ramené à Jésus. » C’est ainsi qu’il l’a formulé, mot pour mot, et même si je savais qu’il avait « viré religieux », j’ai été désar- çonné par cette déclaration. M’étant ressaisi, je l’ai invité par politesse à me raconter sa spectaculaire conversion. Très vite, j’ai discerné qu’il n’avait pas tant découvert une nouvelle « cause » à défendre que choisi une existence qui lui convenait parfaitement. « Je sais que la foi est difficile à concevoir pour un non-croyant, m’a-t-il déclaré. Ce que tu dois comprendre, c’est que lorsqu’on s’est retrouvé face à face avec la “vérité divine”, il n’y a pas de retour en arrière. Accepter cette Vérité, et reconnaître que Jésus est notre Seigneur et notre Sauveur, c’est l’engagement le plus profond qu’on puisse prendre. Quand tu franchis ce pas, tu gagnes la bénédiction de la vie éternelle mais ton existence dans 12 ce monde est transformée aussi. C’est vraiment quelque chose de merveilleux, Douglas ! » Je n’en étais pas si sûr, pour ma part, et donc je lui ai expliqué que, pour moi, le doute était une composante essentielle de la nature humaine. « Les certitudes, ça me fait peur », ai-je avancé, ce qui m’a valu un autre de ses sourires resplendissants : « C’est parce que tu n’es pas encore parvenu à la Vérité. — Et en admettant que je n’aie pas envie de la connaître ? — Ah, mon cher… mais tout le monde doit la connaître ! » Ce dernier commentaire révélait une certaine rigidité de pensée, pour ne pas dire plus. Ayant trouvé la Voie, il était convaincu que cela m’arriverait aussi avant la fin de mon existence terrestre, et ce, même si je n’admettais pas l’omniscience divine pour l’instant. Avec l’insis- tance du prosélyte, il a continué, décrivant la relation personnelle qu’il entretenait avec le Christ, citant ses passages de la Bible favoris et soulignant qu’il était de son devoir d’entraîner de nouvelles âmes vers Dieu. Même s’il n’avait bien sûr pas l’intention de « secourir » un vieux copain au cours d’un déjeuner… « N’essaie surtout pas, l’ai-je prévenu d’un ton amusé, mais sans appel. Je suis cent pour cent athée. » Encore un sourire compréhensif, et : « Je l’étais, moi aussi. » J’ai évidemment cherché à savoir ce qui avait présidé à son illumination. Une crise personnelle ? Une tragédie survenue dans sa vie ? Ou bien un besoin irrépressible de… « De vérité ? a-t-il complété pour moi. Oui, c’était ce que je cherchais, en effet. Et je l’ai trouvé. C’est quelque chose de très puissant, Douglas : trouver la Vérité ! » Par-devers moi, je n’ai pu que penser : Seule- ment si on en a besoin… 13 La conversation que je viens d’évoquer remonte au début de l’hiver 1987. Je vivais alors à Dublin mais j’étais revenu aux États-Unis pour voir des amis et effec- tuer un reportage, commande d’un magazine londonien, sur la campagne présidentielle de Pat Robertson, un animateur de programmes télé pieux – ce qu’il est convenu d’appeler un « télévangéliste » – qui briguait la nomination aux primaires du parti républicain. Bien qu’il n’ait aucune chance de l’emporter, il utilisait cette tribune pour propager à travers le pays son message de conservateur chrétien. Après Los Angeles, je suis donc revenu sur la côte Est pour partir dans le New Hampshire, où je devais observer ce fondamentaliste distingué prendre des bains de foule et appeler l’Amérique à revenir dans le giron du Christ. À cette époque, Ronald Reagan était encore au pouvoir, et même si en privé il était plutôt du genre agnostique, il avait assidûment courtisé la droite chré- tienne pour parvenir à la Maison-Blanche, tout en main- tenant un équilibre astucieux entre son soutien proclamé aux thèses des conservateurs religieux et un certain « laissez-faire » vis-à-vis des questions susceptibles de diviser la société américaine. Le droit à l’avortement, par exemple, que la droite chrétienne abomine mais que la majeure partie des Républicains modérés considèrent comme une liberté inaliénable. En suivant brièvement la caravane électorale de Pat Robertson, j’ai pu constater que sa notoriété d’homme de télévision drainait des foules assez nombreuses à ses apparitions publiques. Et le soir, dans ma chambre d’hôtel, j’ai aussi remarqué qu’il existait désormais tout un tas d’émissions chrétiennes sur les chaînes câblées. Cette découverte ne m’a surpris qu’à moitié : bien qu’ayant grandi à New York, foyer de laïcité et de 14 scepticisme ironique, j’ai toujours eu conscience que les États-Unis demeuraient un pays plutôt croyant, ce qui est en accord avec sa naissance même, vécue comme une expérience religieuse. À l’instar de tous les Américains, cependant, j’ai appris à l’école que la plus stricte séparation de l’Église et de l’État était l’un des principes indiscutables de notre Constitution. Je n’ignorais pas non plus qu’il y avait eu dans notre courte histoire nationale quelques tentatives d’incursion des milieux conservateurs chrétiens dans les affaires publiques : ainsi le tumulte autour du procès de John Thomas Scopes, cet enseignant du Tennessee traîné devant la justice en 1925 pour avoir enseigné la théorie de l’évolution de Charles Darwin à ses inno- cents et malléables élèves. En général, pourtant, les tenants de la laïcité ont toujours eu le dernier mot. Ou du moins était-ce le cas il y a vingt ans encore, jusqu’au moment où la droite religieuse américaine a commencé à se manifester en tant que force politique à part entière. Initialement publié en 1989, le voyage « au pays de Dieu » dont est issu le présent livre est le fruit de l’intérêt et, disons-le, de l’inquiétude que m’a inspirés la montée de la religiosité aux États-Unis. En le relisant il y a peu, j’ai notamment été frappé de me rendre compte que le territoire que je décrivais alors, cette aire géogra- phique du Sud profond que l’on appelle la « Ceinture de la Bible », restait pour moi aussi étrange et étranger qu’il y avait quinze ans, quand je l’avais traversé. L’autre constat, bien plus troublant, a été que cette culture « néochrétienne » découverte à la faveur de mon enquête s’était considérablement étendue depuis sa première parution. À ce propos, il n’aura échappé à personne que l’actuel locataire de la Maison-Blanche, un certain George W. 15 Bush, est un évangéliste dont la vision totalement mani- chéenne du monde semble parfois tout droit sortie de l’Ancien Testament : le Bien s’y oppose au Mal, le premier étant toujours, toujours représenté par les États-Unis d’Amérique, l’arpent favori du bon Dieu. Il est également notable que le ministre de la Justice choisi par Bush, John Ashcroft, professe des convictions reli- gieuses en regard desquelles le Président paraîtrait presque un agnostique, en comparaison, et qu’il ouvre chaque journée de travail par une prière collective avec ses collaborateurs. Mais c’est aussi l’ensemble de l’électorat américain qui se montre encore plus religieux, tendance amplifiée par les attentats du 11 septembre 2001, lorsque le terro- risme international est passé à l’attaque sur le sol améri- cain, mettant le pays en état de choc. Depuis ce trauma- tisme, le nombre d’Américains affirmant croire en l’existence de l’enfer – et par ce terme je n’évoque pas quelque concept existentialiste, non, j’entends un vrai brasier engouffrant les pécheurs et les damnés – atteint presque soixante-dix pour cent de la population adulte. Précisons néanmoins que seules cinq pour cent des personnes convaincues de la réalité infernale, selon ce sondage récemment publié par le Guardian de Londres, estiment qu’elles y finiront elles-mêmes… Même si les statistiques ne donnent jamais un tableau sociopolitique entièrement fiable, il est également utile de rappeler que quatre-vingts pour cent des Américains adultes croient en Dieu, et quelque quarante pour cent aux anges. Tout cela doit être resitué dans la période actuelle. Le monde occidental traverse une nouvelle fois une ère de stabilité économique dans laquelle la consomma- tion est devenue l’activité sociale par excellence. Le 16
Lire un extrait de Au pays de Dieu de Douglas Kennedy - Page 1
Lire un extrait de Au pays de Dieu de Douglas Kennedy - Page 2
wobook