Lire un extrait du Dieu de New York - L. Faye - Page 1 - Lire un extrait du Dieu de New York, de Lyndsay Faye LYNDSAY FAYE LE DIEU DE NEW YORK Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau Titre original : The Gods of Gotham Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2012 Lyndsay Faye. Tous droits réservés. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN 978-2-265-09444-4 À l’été 1845, après des années de débat politique passionné, la ville de New York se dota enfin d’un département de police. La pomme de terre, culture dont on sait qu’elle fournit toujours une nourriture abondante même sur des terres pauvres et restreintes, constituait depuis fort longtemps l’alimentation de base des paysans irlandais. Au printemps 1844, le Gardeners’ Chronicle and Agricul- tural Gazette s’alarma de l’apparition d’une maladie « appartenant à la catégorie des moisissures », qui dévastait les récoltes. D’après ce magazine, on ignorait à la fois l’origine et le traitement de cette infestation. Ces deux événements concomitants allaient trans- former à jamais la face de New York. George Washington Matsell, The Secret Language of Crime : Vocabulum or the Rogue’s Lexicon (G. W. Matsell & Co., 1859). L’HÉRITAGE DES PÈLERINS Ces hommes audacieux, ces douces épouses, d’où vien- nent-ils donc ? Pourquoi renoncent-ils aux tendres liens avec leurs proches et leur patrie ? C’est le Ciel qui leur assigne cette noble mission, le devoir de libérer leur âme ; Ils ne viennent pas seulement pour eux, ils viennent pour tous les hommes ; Jusqu’à l’empire de l’Ouest, ils apportent ce glorieux butin, « Une Église sans évêque ; un État sans roi ». Alors, Princes, Prélats, n’espérez plus les plier à votre volonté, La dévotion enflamme leur cœur, la liberté leur montre la voie, Et leur esprit courageux estime qu’il vaudrait mieux ne pas vivre Que de courber l’échine sous le joug du tyran, où l’âme n’est pas libre ; Aussi, malgré les vagues de l’hiver, ces exilés viennent ici nous apporter « Une Église sans évêque ; un État sans roi ». Hymne chanté après une lecture au Tabernacle, New York, 1843. PROLOGUE Voilà comment j’ai commencé mon rapport initial, à mon bureau du Tombeau : Dans la nuit du 21 août 1845, une enfant s’est enfuie. Parmi toutes les tâches sordides qui échoient aux membres de la police de New York, vous n’allez pas me croire, mais celle que j’exècre le plus, c’est la pape- rasse. Si, si, je vous assure. Ça me donne la chair de poule rien que d’y penser. Un rapport de police doit se lire ainsi : « X a tué Y avec un Z. » Mais les faits sans les motifs, sans l’histoire, ce sont des panneaux de signalisation dont on aurait retiré les lettres. Aussi dépourvu de sens que des pierres tombales vierges. Et je ne supporte pas de réduire une existence à quelques statistiques élémen- taires. La prise de notes me donne la migraine comme un mauvais rhum de Nouvelle-Angleterre. Dans la transcription objective des données, il n’y a pas la place d’expliquer pourquoi les gens se livrent à la violence – que ce soit par amour ou par haine, pour se défendre ou par appât du gain. Ou à cause de Dieu, comme 15 dans le cas présent, bien que je ne pense pas que le Seigneur en ait été très content. Si seulement Il a vu ce qui s’est passé. Moi, j’en ai été témoin, et ça ne m’a pas beaucoup plu. Prenons un exemple. Voilà à quoi ressemblerait un épisode de mon enfance si je le racontais dans le style du rapport de police : En octobre 1826, dans le hameau de Greenwich Village, un incendie s’est déclaré dans une étable attenante à la maison de Timothy Wilde, de son frère aîné Valentin Wilde et de leurs parents, Henry et Sarah ; bien que le feu ait démarré en douceur, les deux adultes ont trouvé la mort quand le sinistre s’est propagé au reste du bâtiment, suite à une explosion de kérosène. Timothy Wilde, c’est moi, et laissez-moi vous le dire, ça ne vous renseigne en rien sur mon compte. Que dalle. Toute ma vie, j’ai fait du dessin au fusain, pour m’occuper les mains, pour desserrer l’étau qui étreint ma poitrine. Une feuille de papier d’emballage montrant une maison éventrée, au squelette noirci, vous en apprendrait plus sur moi que cette simple phrase. Toutefois, mes rapports sur les crimes et délits s’améliorent à présent que je porte mon étoile de poli- cier. Et Dieu fait tant de victimes par le biais des conflits locaux. Il fut un temps, j’imagine, où se dire catholique signifiait laisser l’empreinte de votre botte sur le cou des protestants, mais le passage des siècles et la traversée d’un aussi vaste océan aurait dû diluer ce genre d’inimitiés – si la chose est possible. Hélas non, et me voilà assis, aujourd’hui, à rédiger un rapport sur des faits terribles. Tous ces enfants, et pas seulement les enfants, mais aussi les Irlandais et les Américains adultes, et je ne sais qui encore, qui ont eu le malheur de se trouver pris entre deux feux : j’espère juste que ce 16 rapport aura au minimum la vertu de préserver leur mémoire. Quand j’aurai noirci assez de pages, les écor- chures laissées par les détails seront, je l’espère, un peu moins douloureuses. Je pensais déjà que les odeurs boisées du mois d’octobre, la manière subtile dont le vent s’engouffre dans les manches de mon manteau, auraient contribué à effacer les cauchemars de ce mois d’août. Je me trompais. Mais j’ai commis des erreurs plus graves. Voilà comment tout a commencé. À présent que la fillette en question est en sécurité, je peux écrire cette histoire en tant qu’homme et pas seulement en tant que flic. Dans la nuit du 21 août 1845, une enfant s’est enfuie. La petite était âgée de dix ans, pesait 28 kilos et elle était vêtue d’une chemise de nuit raffinée, au col ourlé avec soin d’une bande de dentelle. Ses boucles auburn étaient ramenées en chignon lâche sur le sommet de son crâne. Ce soir-là, la brise tiède qui entrait par la fenêtre ouverte lui caressait l’épaule, là où sa chemise avait glissé. Elle se tenait pieds nus sur le plancher. Soudain, elle s’est demandé s’il n’y avait pas quelque part dans le mur de sa chambre un petit trou aménagé pour l’observer. Aucun des garçons ni des filles n’en avait jamais trouvé, mais c’était tout à fait le genre de choses dont l’autre était capable. Ce soir-là, chaque souffle d’air était tel un soupir sur sa peau, qui faisait de ses gestes un mol élan liquide. Pour s’évader, elle a noué trois bas de dame qu’elle a fixés aux volets d’acier. Puis elle a soulevé sa chemise de nuit trempée. Elle lui collait à la peau et ça lui donnait la chair de poule. Elle est passée par la fenêtre sans regarder, en s’accrochant aux bas, puis s’est laissée glisser le long de cette corde de fortune sous 17 la caresse de la brise d’été, avant d’atterrir sur un tonneau de bière vide. Elle a quitté Greene Street en empruntant Prince Street, puis est tombée sur le flot bouillonnant de Broadway. En chemise de nuit, elle suivait l’ombre des murs comme un fil d’Ariane. Vers 10 heures du soir, sur Broadway, tout devient flou. La fillette bravait un torrent de soie. Des messieurs désinvoltes en gilet de velours noir se précipitaient dans des établissements couverts de miroirs du sol au plafond. Des portiers, politiciens, négociants, un groupe de crieurs de jour- naux, cigare éteint vissé entre leurs lèvres roses. Mille paires évanescentes d’yeux aux aguets. Mille façons de se faire prendre. Et à l’heure où le soleil se couche, le fragile maillage féminin s’étend jusqu’au moindre recoin : putains aux gorges blanches, le teint désespé- rément blême malgré le rouge, regroupées par cinq ou six, alliances formées dans les bordels, par le fait qu’elles arborent des diamants, ou bien ne peuvent s’offrir que de misérables répliques jaunissantes et craquelées. La petite fille a su faire instantanément la distinction entre les dames et les filles des rues, même parmi les plus riches et florissantes. Dès qu’elle a aperçu une brèche dans le flot inces- sant des voitures et des chevaux luisants, elle s’y est engouffrée comme un papillon de nuit sortant de l’ombre, regrettant de ne pas être invisible pour traverser la grande artère. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la crasse visqueuse, semblable à du goudron, qui s’accumulait au-dessus des pavés, et elle a trébuché sur un épi de maïs à demi rongé. Son cœur a bondi dans sa poitrine en un sursaut de panique. Si elle tombait, ils la verraient et tout serait terminé. Les autres gosses, ils les ont tués vite fait ou en prenant leur temps ? 18 Mais elle s’est redressée. Les lumières des voitures réverbérées sur mille plaques de verre étaient à présent derrière elle, et elle filait à nouveau. Dans son sillage, elle laissait quelques soupirs de fillette et un cri d’alarme. Nul ne la pourchassait. Ce qui n’est guère éton- nant dans une ville de cette taille. C’était là l’expres- sion de l’inhumanité de quatre cent mille personnes, mêlées en une masse d’indifférence bleu-noir. Je crois que c’est pour ça que nous existons, nous, les flics à l’étoile… Nous sommes les seuls à nous arrêter pour regarder ce qui se passe autour de nous. Plus tard, elle a raconté qu’elle voyait tout comme des tableaux mal peints : grossiers, en deux dimen- sions, les bâtiments de briques dégoulinants de couleur. J’ai moi aussi expérimenté cet état, quand on n’est pas vraiment présent. Elle se souvenait d’avoir vu un rat ronger un morceau de queue de bœuf sur la chaussée, et puis rien d’autre. Des astres dans le ciel d’été. Le léger fracas métallique de l’omnibus New York/Harlem qui s’arrêtait en ronronnant sur ses rails, avec ses deux chevaux de traction écumants, leur robe humide et huileuse dans la lumière des becs de gaz. Un passager au chapeau en tuyau de poêle, regardant d’un air absent le paysage qui s’éloignait, promenait sa montre sur le rebord de la vitre du bout des doigts. La porte s’est ouverte devant une menuiserie maculée de sciure, où s’entassaient des cabinets à demi achevés et des barreaux de chaises démembrées, le tout aussi sens dessus dessous que ses pensées à elle. Nouveau caillot de silence, à ne plus rien voir. La fillette a soulevé une fois de plus sa chemise de nuit qui lui collait toujours au corps. Puis elle a filé dans Walker Street, croisé un groupe de dandys dont les boucles huileuses et luisantes enca- draient le monocle, et qui sortaient frais et revigorés des bains de marbre de chez Stoppani. Ils ne lui ont 19 guère prêté attention, parce qu’elle courait à toutes jambes vers le cloaque de la 6e circonscription, où elle devait par conséquent habiter. Après tout, elle avait l’air irlandaise. Donc, elle l’était forcément. Et quel homme sain d’esprit irait s’inquiéter de voir une petite Irlandaise rentrer chez elle en courant ? Eh bien, moi. Une grande partie de mon cerveau se consacre aux enfants abandonnés. Je m’intéresse de près à la ques- tion. D’abord, parce que j’en ai été un moi-même, ou presque. Ensuite, parce que la police a pour mission d’attraper ces gamins malingres et crasseux quand elle le peut, de les rassembler, comme du bétail, puis de les entasser dans des voitures verrouillées qui remon- tent Broadway en grondant, jusqu’au Refuge. Dans notre société, un gosse des rues vaut moins qu’une vache Jersey, et celles-ci sont plus faciles à regrouper que les mômes égarés. Quand les flics les coincent, les mioches les dévisagent d’un regard à la fois vulné- rable et fiévreux, trop brûlant pour être mauvais… Je le connais, ce regard. Aussi, jamais, quelles que soient les circonstances, jamais je ne m’en prendrai à eux comme ça. Même si mon poste en dépendait. Si ma vie en dépendait ! Et jusqu’à celle de mon frère ! Mais dans la nuit du 21 août, je ne songeais guère aux gosses des rues. J’ai traversé Elizabeth Street, aussi vaillant qu’un sac de sable. Une demi-heure plus tôt, de dégoût, j’avais balancé mon étoile de flic contre un mur. À présent, elle était au fond de ma poche, où elle appuyait douloureusement contre mes doigts, tout comme mes clefs, et en moi-même je maudissais mon frère en une espèce de prière réconfortante. Je vis beaucoup mieux la colère que la confusion. Va te faire foutre, Valentin Wilde, me répétais-je, toi et toutes tes brillantes idées ! 20
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