Lire un extrait de Hanna était seule à la maison - C. Gerhardsen - Page 1 - Lire un extrait de Hanna était seule à la maison, de Carin Gerhardsen Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les «þcopies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collectiveþ» et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple ou d’illustration, «þtoute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illiciteþ» (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2009 Carin Gerhardsen © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction en langue française ISBN : 978-2-265-08907-5 Titre original : Mamma, pappa, barn First published by Ordfront Förlag, Sweden Published by arrangement with Nordin Agency, Sweden 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 6 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 9 1964 Endors-toi, dors maintenant. Dépêche-toi. Ferme les yeux, mais garde la bouche un peu ouverte, que ça ait l’air vrai. Ton souffle doit être régulier et lent, même si ton cœur cogne dans ta poitrine. Il faut que ça marche. Il perçoit ses pas dans les escaliers. Ils ne sont ni marqués ni nerveux, comme avant, ils sont conciliants et obséquieux. Il entend la porte s’ouvrir et se refermer. Encore une de ces journées. Sa res- piration est calme, parfois ponctuée d’un soupir, elle est parfaite. Sa tête est posée en travers de son oreiller. Un filet de bave s’échappe du coin de ses lèvres et coule sur sa joue. Son visage doit sembler parfaitement détendu alors que chaque muscle de son corps est douloureusement crispé. Mais ça ne se voit pas. — Tu dors, mon bonhomme ? (Il écoute le mur- mure doucereux de cette voix tant détestée.) Allez, faisons la paix avant que tu t’endormes, ça nous fera du bien. Ce sont toujours ses paupières qui le trahissent. C’est trop dur de les abaisser naturellement. — Je vois bien tes paupières qui tressaillent. Ne fais pas semblant. Tu n’es quand même pas rancunier ? 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 9 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 On fait ça pour ton bien, tu le sais, non ? Allez, fai- sons la paix. Ça ne sert plus à rien de fermer les yeux. Il essuie le filet de bave qui a maintenant atteint l’oreille. Et puis la main froide et osseuse glisse à l’intérieur de sa veste de pyjama. Son corps se raidit. Son regard, plein de dégoût et d’effroi, se fixe sur le salaud qui ne s’en aperçoit même pas. Il remarque un battement de cils, mais ignore tout un corps qui se révolte. La maison résonne de bruits venus de la cuisine, de vaisselle qui tinte, de tiroirs que l’on ouvre et referme, de couverts que l’on range. Il sursaute lorsqu’un bout de peau se coince sous l’ongle de l’index. Le doigt dessine des cercles dans le creux de son nombril qui semble relié au bas-ventre d’une façon désagréable, presque douloureuse, et continue à descendre vers le pantalon de pyjama. Habituellement, c’est à ce moment qu’il s’évade pour se retrouver au stade de foot ou au lac en train de capturer des têtards. Mais aujourd’hui, il se tient au bord du chemin de fer, il regarde passer un train et observe les passagers à travers les vitres. Pour une raison qu’il ignore, cette image se fixe dans son esprit. Ni agréable ni déplaisante, elle s’installe. Dorénavant, c’est toujours près de ce train qu’il se situera quand il s’évadera de lui-même. Mais il ne le sait pas encore. Le train fonce vers lui, faisant crisser les rails. 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 10 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 11 Septembre 2007, vendredi soir Elle le pose sur le tapis à côté du lit pendant qu’elle change les draps. L’intensité de ses cris est si forte qu’elle ne reconnaît plus sa voix. À force de hurler, son visage est tout rouge et déformé. Il est 22 h 30. Cela fait quatre heures qu’elle essaie de l’endormir. Mais sans la tétine, c’est peine perdue, et la douleur causée par l’angine l’empêche de la garder. Le para- cétamol ne fait plus effet. Dès qu’il déglutit, il a si mal qu’il refuse de manger et comme il est à jeun, il vomit ses antibiotiques. Ça fait trois jours que ça dure. Elle est tellement fatiguée que son état d’épui- sement lui semble à présent normal. Pourtant, elle n’a pas haussé la voix une seule fois, ni prononcé de paroles dures. C’est une vraie victoire. Dans sa tête, le compte à rebours avant le retour de Mats a déjà commencé : les jours, les heures et les minutes. Quatre jours, dix heures et trente minutes. Il est parti au Japon pour un séminaire et il n’est pas joignable. Elle ne peut même pas l’appeler pour entendre quelques mots d’encouragement. C’est aussi bien comme ça. Il aurait été perturbé de savoir que les choses se passaient si mal ici. Quant à elle, elle se serait sans doute mise à pleurer et aurait 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 11 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 12 gaspillé ses forces à s’apitoyer sur son sort, au lieu de les économiser pour lutter. Jusqu’ici, elle a réussi à s’en sortir toute seule, mais à présent, tout lui semble insurmontable. Les bras chargés de draps couverts de vomi, elle court dans la salle de bains et les fourre dans la machine à laver. Par réflexe, elle sort du bac à linge quelques vêtements de couleurs similaires, les met éga- lement dans la machine – quoique déjà trop pleine –, y verse la lessive, sélectionne le programme à 60° et appuie sur DÉMARRER. Les cris du nourrisson s’arrêtent brusquement. Sur- prise par le silence, elle entend son propre estomac qui crie famine. Rien ne lui fait envie, mais elle passe quand même par la cuisine et attrape une banane à la peau tachetée posée dans un bol près de l’évier. C’est à ce moment-là que les hurlements reprennent dans la chambre. Elle y retourne rapidement, prend le petit garçon dans ses bras et s’assoit au pied du grand lit, au milieu des draps défaits. Elle pose le bébé à plat ventre sur ses genoux et lui masse le dos. La télévision est allumée, sans le son. Tout en mâchant sans appétit un bout de banane, elle essaie de suivre l’action du film américain. Elle continue à caresser machinalement le nourrisson inconsolable. À peine quelques minutes plus tard, le film se ter- mine et le générique défile sur l’écran. Elle éteint la télévision, se lève avec difficulté et se dirige vers la fenêtre, le bébé sanglotant dans ses bras. Deux hommes d’âge moyen passent sur le trottoir d’en face. Un peu plus loin, elle aperçoit un jeune couple. Remarquant leur posture et l’absence de parapluie, elle en conclut qu’il s’est enfin arrêté de pleuvoir. Cette pluie, qui tombait sans interruption depuis le matin, a finalement cessé. Elle essaie de poser le garçon sur le rebord intérieur de la fenêtre en le tenant juste par ses petites mains, 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 12 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 13 mais il n’est pas d’humeur à jouer et agite furieusement ses jambes sans poser les pieds. Elle le soulève à nou- veau, pose sa tête contre son épaule et renifle l’odeur de ses cheveux. Ils sont mouillés de sueur et le son de ses cris déchire ses tympans comme un couteau. Elle peut à peine garder les yeux ouverts. Ils picotent par manque de sommeil, même si elle n’a pas envie de dormir. L’espace d’un instant, elle a plus pitié d’elle-même que de la petite créature adorée qui souffre dans ses bras. Un désir de vengeance la sub- merge soudain. L’envie de se venger d’un phénomène sans nom, incompréhensible, d’un vacarme abstrait et insurmontable. Elle se relève en soupirant profon- dément et va dans l’entrée avec le garçon dans les bras. Elle hésite pendant un quart de seconde avant d’insérer la clé dans la serrure, puis se dit que le risque de cambriolage en ce vendredi soir est plus grand que celui d’incendie. Elle ferme soigneusement la porte à clé de l’extérieur. L’appartement résonne de rires et de voix enjouées. Il y a des soirs comme ça, où tout le monde est de bonne humeur, où nul ne râle ou ne se dispute. Solan est dans le salon avec son nouveau mec. Ils ont fermé les portes, ce qui signifie clairement qu’ils ne veulent pas être dérangés. Du coup, tous les autres sont entassés dans la cuisine, il n’y a pas moins de neuf personnes autour de la table. Elise est assise par terre, adossée au réfrigérateur, une bière posée à ses côtés. En face d’elle, Jennifer sirote un verre de gnôle mai- son mélangée à du Coca-Cola. Ça grouille toujours de monde chez elles. Les gens commencent à s’incruster dès le matin et prennent du café et des tartines, si quelqu’un a pensé à faire * 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 13 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 14 les courses. La maison est ouverte à tous, à condition d’apporter à boire et à manger. Au début, la mère n’a pas osé leur dire, et puis elle en a eu assez que n’importe qui se serve dans les placards et dans le frigo et a fini par mettre le holà. Depuis, tous se plient aux nouvelles règles. Elle veille à ce que les filles aient toujours de quoi prendre un bon petit-déjeuner avant de partir le matin. En général, elle envoie l’une d’entre elles faire des courses à la supérette d’Ica, à Ringen. Ce n’est pas par paresse, Elise le sait. Elle aurait préféré y aller elle-même, mais elle a honte de se mon- trer. Les filles déjeunent rarement à la maison. Elles s’achètent de la nourriture dehors quand elles ont faim, ou se font inviter chez des copines. Mais elles ont de quoi se payer des vêtements, manger et rester propres. Elles s’en tirent donc bien. Leur mère arrive à joindre les deux bouts, même si ses enfants ont une vie différente des autres filles de leur âge. Dès le début de l’après-midi, on ouvre les pre- mières bouteilles dans le salon de ce trois pièces de la cité de Ringen. Puis, les invités vont et viennent jusque vers minuit, où ça se calme enfin. Il n’est pas rare que l’un des compagnons de beuverie de la mère reste pour la nuit. Les filles se rendent en cours. Elles passent ensuite leur après-midi à traîner en ville ou chez des copines. Elles ont une chambre, qu’elles partagent, mais préfè- rent éviter la maison tant qu’elle est pleine. Si les fêtes de la mère finissent rarement en pugilat, les discussions sont plutôt animées et il faut faire très attention à ne pas provoquer certains individus susceptibles. Elise et Jennifer passent le moins de temps possible chez elles et se font très discrètes lorsqu’elles rentrent au milieu de la nuit pour se glisser entre leurs draps. Mais aujourd’hui, c’est vendredi soir, le début du week-end. Demain, il n’y a ni école ni autre contrainte et leur mère vient de toucher son argent. L’atmosphère est joyeuse, la table déjà couverte de 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 14 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 15 bouteilles vides et de cendriers pleins. Gagnées par l’ambiance, Elise et Jennifer en ont profité pour rafler de l’alcool et des cigarettes. D’habitude, elles se seraient faufilées dans leur chambre sans que per- sonne ne les voie, tandis que ce soir, elles se sont retrouvées hélées par quelques types agités en cuisine qui leur proposent un peu de tout. Elise se sent déjà détendue après la première gorgée. Elle tire longuement sur sa cigarette et ferme les yeux. Elle a bien l’intention de la fumer en entier. En plus, elle sait qu’elle pourra facilement en récupérer d’autres. Elle n’a jamais assez d’argent de poche pour se payer des clopes. Et quand elle tape ses copines, elle doit en général se contenter de mégots. Elle avale une autre grosse gorgée en regardant sa sœur. Tout le monde dit qu’elles se ressemblent, mais elle ne voit pas en quoi. Jennifer a deux ans de plus qu’elle, elle est cool, elle a de l’assurance, de la répartie. Elise, elle, se sent comme une pâle copie de son aînée, plus effa- cée, moins assurée et surtout avec une paire de seins ridicule comparée à la belle poitrine de Jennifer. Même les pauvres types qui sont là ce soir voient bien la dif- férence. C’est toujours Jennifer la perle rare, celle qu’ils sont fiers d’asseoir sur leurs genoux, celle aussi qui les repousse, toujours avec la même aisance. Alors ils font semblant de pleurer, l’implorent, la supplient, mais elle se contente de secouer la tête en levant les yeux au ciel. C’est à ce moment-là qu’ils se tournent vers Elise, qui refuse à son tour, parce que Jennifer vient de le faire. Parfois, elle accepte de s’asseoir sur les genoux de Dagge, Gordon ou Peo, parce qu’elle a la flemme de dire non, ou parce qu’elle a envie de se sentir un peu appréciée. — Tu fais quoi, ce soir ? Elise est presque obligée de crier pour se faire entendre à cause du brouhaha général. 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 15 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 16 — J’en sais rien, lance Jennifer. Je vais peut-être voir Jocke. Ou pas. En fait, je m’en fous. Jennifer a un mec. Elise sort avec des garçons de temps en temps, mais Jennifer, elle, a un vrai mec. Un homme. Jocke a vingt-quatre ans et une barbe. Les copains d’Elise ont à peine mué. Ils ont quelques poils de barbe par-ci, par-là, mais ils sont ridicules et infan- tiles. Jennifer, elle, a un vrai mec, et elle ne sait même pas si elle a envie de le voir ! En plus, il est gentil et attentionné. Elise n’a jamais rencontré un type pareil. Une fois, elle les a vus tous les deux ensemble, de loin. Jocke la tenait par la taille, comme si Jennifer lui appartenait. Comme pour dire : c’est ma nana et j’en suis fier. Et puis il l’a regardée dans les yeux, longtemps, en lui passant la main sur la joue, tout doucement, comme si elle était aussi fragile que de la porcelaine. Elise aurait bien voulu avoir quelqu’un comme lui. — Comment ça, tu t’en fous ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Jennifer finit son verre cul sec et Elise s’empresse de faire de même. — Je sais pas. — Vous êtes plus ensemble ? — Peut-être ou peut-être pas… Il est trop… Laisse tomber. T’en veux un autre ? — Ouais. Je veux bien une clope aussi. Jennifer se lève et se fraie un chemin jusqu’à la table entre les chaises et les corps qui se balancent. Dagge étire ses grands bras et la saisit fermement par les hanches avant de l’asseoir sur ses genoux. Mais elle se relève d’un bond, attrape une bouteille et un paquet de cigarettes avant de regagner sa place près du réfrigérateur. — Minute papillon ! tu vas pas t’en tirer comme ça, grogne Dagge. Tu me piques mon pinard et j’ai même pas droit à un petit bisou ? 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 16 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16 17 Dagge est blond, un peu rougeaud, il a les yeux injectés de sang et de grandes oreilles poilues. Bizar- rement, il porte une chemise à carreaux plutôt mode, mais son jean est plein de taches de peinture et pue la vieille crasse incrustée. Elise peut le sentir de l’autre bout de la cuisine. — Je t’en ferai peut-être un si tu es sage, rétorque Jennifer pendant qu’elle remplit son verre et celui de sa sœur de vin blanc tiède. Elise frissonne de dégoût à la seule idée d’avoir à effleurer ce jean dégueulasse. — C’est moi qui mérite un bisou, c’est mon vin, merde ! braille la mère. La honte, comme toujours. Plus facile de la gérer quand elle est à moitié déprimée. Ce soir, elle est d’humeur positive et joyeuse. Elle a envie de se faire remarquer. Elise essaie d’oublier qu’elle est là. — Je te rappelle que tu me devais une bouteille, lance Dagge. Et la conversation se met à tourner sur les dettes, l’injustice, et soudain, tout le monde autour de la table se retrouve à faire les comptes. Jennifer propose une cigarette à Elise et en prend une pour elle, avant de glisser le paquet dans son décolleté puisque personne ne l’a réclamé pour l’ins- tant. Elise allume sa cigarette avec la précédente et la tend à sa sœur. — Tu sors, ce soir ? l’interroge Jennifer. Elise vide la moitié de son verre en grimaçant. — Carrément, confirme-t-elle. Avec Nina. Tu peux me prêter du fric ? — Dans tes rêves, j’ai pas une thune, moi. T’as qu’à leur demander. Apparemment, ils ont les poches pleines ce soir. Jennifer pointe le menton en direction de la table. Elle vide son verre et se lève, visiblement prête à par- tir. Elise sent qu’elle a les joues qui chauffent. Le vin lui donne le sourire. Et du courage. 176243EQT_HANNA_fm9.fm Page 17 Mardi, 10. janvier 2012 4:41 16
Lire un extrait de Hanna était seule à la maison - C. Gerhardsen - Page 1
Lire un extrait de Hanna était seule à la maison - C. Gerhardsen - Page 2
wobook