Lire un extrait de Jeux de traîtres, de Jon Stock - Page 1 - Lire un extrait de Jeux de traîtres, de Jon Stock Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non desti- nées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contre- façon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Copyright © 2011 by Jon Stock. All rights reserved including rights of reproduction in whole or in part in any form. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN 978-2-265-08868-9 Titre original : Games Traitors Play Ouvrage également disponible en version numérique Jeux traîtres.indd 6 13/02/12 14:50 11 1 Par cet après-midi brûlant, l’esplanade regorgeait déjà de monde et d’espoir. Si le hlaïqi avait conscience de la foule qui l’entourait, il n’en montrait rien. Le vieux conteur de Marrakech but une gorgée de son thé à la menthe, puis s’assit sur la chaise en plastique qu’il venait d’épousseter avec la paume de sa main. En levant les yeux, il aurait distingué les hommes et les femmes qui surgissaient de tous côtés sur la place, attirés comme de la limaille de fer par le magné- tisme de son numéro. Sauf qu’il ne redressait jamais la tête avant d’être prêt à se lancer. Priait-il en ces instants-là ? se demanda Daniel Marchant. Ou faisait-il courir le doigt sur les rayonnages de sa biblio- thèque mentale pour choisir son récit ? Marchant l’observait depuis une semaine, convaincu qu’il détenait la réponse à la question qui l’obsédait jour et nuit depuis son arrivée au Maroc, voilà trois mois. Du toit en terrasse du café Argana, il avait eu tout le loisir de guetter les attroupements formés autour des six hlaïqis qui se produisaient à l’extrémité nord de la place Jemaâ el-Fna. Aucun des cinq autres conteurs traditionnels n’attirait autant de monde que le vieillard aux dents irrégulières et lunettes épaisses qui magnifiaient les yeux. Les autochtones venaient pour ses histoires ; les tou- ristes, incapables de comprendre mais happés par la théâtra- lité, pour la photo. Son répertoire comptait mille et un contes de derviches Jeux traîtres.indd 11 13/02/12 14:50 12 et de djinns qu’il énonçait tous, telle la reine Schéhérazade, comme si sa vie en dépendait. Selon les renseignements dont disposait Marchant, sa famille berbère pratiquait cet art depuis des siècles, se transmettant les légendes de père en fils. La tradition était sauve entre ses mains, malgré les tentations rivales que représentaient les feuilletons télé égyp- tiens. Et le hlaïqi savait exactement quand s’interrompre, en abandonnant son récit sur le fil du rasoir. Il ne le reprenait que lorsque la sébile avait fini de circuler. Les bons jours, il attirait un public plus vaste encore que les Gnawa du Sahara qui cabriolaient et virevoltaient parmi la foule dans le secteur enfumé des étals de nourri- ture. Lorsqu’il parlait, les charmeurs de serpents laissaient reposer leurs cobras, les cracheurs de feu s’arrêtaient pour respirer ; même les arracheurs de dents reposaient râteliers et outils. Sentant que l’instant tant attendu était presque arrivé, Marchant se redressa sur son siège. Comment le hlaïqi jugeait-il que l’assistance avait atteint sa masse critique ? Mystère. C’était un comédien-né. Il retardait chaque après- midi le moment de lever enfin son visage buriné par le soleil pour faire courir un regard de défi sur son auditoire. L’Anglais braqua son appareil, effectuant la mise au point sur le turban bleu cobalt du vieillard toujours penché en avant, les traits dans l’ombre. L’objectif n’était pas de ceux que l’on peut se procurer dans un magasin de photo, mais nul n’aurait su deviner qu’il contenait une lentille beaucoup plus puissante que sa longueur inoffensive ne le laissait supposer. Marchant aurait pu passer pour un touriste quel- conque au moment de glisser son zoom dans le mouchara- bieh en métal ouvragé du restaurant et de le diriger vers la scène qui se déroulait en contrebas. Hormis qu’un vacan- cier aurait sans doute pris quelques clichés, surtout quand le conteur redressa enfin la tête pour s’adresser à ceux qui bouillaient de l’entendre. Mais Marchant oublia qu’il obser- vait tout cela dans un viseur, oublia sa couverture : le vieil homme paraissait effrayé. Marchant en était arrivé à connaître sa gestuelle assurée, Jeux traîtres.indd 12 13/02/12 14:50 13 ainsi que ses astuces ; l’aisance en public qu’il manifestait encore la veille s’était évaporée, laissant place à de la peur. Le hlaïqi, qui aurait dû fixer la foule sans faille, l’hypnoti- sant et l’ensorcelant par son récit, coulait en fait des regards dérobés vers l’extérieur du cercle comme pour y chercher quelqu’un. Il avait remonté le bas de sa djellaba grise et oscillait dans ses babouches, basculant son poids d’avant en arrière. Peut-être pour la première fois de sa vie, il semblait à court de mots. Marchant écarta l’œil du viseur afin de vérifier son impression, comme si l’appareil pouvait mentir, avant de l’y coller de nouveau. Il prit quelques photos tout en se repro- chant sa négligence, puis il passa en revue les derniers rangs de l’attroupement. L’autre homme s’y trouvait à coup sûr, attendant les phrases codées qui l’enverraient vers les monts cerclés de neige de l’Atlas, au sud de la ville. Sachant à qui était destiné ce message, Marchant lui emboîterait le pas aussi loin qu’il aille. Depuis plusieurs semaines, il avait la certitude que les conteurs de Marrakech servaient d’intermédiaires pour contacter Salim Dhar. Il avait intercepté une conversation dans le souk, une remarque passagère au milieu de tout le ROHUM1 ambiant. L’utilisation des hlaïqis constituait une forme de communication primitive pour le terroriste le plus recherché de la planète, mais l’idée était justement là. Echelon ne savait plus où donner de la tête. Depuis le Maryland, les grandes oreilles américaines surveillaient tous les e-mails, appels téléphoniques, SMS et autres statuts Twitter, en quête de la moindre trace de l’ennemi public numéro un. Il en allait ainsi depuis sa tentative d’assassinat à New Delhi, l’année précédente, contre le Président des États-Unis. Chaque fois que les analystes de Fort Meade pensaient avoir débusqué leur proie, l’information remontait jusqu’au siège de la CIA à Langley. Les frappes de drones américains en Afghanistan et au Pakistan, où on croyait 1. Renseignement d’origine humaine. (N.d.T.) Jeux traîtres.indd 13 13/02/12 14:50 14 en général le repérer, se comptaient par plusieurs dizaines chaque mois. Pourtant, Dhar demeurait libre, en cavale. Et il y avait fort à parier que tous les logiciels de la planète ne parvien- draient pas à le retrouver. Fuyant la technologie, il se réfu- giait dans l’archaïsme pour éviter que le monde moderne ne le rattrape : les traditions orales antédiluviennes comme celles des hlaïqis échappaient aux avions furtifs et aux satel- lites invisibles, qui orbitaient autour du globe en des cercles de jour en jour plus inefficaces. La méthode avait déjà souri à d’autres. Au cours des années 1970, où l’intraitable général Oufkir occupait le poste de ministre de l’Intérieur au Maroc, les conteurs évo- quaient le personnage en des termes codés afin d’alerter le peuple contre les raids programmés par sa police secrète. Les serpents n’étaient pas alors de simples reptiles sinuant dans les profondeurs du récit, ils avertissaient de dates et d’heures – ou comment communiquer sans soulever de soupçons. L’information pouvait être transmise de façon anonyme, économisant ainsi les tête-à-tête : du vrai savoir- faire d’espion. Et aujourd’hui, ce hlaïqi s’apprêtait à diffuser un nouveau message. Marchant écarta son verre, glissa quelques dirhams pliés sous la théière en argent, puis se dirigea vers l’escalier. Il lui restait manifestement peu de temps. Sur la place, un homme surgi d’une ruelle l’aborda au coin du café. — Haschich ? Marchant se força à sourire. Sa couverture d’étudiant se devait d’être convaincante. La version officielle voulait qu’il se trouve dans le royaume chérifien pour une thèse sur la culture berbère et qu’il prenne son sujet très au sérieux. Il portait une djellaba en laine. Ses cheveux blond filasse étaient coupés court. — Non, merci, répondit-il en s’engageant dans la foule. — Visite du souk ? Cuir ? Instruments de musique ? Je te montre des photos de Led Zeppelin. M. Robert, il est venu à la boutique de mon ami. Jeux traîtres.indd 14 13/02/12 14:50 15 Marchant l’ignora et continua d’avancer. Attirer l’atten- tion ne l’arrangeait guère. Malgré cela, le rabatteur ne renonça pas. Il trottina à son côté en persistant à débiter une suite de mots sans doute glanés au fil des ans auprès des touristes en goguette. Une vraie pie. — D’où es-tu, le Berbère ? De Londres ? Je connais Royaume-Uni. Pudding. Bus 73. Acier de Sheffield. Il commençait à se lasser ; il se laissa distancer, puis lança d’un ton à demi convaincu : — Marks et Spencer ? A303 ? Marchant s’était presque fondu dans l’attroupement, à ce stade. Ne voulant pas risquer de futurs ennuis avec le rabatteur, il leva la main sans se retourner et lui adressa un au revoir amical. — Terroriste ! jeta l’autre, assez fort pour faire sursauter au moins une ou deux personnes dans la foule. On lui avait déjà servi plusieurs insultes depuis son arri- vée à Marrakech, mais celle-là était une première. Une simple coïncidence malheureuse, se dit-il, tout en scrutant de nouveau la place. La plupart des vendeurs avaient fini par le connaître au cours des derniers mois, laissant l’étudiant britannique studieux tester son amazigh sur eux. Le raco- leur réapparut dans le champ de vision de Marchant, qui risqua un œil dans sa direction : il amenait maintenant vers la médina deux touristes femmes occupées à consulter leur plan. S’agissait-il d’un officier de la CIA sous couverture ? Marchant n’était-il pas le seul à entretenir des soupçons quant au hlaïqi ? Les services américains l’avaient placé sous surveillance dès son atterrissage à Marrakech, mais, persuadés que le Britannique se fourvoyait, ils n’avaient pas tardé à se désintéresser de lui. Langley avait la conviction que Salim Dhar, loin de se terrer en Afrique du Nord, s’était enfui au Pakistan après son assassinat raté, passant clandestinement la frontière à bord d’un camion de marchandises. Ainsi qu’il arrivait très souvent, la piste s’était perdue par la suite, et la CIA le croyait à présent caché à la limite nord-ouest avec Jeux traîtres.indd 15 13/02/12 14:50 16 l’Afghanistan, à l’image de la plupart des terroristes les plus recherchés. Marchant rallia les derniers rangs de l’attroupement et tendit l’oreille en regardant les gens qui l’entouraient. Tous se trouvaient déjà sous le charme du hlaïqi, qui avait repris contenance. Marchant se laissa bercer par les récits de Sindbad le marin en se prenant à regretter de ne pas mieux maîtriser la langue berbère. Il se revit allongé par terre dans la maison de son enfance, au milieu des collines des Cotswolds. La version enregistrée de ces contes était le premier album vinyle que son père lui avait offert. Terrifié à l’idée que le ciel s’assombrisse sous les énormes ailes de l’oiseau Rokh, le petit garçon avait fait des cauchemars des semaines durant après chacune de ses séances d’écoute sur le grand électrophone Marconi. Le hlaïqi s’était tu. Marchant le scruta en détail. Des gouttes de sueur perlaient à son front. Le vieillard avait attiré l’attention d’une personne située au bout de l’attrou- pement, et soutenu son regard l’espace d’une seconde à peine. Marchant avait déjà repéré cet inconnu, un Berbère d’une vingtaine d’années arborant une calotte. Après avoir attendu que le hlaïqi recommence à parler – de serpents géants et de l’oiseau Rokh –, Marchant se tourna à nouveau vers l’homme. Mais celui-ci avait filé et traversait l’esplanade d’un pas vif en s’efforçant de ne pas courir. 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