Lire un extrait de On liquide et on s'en va - San Antonio - Page 1 - Lire un extrait de On liquide et on s'en va, de San Antonio Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les «þcopies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collectiveþ» et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, «þtoute repré- sentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illiciteþ» (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 1981, Éditions Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN 978-2-265-09328-7 ISSN 0768-1658 Ouvrage également disponible en version numérique. 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 8 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 HISTOIRE AVANT-COUREUSE Ça commence dans un coin de Montmartre. Ver- sant nord. Des gens baguenaudent à la nuit frémissante. Des touristes. M. Prince s’approche d’un petit groupe en lou- voyant. Il a la frime pas catholique, la démarche chaloupée ; l’air d’en avoir beaucoup d’autres de rechange. C’est un mec d’une cinquantaine damnée. Il a une tache de picrate en étoile sur sa face de rat. Des plaques de pelade mitent sa chevelure pelliculaire. Il chuchote, très vite, d’un ton dont la furtivité retient l’attention : — Méhamessieurs, si vous voulez assister à un spectac’ absolument inédit, suivez-moi jusqu’à l’impasse que vous apercevez ci-jointe : M. Adolphe et Maâme Éva vont faire l’amour en public, exhi- bition de grand style, figures absolument neuves. Chacun donne c’qu’y veut. Et, comme nous nous trouvons dans un haut lieu touristique, il traduit aussitôt en anglais, comme les annonces à bord des appareils Air France : — Ladies and gentlemen, if you want to assisted… 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 11 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 12 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA Bon, les gens le considèrent. Perplexes. Mer- plexes, quand il s’agit de dames seules. Certains haussent les épaules et vont déambuler plus loin, mais il en est qui le suivent, intrigués. M. Prince les guide alors jusqu’à l’impasse voi- sine, un lieu morose ; le jour, encombré des voitures à bras d’un bougnat et de vieux tonneaux disloqués. La nuit venue ; l’impasse se met à exister avec force. M. Prince et ses deux acolytes (le couple Adolphe-Éva) ont tendu une vieille toile sur un fil, pour isoler le fond de l’impasse de la rue. Dans l’espace clos, ils ont déposé un mince matelas. De part et d’autre d’icelui, ils ont placé deux fortes lampes portables, à piles, aux faisceaux puissants, pourvues d’un cache rotatif qui permet de rendre la lumière verte ou rouge. M. Prince en joue, selon les péripéties de ce qu’il qualifie lui-même d’exhi- bition. Ce soir, il a pu rameuter une quinzaine de per- sonnes, très disparates, parmi lesquelles les mâles sont en forte majorité. Bon, les spectateurs se tiennent debout, en arc de cercle. M. Prince actionne les deux « projos ». Lumière blanche pour commencer. — Méhamessieurs, attaque-t-il, permettez-moi d’avoir le grand plaisir d’vous présenter M. Adolphe et maâme Éva. Surgit alors de l’ombre un couple impayable. Elle, la cinquantaine dodue. Mal soignée, cheveux roux marqués de blanc. Elle a des lunettes rondes, cerclées de fausse écaille. Un nez retroussé, des yeux fanés, dans les tons gris merde. La bouche fardée très vif, en forme de violette stylisée. Lui, 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 12 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA 13 même âge, gringalet. S’est composé gauchement la tête d’Hitler : mèche noire collée sur le front, mous- tache véritable, teinte. Il ressemble à quelque gui- chetier de sous-préfecture. Signe particulier : tient une chaise comme un sac à main, son avant-bras étant passé sous l’arceau du dossier. Il dépose le siège devant le matelas et fait le salut hitlérien. L’auditoire reste muet, gêné par toute cette foutriquerie. — Méhamessieurs, reprend M. Prince, pour commencer, Maâme Éva ici présente va faire un p’tit brin d’pipe à M’sieur Adolphe. Ladies and gentlemen, Mistress Éva go to make à little pipe at Mister Adolphe. Please, Mistress Éva, if you want well take the bibite of Mister Adolphe… Si vous voudrez bien dégager l’outil à M. Adolphe, j’vous prie… M. Adolphe a pris place sur la chaise, les jambes très ouvertes. Sa partenaire s’agenouille parallèle- ment à lui et actionne la fermeture Éclair fermant la braguette du bonhomme. Sa main lasse se coule par la brèche, explore de sombres profondeurs et ramène dans le faisceau des loupiotes un zob mol- lasson, sans vie, grisâtre, qui évoque les doigtiers de cuir qu’on enfilait jadis par-dessus un pansement pour le protéger. Seul signe particulier, le pénis, quoique étant au repos, est d’assez fortes dimen- sions. La donzelle le dégage entièrement et se met à le flatter. Histoire de hâter sa résurrection, elle le frotte de ses deux mains à plat, comme on le fait avec la pâte à modeler pour la tréfiler. 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 13 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 14 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA M. Adolphe se prend à goder gentiment. Son membre acquiert une consistance de bel aloi. C’est pas le super goumi, façon matraque de C.R.S., mais ça devient de l’objet valable. La chose étant acquise, Mme Éva s’agenouille entre les jambes de son partenaire et lui bricole une petite séance de fellation qui n’altère pas pour autant la félicité du faux Hitler, ni ne l’accroît. Au bout de peu, la biroute de M. Adolphe est devenue vraiment flamberge. Sa partenaire peut l’abandonner un instant : elle restera braquée, dode- linante comme le cou des petites tortues articulées qui font si joli sur la plage arrière des automobiles. — Méhamessieurs, déclare M. Prince en ressor- tant de l’ombre où il se cantonnait avec une exem- plaire discrétion, Maâme Éva, ici jointe, va se faire enfiler par M. Adolphe. Pour commencer, elle le chevauchera sur sa chaise, de façon que vous pou- vez regarder bien à votre aise la manière agréable que la bibite à M. Adolphe lui rentre bien dans la moniche. Je tiens à vous signaler que Maâme Éva a une très jolie chatte. Si ce serait un effet de votre bonté, Maâme Éva, de soulever un peu votre jupe, que ces messieurs-dames puissent se rincer l’œil… Docile, indifférente, avec des gestes gauches, la dame souscrit à la demande de M. Prince. La voici qui se trousse très haut. Elle ne porte pas de culotte afin de faciliter le numéro. Elle a le bide en sur- plomb de Vénus. Des poils sans joie, si tristes qu’ils filassent sans se donner la peine de frisotter. — Ayez pas peur d’écarter, Maâme Éva ! recom- mande M. Prince ; que les spectateurs puissent admirer vos charmes. Et même si vous voudrez 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 14 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA 15 bien vous faire un petit doigt de cour, leur montrer combien t’est-ce que vous êtes salace… La vioque se guiliguilite le clito, comme tu passes ton doigt sur un dessin au fusain pour l’éta- ler, former des ombres. — Il serait de bon ton que vous nous fassiez part de votre plaisir, Maâme Éva, insiste le présentateur. La malheureuse pousse des « ahh ahhh ! » qui ressemblent à un gargarisme. — Parfait ! remercie M. Prince. Et maintenant, méhamessieurs, je vais passer parmi vous pour récolter votre participation aux frais. Chacun donne selon ses moyens. C’est à votre bon cœur. Il s’empare d’une corbeille à pain et se met à essorer l’assistance. C’est le moment d’information pour M. Prince. Peu lui chaut (je devrais dire « peu lui EN chaut », mais je te compisse) l’importance des dons. Ce qui l’intéresse, c’est de repérer l’endroit où ces braves badauds viceloques remisent leur grisbi. La quête est vite faite ; ses résultats sont modestes. — Merci à toutes et à tous, lance M. Prince. À présent, M. Adolphe et Maâme Éva vont passer aux choses sérieuses. Mes chères vedettes, quand vous voudrez… Ayant dit, il va régler les deux loupiotes : un faisceau rouge, un autre vert. C’est féerique, le cul dodu et grincheux de Mme Éva dans cette apothéose lumineuse ! Tu verrais ça, t’en redemanderais ! Elle enjambe son partenaire, comme elle le ferait d’un vélo sans selle, et se le plante sans coup férir. Le paf à M. Adolphe devient franchement tumul- tueux. 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 15 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 16 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA Il bande à la demande, M. Adolphe. Et c’est cette inestimable particularité qui a donné au trio l’idée de mettre au point ce « numéro ». La mère Carabosse entreprend un mouvement vieux comme le monde. La chaise surmenée grince et tangue un peu. M. Adolphe se cramponne aux montants. Les assistants, hypnotisés, ont du mal à déglutir. Personne ne songe à lancer des quolibets qui déten- draient l’atmosphère. La scène est bien trop dramatique. Mme Éva che- vauche consciencieusement ce cossard d’Hitler dont la tête ahurie se lit par-dessus son épaule gauche. Pendant ce temps, M. Prince s’est fondu dans l’ombre et inspecte les poches et les sacs à main. C’est un prince en la matière, M. Prince. Pickpocket de classe internationale. Pendant des mois, il s’est exercé sur un mannequin articulé cou- vert de grelots jusqu’à ce qu’il parvienne à sous- traire de ses poches étroites les objets les plus saugrenus sans faire frémir un seul grelot. Sous sa veste est attachée une grande poche de jardinier, en toile noire, dans laquelle il glisse sa moisson. Il pique, pique, avec un doigté infernal. C’est le Mozart de la chourave. Lorsqu’il a détroussé cette bande de voyeurs, il fonce remiser son butin dans une fausse boîte à lettres qu’il suspend au coin de l’impasse avant la séance. Qui donc, en cas de coup dur, irait suspec- ter cet innocent collecteur de courrier patronné par les P.T.T. ? Voilà, en cinq minutes, tout est épongé. Alors il réapparaît. 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 16 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA 17 — Méhamessieurs, les artistes vont maintenant passer à une autre phase opérationnelle. C’est ainsi que M. Adolphe va miser Maâme Éva en levrette. Ladies and gentlemen, now, mister Adolph to take mistress Éva in dog’s levrette. Effectivement, les partenaires se disjoignent. Mme Éva s’accoude au dossier de la chaise, tandis que son Hitler d’infortune (du pot) l’embroque comme il fut annoncé. — Vous pouvez approcher, méhamessieurs, assure M. Prince : ça ne mord pas ! Il rit. M. Adolphe s’active à grandes bourrades bour- reuses, en faisant des « han ! », des « tiens ! », des « ahhhrrr ! » very excitinges. Le brave cul de Maâme Éva laisse passer l’orage, stoïque dans la vergeuse tempête, avec ces gros roustons qui font sac et ressac au bas de ses miches. — Méhamessieurs, tout me laisse croire que M. Adolphe va bientôt défoutrailler. S’il se trouve parmi vous un amateur ou une amatrice qui aime- rait déguster M. Adolphe, faut pas qu’y se gêne ; nous sommes ici entre connaisseurs. Il redit dans son anglais bancal ; mais personne ne se soucie de recueillir la semence d’Adolphe Hitler. — Souate, fait M. Prince. En ce cas, pour que tout un chacun va pouvoir profiter du clou du numéro, nous allons prier M. Adolphe d’avoir l’obligeance de déculer, que Maâme Éva nous le finisse à la main dans les feux de la rampe… Voilà ! Merci, chers artistes. Les personnes du premier rang, si vous voudriez bien reculer : M. Adolphe 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 17 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 18 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA déjacule en trombe, j’vous préviens. Cela dit, nous tenons des Kleenesques à la disposition de ceux ou celles qui auraient droit aux retombées de M. Adolphe. Ce qui suit se déroule conformément aux préci- sions fournies par M. Prince. M. Adolphe sort de sa partenaire et se met face au public. La dame empare son pénis lubrifié et lui fait subir un mouvement de piston tout en le gardant braqué contre l’assis- tance. Et puis, bon, voilà : Hitler se répand à tout vent, avec une impétuosité supérieure à ce qu’avait annoncé son acolyte. Il dispose d’une pression raris- sime, M. Adolphe, que tu croirais qu’il balance des serpentins avec son paf. Les dames du premier rang poussent un cri de presque frayeur et reculent pour ne pas morfler. La descendance compromise du petit homme s’affale sur le pavé disjoint. — Méhamessieurs, clame M. Prince, la représen- tation est terminée. Nous vous remercions de votre présence et vous souhaitons à toutes et à tous une bonne fin de soirée. Si vous voudriez bien vous joindre à moi pour un petit bravo à nos chers artistes, je crois qu’ils le méritent. Il applaudit. Deux ou trois pégreleux en font autant, machi- nalement. Les autres, honteux, se carapatent sans demander leur reste et vont chercher dans les lumières du vieux Montmartre une espèce de purification. En moins de rien, les trois rigolos ont éteint les loupiotes, ramassé les projos, décroché la toile et raflé la chaise. Machino exercé, chacun a sa besogne assignée et l’exécute prestement. 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 18 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15 ON LIQUIDE ET ON S’EN VA 19 Mme Éva part la dernière. C’est elle qui est char- gée de la mission délicate : elle va décrocher la boîte aux lettres jaune, siglée de bleu, servant de réceptacle au butin, la planque dans un landau d’enfant et file en direction de leur domicile, situé au pied de la Butte, versant Saint-Ouen. À présent, les trois compères se trouvent at home. Ils habitent un F 3 dans une construction neuve vachement sinistros, mais qu’ils aiment bien, et c’est là l’essentiel, non ? Mme Éva prépare le frichti. Comme presque tous les artistes, ils s’alimentent après la représentation. Ce soir, il y a rillettes, omelette Parmentier, calan- dos, flan caramel. Le tout arrosé d’un aimable picrate que M. Adolphe fait venir de chez le viti- culteur. Ils ont branché la téloche pour mater les der- nières informes. Mais ils regardent et écoutent dis- traitement. M. Prince bourre sa pipe pour après la jaffe. Il fume de l’Amsterdamer, ce qui embaume tout l’appartement. M. Prince (c’est son véritable blaze) est le frère de Mme Éva. Sa vie sexuelle, à lui, est nulle et non avenue. Les jours de fête il se mas- turbe, juste pour dire, mais ses sens sont en som- nolence. Lui, sa passion, c’est les mots croisés. Dans sa chambre, il y a des piles de fascicules spé- cialisés dont toutes les cases sont dûment remplies. * 170941WUV_LIQUIDE_fm9_xml.fm Page 19 Jeudi, 10. novembre 2011 3:40 15
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