Lire un extrait de La femme du Ve de Douglas Kennedy - Page 1 - Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.þ122-5, 2o et 3o a), d’une part, que les «þcopies ou reproductions stricte- ment réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collectiveþ» et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, «þtoute représentation ou reproduction inté- grale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illiciteþ» (art. L.þ122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti- tuerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L.þ335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Douglas Kennedy 2007. Tous droits réservés. Et pour la traduction française © Belfond, un département de place des éditeurs, 2007 ISBN 978-2-266-17976-8 Titre originalþ: THE WOMAN IN THE FIFTH publié par Hutchinson, Londres. 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 6 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 À Frank Kelcz 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 7 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 Tout ce qu’elle avait dit au commissaire était vrai, mais il arrive que rien ne soit plus faux que la vérité. Georges SIMENON, La Fuite de monsieur Monde 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 9 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 11 1 C’EST ARRIVÉ L’ANNÉE OÙ MON EXISTENCE S’EST ÉCROU- LÉE. L’année où je suis venu vivre à Paris. J’avais débarqué quelques jours après Noël, par un matin gris et humide. Le ciel avait une couleur de craie sale et la pluie était une brume envahissante lorsque mon avion s’était posé, à l’aube. Je n’avais pas fermé l’œil durant toutes ces longues heures au-dessus de l’Atlantique, un épisode insomniaque qui venait s’ajou- ter à la succession de nuits sans sommeil par laquelle je venais de passer. En retrouvant la terre ferme, j’ai soudain basculé dans un état de désarroi complet, et j’ai perdu tous mes moyens devant le flic du contrôle des passeports qui me demandait combien de temps je comptais rester en France. —þJ’sais pas exactement, ai-je marmonné sans réfléchir. Il m’a observé avec d’autant plus d’attention que je m’étais exprimé en français. —þQuoi, vous savez pasþ? —þQuinze jours, me suis-je hâté de lancer. —þVous avez un billet de retour pour les États-Unisþ? – J’ai hoché la tête. – Montrez-le-moi, s’il vous plaît. Je le lui ai tendu. Il a cherché des yeux la date de mon vol dans l’autre sensþ: 10þjanvier. 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 11 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 12 —þComment pouvez-vous ne pas savoir, puisque vous avez une preuveþ? —þJ’ai répondu bêtement, ai-je dit d’un ton penaud. —þOuais… Le tampon s’est abattu sur mon passeport, qu’il a poussé vers moi sans un mot de plus avant de faire signe au voyageur suivant d’avancer. Il en avait ter- miné avec moi. Je me suis dirigé vers le tapis à bagages en me mau- dissant d’avoir attiré une attention officielle sur le flou de mes intentions. J’avais dit la vérité, pourtantþ: j’ignorais combien de temps j’allais rester en France. Mon billet d’avion, acheté à la dernière minute sur un site Internet qui offrait des vols bon marché pour un séjour de deux semaines, finirait à la poubelle dès que la date du 10 janvier serait passée. Je ne prévoyais pas de retourner aux États-Unis avant longtemps, très longtemps. «þComment pouvez-vous ne pas savoir, puisque vous avez une preuveþ?þ» Et depuis quand une preuve offre-t-elle la moindre certitudeþ? Après avoir récupéré ma valise, j’ai résisté à la ten- tation de me payer un taxi jusqu’à Paris, mon budget trop serré excluant ce genre d’extravagance. Je me suis donc rabattu sur le RER, à sept euros le ticket aller simple. Le wagon était sale, le plancher couvert de détritus, les sièges tout collants sentaient la bière répandue la nuit précédente. Pour arriver dans la capi- tale, il fallait traverser une série de banlieues indus- trielles sinistres hérissées de tours HLM décrépites. J’ai fermé les yeux et je me suis assoupi pour me réveiller en sursaut quand la rame s’est arrêtée gare du Nord. Suivant les instructions que l’hôtel m’avait envoyées par e-mail, j’ai changé de quai et j’ai pris le métro pour un trajet interminable jusqu’à la station qui 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 12 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 13 répond au nom délicieusement aromatique de «þJas- minþ». Je suis ressorti dans le matin cafardeux, traînant ma valise à roulettes dans une longue rue étroite. La pluie s’acharnait sur la ville, maintenant. La tête baissée, j’ai hâté le pas en m’engageant sur la gauche, rue La Fon- taine, puis à droite, rue François Millet. L’hôtel – le Select – était à l’autre bout. Il m’avait été recommandé par un collègue du modeste campus où j’enseignais dans le temps… Le seul qui acceptait encore de m’adresser la parole. Il m’avait assuré que le Select était un établissement sans prétention, propre et bon marché. Ce qu’il ne m’avait pas dit, c’est que l’employé qui serait de service à la réception le matin de mon arrivée serait un tel connard. —þBonjour. Je suis Harry Ricks, j’ai une réservation pour… —þSept jours, a-t-il complété, en levant les yeux de son écran d’ordinateur, avant d’ajouter avec un débit tellement rapide que je n’ai pas saisi ce qu’il m’a ditþ: La chambre ne sera pas prête avant quinze heures. —þDésolé mais, euh… je n’ai pas compris… —þRevenez à quinze heures pour avoir la clé, a-t-il articulé plus lentement, mais d’une voix très forte, comme s’il avait affaire à un malentendant. —þMais c’est… dans longtemps, ai-je protesté. —þLes chambres sont libres à quinze heures, a-t-il déclaré en désignant un écriteau qui confirmait ses dires, à côté d’un tableau de clés, toutes accrochées à leurs places respectives, sauf deux. —þAllons, vous avez certainement au moins une chambre déjà prêteþ! ai-je insisté. – Sans ouvrir la bou- che, il a montré à nouveau le panneau. – Vous voulez me faire croire qu’il n’y en a pas une seule de libre là, maintenantþ? 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 13 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 14 —þCe que je vous dis, c’est que les chambres sont libres à quinze heures. —þEt moi, je vous dis que je suis mort de fatigue, et que ce serait vraiment aimable à vous de… —þCe n’est pas moi qui ai fait le règlement. Laissez vos bagages et revenez à quinze heures. —þS’il vous plaît, soyez raisonnable. Il a haussé les épaules tandis qu’une vague ébauche de sourire apparaissait sur ses lèvres. À ce moment, le téléphone s’est mis à sonner. Il a décroché, ce qui lui a donné l’occasion de me tourner carrément le dos. —þJe crois que je vais trouver un autre hôtel, ai-je annoncé à la cantonade. Il s’est interrompu pour me jeter par-dessus son épauleþ: —þVous devez quand même payer la première nuit. Les réservations doivent être annulées vingt-quatre heures à l’avance. Un autre sourire faux derche, que j’ai bien eu envie d’effacer d’un coup de poing. —þOù est-ce que je peux mettre ma valiseþ? —þLà-bas, a-t-il soufflé en indiquant une porte un peu plus loin. Je suis allé dans le cagibi et j’y ai également déposé le sac à dos que je portais à l’épaule. —þJe laisse aussi mon ordinateur portable, donc vous voudrez bien… —þIl ne risque rien. Revenez à quinze heures, mon- sieur. —þEt je vais où, en attendantþ? —þAucune idée. Et il a repris sa conversation téléphonique. À huit heures et quelques du matin, un dimanche de fin décembre, Paris n’offre pas beaucoup de distrac- tions. J’ai arpenté la rue La Fontaine, à la recherche d’un café ouvert. Ils avaient tous leur rideau de fer 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 14 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 15 baissé, certains avec une pancarte laconique accrochée à la devantureþ: «þFermeture pour Noëlþ». Le quartier était avant tout résidentielþ: un alignement d’immeu- bles anciens et cossus, parfois séparés par d’autres plus récents, typiques de la brutalité architecturale des années soixante-dix, mais ceux-là aussi exhalaient la richesse, de même que les rares voitures garées le long des trottoirs, des modèles de luxe pour la plupart. Une preuve supplémentaire d’opulence et du manque d’ani- mation du coin à cette heure de la journée. La pluie s’était réduite à une bruine insistante. Comme je n’avais pas de parapluie, je me suis dépêché de retourner à la station de métro, où j’ai acheté un ticket et sauté dans la première rame, ne sachant pas vraiment dans quelle direction j’allais. Ce n’était que mon deuxième voyage à Paris, après tout. Le premier remontait au milieu des années quatre-vingt, l’été précédant mon entrée à l’université. Pendant cette semaine dans un hôtel modeste, à deux pas du boule- vard Saint-Michel, j’avais écumé tous les cinémas du Quartier Latin. Je me souvenais d’un petit café, Le Reflet, situé en face de deux salles art et essai dans une ruelle, la rue… le nom ne me revenait pas. Peu importe. L’endroit était sans prétentions, et je me sou- venais vaguement qu’il était toujours ouvert à l’heure du petit déjeuner… Après avoir rapidement consulté la carte du réseau au-dessus des portes coulissantes du wagon, j’ai changé à Michel-Ange-Molitor et moins d’une demi- heure plus tard j’ai émergé à l’air libre à la station à Cluny-La Sorbonne. Même si plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis ma dernière incursion dans les parages, je n’oublie pas le chemin qui mène à un cinéma et donc, suivant mon instinct, j’ai remonté le boulevard Saint-Michel jusqu’à la rue des Écoles. La devanture du Champo annonçait deux festivals, Vittorio De Sica 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 15 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 16 et Douglas Sirk, et je n’ai pas pu m’empêcher de sou- rire. En m’approchant de ses grilles fermées, j’ai jeté un coup d’œil à l’étroite artère qui faisait angle… Rue Champollion, bien sûrþ! Un peu plus haut, en suivant le trottoir mouillé, j’ai retrouvé deux autres salles de cinéma. «þTout n’a pas changé, il y a encore de l’espoirþ», me suis-je dit. Mais à neuf heures du matin, ils n’étaient pas ouverts et Le Reflet non plusþ: «þFer- meture pour Noëlþ». Revenu sur le boulevard Saint-Michel, j’ai commencé à marcher en direction de la Seine. Paris, en ces lende- mains de fête, était complètement mort. Les seuls endroits ouverts étaient les fast-foods qui avaient désormais envahi la zone, leurs néons agressifs macu- lant les façades harmonieuses. J’aurais tout donné pour échapper au crachin, mais je ne pouvais me résoudre à passer mes premières heures de retour en France réfu- gié dans un McDonald’s, si bien que j’ai continué à marcher jusqu’à trouver un café digne de ce nom et prêt à m’accueillir. Ce fut Le Départ, sur un quai de la Seine. Avant d’y entrer, j’ai cependant pris le temps de m’arrêter à un kiosque à journaux pour faire l’emplette du Pariscope, cette bible du cinéphile parisien que j’avais découverte lors de mon premier séjour. Dans la salle déserte, j’ai choisi une table près d’une baie vitrée, commandé un thé pour combattre le froid qui montait en moi, puis j’ai ouvert le Pariscope et entrepris d’éplucher la liste des cinémas, décidé à m’organiser une semaine de bons films. Alors que je notais mentalement la rétrospective John Ford à l’Action Écoles, et le cycle complet des Ealing Come- dies au Reflet Médicis, j’ai éprouvé une sensation qui m’était devenue étrangère depuis des moisþ: le plaisir. Un bref rappel de ce que pouvait être la vie sans… eh bien, sans tout ce qui me l’avait gâchée depuis… et, 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 16 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10 17 sans avoir à repenser à… mais non, pas question de retourner sur ce terrain. Pas aujourd’hui, en tout cas. J’ai sorti de ma poche un calepin et mon stylo- plume, un superbe Parker rouge, une véritable pièce de collection datant des années vingt. Le cadeau pour mes quarante ans, deux ans auparavant, offert par ma femme, du temps où elle l’était encore. Après avoir retiré le capuchon, j’ai entrepris de griffonner un emploi du temps, le brouillon de mes six prochains jours à Parisþ: les matins consacrés à organiser ma vie ici et le reste de la journée dans les salles obscures, captivé par des ombres animées. «þQu’est-ce qu’une salle de cinéma a de plus fasci- nant, pour la plupart des gensþ?þ» C’était une question que j’aimais poser en début d’année à mes étudiants, dans le temps. «þSerait-ce qu’il s’agit d’un lieu exté- rieur à la vie qui offre, paradoxalement, une imitation de la vieþ? Et dans ce cas, n’est-ce pas une cachette dans laquelle on ne peut pas vraiment se dissimuler, puisque c’est précisément le monde auquel on veut échapper que l’on a devant les yeuxþ?þ» Le hic, c’est que la fuite est toujours séduisante et que l’on essaie, encore et encore. Et c’est ainsi qu’un quidam peut sau- ter dans un avion pour Paris sur un coup de tête, pen- sant fuir les ruines qu’il a laissées derrière lui… J’ai siroté le contenu de ma théière pendant une heure, me contentant de secouer la tête quand le ser- veur s’approchait de temps à autre pour me demander si je désirais autre chose. La dernière tasse était froide, amère. Rien ne m’aurait empêché de traîner toute la matinée à la même place sans que personne n’y trouve à redire – d’autant que j’étais toujours l’unique client de l’établissement –, rien, sinon l’impression d’être un minable complet. J’ai jeté un coup d’œil par la vitre. Il pleuvait tou- jours. À ma montre, il restait cinq heures avant que je 129009MUB_FEMME_mep.fm Page 17 Mardi, 22. juillet 2008 10:01 10
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