Lire un extrait de Jennifer Strange, dresseuse de quarkons - J. Fforde - Page 1 - Lire un extrait de Jennifer Strange, dresseuse de quarkons, de Jasper Fforde Titre original : The Song of the Quarkbeast A Last Dragonslayer Novel (« Dragonslayer Trilogy ») Collection « Territoires » dirigée par Bénédicte Lombardo Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2011, Jasper Fforde. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction en langue française. ISBN : 978-2-265-09307-2 Le point sur la situation Je travaille dans l’industrie magique. Vous avouerez que ça paraît assez prestigieux : des sortilèges, des potions et des enchantements murmurés ; de la lévi- tation, des escamotages et de l’alchimie ; de tita- nesques combats à mort contre les puissances des ténèbres, des invocations de tempêtes de neige et des apaisements de tempêtes en haute mer ; des éclairs lancés du haut des cimes et des statues animées pour vaincre des ennemis redoutables. J’aimerais bien. Non, au moment de ce récit, la magie était simple- ment utile. Utile de la même manière que les voitures, les lave-vaisselle et les ouvre-boîtes. Le temps des prodiges populaires délirants, tels que commander aux océans, faire léviter des éléphants et métamorphoser des harengs en chauffeurs de taxis, était achevé depuis belle lurette, et, malgré l’accomplissement d’un Grand 9 Œuvre 1 , deux mois plus tôt, le retour des pouvoirs magiques illimités n’avait pas encore eu lieu. Après une brève flambée ayant généré des nuages aux formes étranges et une pluie parfumée au sirop de fleur de sureau, l’énergie sorciérique était tombée à zéro, et remontait depuis avec une lenteur presque doulou- reuse. Pendant encore un moment, nul ne commande- rait aux océans, les éléphants garderaient les pattes sur Terre et aucun hareng ne perdrait un client désireux de gagner un aéroport. Nous avions pour unique ennemi à vaincre le percepteur, et nos seuls combats contre les forces des ténèbres se déroulaient durant les fréquentes pannes d’électricité du royaume. Donc, à Kazam, en attendant que la magie se réta- blisse, les affaires reprenaient grosso modo leur cours normal : louer les services de magiciens pour accom- plir des tâches élémentaires et de nature tout à fait pratique. Vous voyez le genre : plomberie et électri- cité, papier peint et aménagement de greniers. Nous enlevions aussi les véhicules pour le compte de la fourrière municipale, nous livrions des pizzas en tapis volant, et nos prévisions météorologiques étaient plus fiables à 23 % que celles de la Madame Météo favo- rite de TV-SNODD, Daisy Fairchild. Moi, cela dit, je ne faisais rien de tout ça. J’en aurais été bien incapable. J’organisais ceux qui l’étaient. Mon travail, c’était la « gestion en Arts mystiques ». Pour le dire plus simplement : j’étais agente. La personne qui trouvait les contrats, prenait 1. Un renouvellement de la magie dans lequel Jennifer a joué un rôle important. 10 les rendez-vous, se faisait enguirlander quand le boulot tournait mal – et très peu féliciter quand il se déroulait bien. Je m’acquittais de cette mission au sein de l’entreprise Kazam, la plus grande maison d’enchantements du monde. Pour être franche, ça ne voulait pas dire grand-chose car il n’en existait que deux : Kazam et Magie industrielle, à Stroud. À nous deux, nous disposions des huit seuls magiciens de la planète à avoir un permis. Et, si vous pensez que c’était une grosse responsabilité pour une fille de seize ans, vous avez raison : en fait, je n’étais que gérante temporaire, jusqu’au retour du Grand Zambini. S’il revenait. Donc, comme je le disais, nous étions grosso modo en pleine routine à Kazam : ce matin-là, nous allions essayer de retrouver un objet perdu. Pas juste « égaré-oups », ce qui est facile, mais « ne-devant- jamais-être-retrouvé » ce qui est bien plus ardu. Nous n’aimions pas trop chercher des trucs disparus car, en général, ils n’aimaient pas être découverts, mais, quand le travail manquait, nous acceptions pratique- ment tout ce qui ne violait pas la loi. Voilà pour- quoi Perkins, Grizz et moi-même, lors d’une matinée d’été humide, poireautions dans ma Volkswagen garée sur une aire de repos, à dix kilomètres de notre ville d’Hereford, la capitale du royaume de Snodd. — Vous croyez que les magiciens savent à quoi servent les pendules ? ai-je demandé, un peu exas- pérée, car j’avais promis au client de commencer à 9 h 30 du matin précises, et il était déjà plus de 9 h 20. 11 J’avais convoqué nos magiciens ici à 9 heures pour un briefing, mais j’aurais aussi bien pu parler aux fleurs. — Quand on a tout le temps du monde, a répondu Grizz, évoquant leur espérance de vie souvent très accrue, quelques minutes de plus ou de moins n’ont sans doute pas tellement d’importance. Horton dit « Grizz » Crevettes, mon assistant, ne nous avait rejoints que depuis deux mois. Grand pour ses douze ans, il avait de courts cheveux bouclés couleur sable ; des taches de rousseur dansaient autour de son nez retroussé. Comme la plupart des enfants trouvés de son âge, il arborait avec une certaine fierté ses vêtements d’occasion trop grands. Nous l’avions emmené ce matin-là pour lui apprendre les problèmes inhérents à une recherche d’objet perdu – non sans raison : deux ans plus tard, il devait prendre ma suite. À dix-huit ans, je m’en irais. Perkins a marqué son accord d’un hochement de tête. — Certains magiciens paraissent vivre assez long- temps, c’est vrai, a-t-il observé. C’était indéniable, mais ils se montraient peu loquaces sur le moyen qu’ils employaient : quand on leur posait la question, ils détournaient la conversa- tion vers les souris, les oignons ou n’importe quel autre sujet. Le Juvénile Perkins était notre meilleur et unique apprenti. À Kazam depuis un peu plus d’un an, c’était le seul employé de l’entreprise à peu près du même âge que moi. Il était par ailleurs mignon et, sauf pour un périodique excès de confiance en soi qui lui faisait 12 jeter des sorts sans réfléchir, il promettait d’exercer un effet positif sur l’entreprise et la magie en général. Je l’appréciais, mais son centre d’intérêt principal était la suggestion à distance : projeter des pensées dans la tête des gens ; je ne savais donc pas si je l’appré- ciais vraiment ou s’il me suggérait de l’apprécier, ce qui aurait été aussi inquiétant qu’immoral. En fait, la suggestion à distance – ou « semaille » – avait été interdite quand on avait découvert qu’il s’agissait de la clef du succès de boys bands dépourvus de talent, phénomène ayant constitué jusqu’alors un certain mystère. J’ai de nouveau consulté ma montre. Les magi- ciens 1 que nous attendions étaient l’Étonnant Dennis « Plein » Tariff et Dame Mawgon. En dehors de leurs pouvoirs magiques, les praticiens des Arts mystiques – pour leur donner leur titre officiel – étaient à peine capable d’enfiler leurs vêtements dans le bon ordre et il fallait souvent leur rappeler de prendre un bain ou des repas réguliers. Ils étaient ainsi : dispersés, pétulants, distraits, passionnés et terriblement frustrants. En revanche, ils n’étaient pas du tout ennuyeux et, après un début difficile lors de ma prise de fonctions, je les considérais désormais tous avec une grande affection – même ceux qui étaient vraiment fous. 1. Après une plaidoirie bien argumentée pour l’égalité des sexes lors de l’Exposition universelle de magie de 1962, le mot « magicien » s’applique aux praticiens mâles et femelles. Le féminin « magicienne » ne devrait en théorie plus être utilisé que par certains vieux schnocks qui estiment que la place d’un magicien féminin est à la maison, à invoquer des plats cuisinés et à faire le ménage par le seul pouvoir de la pensée. 13 — Je devrais être aux tours, en train de réviser, a pleurniché le Juvénile Perkins. Passant l’oral de son permis de magie l’après-midi même, il était un peu nerveux, ce qui pouvait se comprendre. — Plein Tariff a suggéré que tu viennes en tant qu’observateur, ai-je expliqué. Trouver des objets perdus, c’est du travail d’équipe. — Est-ce que les magiciens aiment le travail d’équipe ? a demandé Grizz qui, lui, n’aimait rien tant que les questions – en dehors des glaces et des gaufres. — L’époque des magiciens solitaires fabriquant d’étranges potions au sommet de la tour nord est révolue, répondis-je. Ils doivent apprendre à travailler ensemble, et ce n’est pas moi qui le dis : le Grand Zambini tenait à la réécriture du règlement. (J’ai regardé ma montre.) J’espère quand même qu’ils vont venir, ai-je ajouté. Gérante provisoire de Kazam en l’absence de Zambini, c’était moi qui présentais d’abjectes excuses à tous les clients insatisfaits – une corvée qui m’était échue plus souvent que je ne l’aurais aimé. — Mais quand même, a dit Perkins. J’ai passé mon module de recherche IV, et j’ai toujours trouvé la pantoufle cachée, même sous le lit du Mysté- rieux X. C’était exact mais, si chercher un objet dissimulé tel qu’une pantoufle d’entraînement constituait un bon exercice, retrouver des choses perdues n’était pas aussi simple que cela. En matière d’Arts mystiques, rien ne l’est jamais. Tout ce qu’on comprend vraiment 14 après une vie d’études, c’est qu’on a encore un tas de choses à comprendre. C’est à la fois frustrant et enri- chissant. — La pantoufle ne s’opposait pas à ce qu’on la trouve, ai-je dit, tentant d’expliquer l’inexplicable. Si quelque chose ne veut pas être trouvé, ça devient plus dur. Le Puissant Shandar pouvait cacher des objets en pleine vue, simplement en les occultant. Il en a fait la démonstration la plus célèbre avec un éléphant invi- sible dans un couloir lors de l’Exposition universelle de magie de 1826. — C’est de là que vient l’expression « un éléphant dans un couloir » ? — Oui. Il s’appelait Daniel. — Tu devrais passer l’examen à ma place, a remarqué Perkins, sombre. Tu en sais bien plus que moi : il y a des passages entiers du Codex Magicalis 1 que je n’ai même pas lus. — Je suis ici depuis trois ans de plus que toi, ai-je remarqué, donc il est normal que j’en sache plus. Mais me faire passer ton examen reviendrait à faire passer un examen de piano à un manchot. Nul ne sait pourquoi certains individus sont capables d’être magiciens et d’autres non. Je n’y connais pas grand-chose en théorie de la magie, en dehors du fait qu’il s’agit d’une fusion entre science et foi, mais, d’un point de vue pratique, cela fonc- tionne ainsi : la magie tourbillonne autour de nous tel 1. Le soi-disant « Livre de Magie » qui, quoique bourré d’informations utiles, contient aussi bon nombre d’âneries. Toute la science consiste à faire le tri. 15 un brouillard d’énergie invisible où les êtres assez doués peuvent puiser grâce à nombre de techniques centrées sur les sortilèges superposés, les incantations marmonnées et une explosion de pensée concentrée, canalisée par les index. Le nom technique de cette énergie est « force subatomique électrogravitationnelle variable, sujette aux mutations », ce qui ne veut stric- tement rien dire – c’est juste le nom à l’air important que lui ont donné des scientifiques désorientés, afin de ne pas perdre la face. Le terme usuel est « énergie sorciérique » ou, plus simplement, « crépite ». — Au fait, a annoncé Perkins, enjoué, j’ai deux billets pour aller voir Jimmy « Casse-Cou » Cingley se faire tirer par un canon à travers un mur de briques. Jimmy Cingley était le plus populaire cascadeur ambulant des Royaumes Désunis et on s’arrachait les places de ses spectacles délirants. L’année précé- dente, il avait mangé un pneu de voiture au son d’un orchestre ; un excellent numéro jusqu’à ce qu’il manque de s’étouffer avec la valve. — Qui emmènes-tu ? ai-je demandé en jetant un coup d’œil à Grizz. La question « Perkins aura-t-il le cran de m’inviter à sortir avec lui ? » se posait depuis un petit moment. L’intéressé s’est raclé la gorge en rassemblant son courage. — Toi, si tu veux venir. J’ai fixé la route un moment puis j’ai dit : — Qui, moi ? — Oui, bien sûr, toi. — Tu aurais pu parler à Grizz. 16 — Pourquoi est-ce que j’inviterais Grizz à venir voir un dingue se faire propulser dans un mur de briques ? — Pourquoi est-ce que tu ne m’inviterais pas ? a demandé Grizz, faussement offusqué. Voir des abrutis se faire mal, ça pourrait très bien être mon truc. — C’est tout à fait possible, a admis Perkins, mais tant qu’il y aura une alternative plus jolie, tu resteras neuf ou dixième sur ma liste. On a tous gardé le silence. — Jolie ? ai-je enfin répété en pivotant sur le siège du conducteur pour lui faire face. Tu veux sortir avec moi parce que je suis jolie ? — Ça pose un problème de te demander de sortir avec moi parce que tu es jolie ? — Je crois que c’est raté, a dit Grizz avec un grand sourire. Tu devrais lui demander de sortir avec toi parce qu’elle est intelligente, spirituelle, mûre pour son âge et que chaque moment passé en sa compa- gnie t’inspire. Son joli minois devrait être tout en bas de la liste. — Oh, flûte, a lâché Perkins, dépité. C’est vrai, hein ? — Quand même ! ai-je marmonné en entendant le tchoucoutchoucoutchouc caractéristique de la moto de Dame Mawgon. Nous sommes descendus de voiture dès qu’elle s’est arrêtée. J’ai croisé son regard presque aussitôt et l’ai regretté, car elle avait son expression « je-suis-sur- le-point-d’engueuler-Jennifer ». Bien sûr, me faire engueuler par Dame Mawgon n’avait rien 17
Lire un extrait de Jennifer Strange, dresseuse de quarkons - J. Fforde - Page 1
Lire un extrait de Jennifer Strange, dresseuse de quarkons - J. Fforde - Page 2
wobook