Lire un extrait de Gant Rouge - H.Black - Page 1 - Lire un extrait de Gant Rouge, de Holy Black PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE6 (P01 ,NOIR) Titre original : Red Glove « The Curse Workers », tome II Collection « Territoires » dirigée par Bénédicte Lombardo Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes cita- tions dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellec- tuelle. © 2010 by Holly Black Published in agreement with Margaret K. McElderry Books, an imprint of Simon & Schuster Children’s Publishing Division. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche, pour la traduction française. ISBN : 978-2-265-09114-6 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE9 (P01 ,NOIR) CHAPITRE UN J’ignore s’il fait déjà jour quand la fille se lève et se prépare à partir. Lorsqu’elle ouvre la porte de la chambre d’hôtel, la robe en maille argentée coulant sur ses cuisses scintille comme une guir- lande de Noël. Impossible de me rappeler son nom. — Tu parleras de moi à ton père, au consulat ? Une traînée de rouge à lèvres lui macule la joue. Je devrais lui dire de se refaire une beauté, mais j’ai tellement de mépris pour moi-même qu’elle en prend sa part. — Mais oui, je fais. Mon père n’a jamais bossé dans un consulat. Jamais il n’a filé cent mille dollars à une jeune Américaine pour qu’elle fasse le tour de l’Europe. Et je ne suis pas davantage chasseur de têtes pour À la recherche de la nouvelle top-modèle. Mon oncle n’est pas le manageur de U2. Je n’ai pas hérité 9 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE10 (P01 ,NOIR) d’une chaîne d’hôtels. On ne trouve aucune mine de diamants sur mes terres de Tanzanie. Je n’ai jamais foutu les pieds en Tanzanie. Ce n’est qu’une partie des bobards qu’a inventés ma mère cet été afin de me procurer des blondes dans l’espoir de me faire oublier Lila. C’est raté. Je m’abîme dans la contemplation du plafond. Et je continue jusqu’à ce que j’entende ma mère s’affairer dans la chambre voisine. Ça fait deux mois qu’elle est sortie de taule. Une fois l’année scolaire terminée, elle m’a emmené à Atlantic City, où on a squatté divers hôtels en facturant nos repas sur la chambre. Si le personnel devient un peu trop insistant, on change de crémerie, point. Une faucheuse de sentiments n’a pas besoin de laisser une carte de crédit à la récep- tion. Maman ouvre la porte de communication entre nos chambres. — Chéri, dit-elle. À l’entendre, il est parfaitement normal que je sois allongé par terre vêtu de mon seul slip. Elle a mis des bigoudis et drapé ses cheveux noirs dans une écharpe de soie, comme elle le fait chaque soir avant de dormir. Le peignoir qui dissimule ses formes généreuses provient du précédent hôtel. — Tu es prêt pour le petit déjeuner ? — Je me contenterai d’un peu de café. Je me lève d’un bond pour me diriger vers la cafetière de la chambre. Sur le plateau en plastique 10 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE11 (P01 ,NOIR) posé près d’elle se trouvent un sachet de café instantané et de la crème lyophilisée. — Cassel, combien de fois devrai-je te dire qu’il est dangereux de boire dans ces saletés ? Si ça se trouve, quelqu’un y a préparé du crystal meth. Son front se barre d’un pli soucieux. Elle s’inquiète toujours des trucs les plus bizarres. Les cafetières. Les téléphones portables. Mais la police, elle s’en fout. — Je vais commander du café aux cuisines, dit- elle. — Peut-être que les marmitons concoctent du crystal, eux aussi. Elle fait la sourde oreille, retourne dans sa chambre et décroche son téléphone. Puis elle revient sur le seuil. — Je te fais apporter des œufs et des toasts. Et aussi du jus de fruits. Je sais, il paraît que tu n’as pas faim, mais je veux que tu sois d’attaque aujourd’hui. Je nous ai trouvé un nouveau gogo. Et elle se fend d’un sourire tellement large que j’ai presque envie de le lui rendre. Ma mère – elle ne changera jamais. Incroyable mais vrai, on trouve en kiosque des magazines genre La Vie des Millionnaires, Les Millionnaires du New Jersey et tout ça, qui publient des reportages photo sur des vieux schnoques dans leurs palais. J’ignore qui achète ces torchons, mais ma mère en est folle. Pour elle, c’est un catalogue de proies. 11 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE12 (P01 ,NOIR) C’est comme ça qu’elle a repéré Clyde Austin. Il figure en bonne place dans l’un d’eux, juste après le portrait du gouverneur Patton, l’anti-faucheur par excellence, et de sa demeure baptisée Drumth- wacket. En dépit de son récent divorce, écrit le plumitif de service, Austin mène une existence privilégiée, avec jet privé, piscine à débordement chauffée et couple de barzoïs aussi fidèles qu’atta- chants. Il possède une résidence à Atlantic City, fréquente le restaurant Morton et adore jouer au black-jack quand son travail lui en laisse le temps. Sur la photo, le lecteur a tout loisir d’admirer un petit type trapu avec des implants capillaires. — Mets des fringues crades, dit maman. Assise à son bureau, elle s’affaire à adapter une paire de gants bleu pétrole. Le bout de chaque doigt sera bientôt criblé de trous : assez petits pour passer inaperçus, assez gros pour que sa peau puisse toucher celle du gogo. — Crades ? je répète. Affalé sur le sofa de sa chambre, j’en suis à mon troisième café, avec double dose de crème. Et j’ai aussi bouffé les toasts. — Froissées. Des trucs qui te donnent l’allure d’un vagabond peu commode. Elle entreprend d’enlever ses bigoudis, un par un. Elle ne va pas tarder à s’étaler du fond de teint sur les joues et à recourber ses cils. Il lui faut des heures pour s’apprêter. — C’est quoi, le plan ? dis-je. — J’ai téléphoné chez Morton. Je me suis fait passer pour sa secrétaire et j’ai prétendu avoir 12 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE13 (P01 ,NOIR) oublié l’heure de sa réservation. C’est génial que cette revue nous ait dit comment lui mettre le grappin dessus, tu ne crois pas ? Et ça a marché comme sur des roulettes. Il vient dîner ce soir à huit heures. — Depuis quand le sais-tu ? — Deux ou trois jours. Elle hausse les épaules et se farde les paupières avec soin. Impossible de savoir si elle dit vrai. — Oh !… attrape le sac en plastique posé sur ma valise. Je vide ma tasse d’un trait et je me lève. Le sac en question contient une paire de collants. Je la pose sur le bureau. — C’est pour toi, dit-elle. — Ce qu’il te faut, c’est un vagabond peu commode mais du genre glamour ? — C’est pour te faire un masque, explique- t-elle en feignant de se passer une cagoule sur la tête, comme si j’étais trop bête pour piger. Si ça roule avec Clyde, je veux qu’il puisse faire la connaissance de mon fils. — Apparemment, c’est un plan de première que tu nous as mitonné. — Allons ! La rentrée est dans huit jours à peine. Tu n’as pas envie de t’amuser un peu avant ? Quelques heures plus tard, maman trottine sur les planches en talons hauts. Le vent estival fait gonfler sa robe blanche. Son décolleté est si plon- geant que je redoute de voir ses seins déborder si jamais elle bouge trop vite. Je ne devrais pas faire 13 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE14 (P01 ,NOIR) attention à ce genre de chose, je le sais, mais je ne suis pas aveugle. — Tu as bien compris ton rôle ? demande- t-elle. Je fais halte le temps qu’elle m’ait rattrapé. Elle a sélectionné des gants de lamé or et un sac à main assorti. Le bleu ne lui allait pas au teint, je présume. Sacrée tenue qu’elle a mise là. — Non, tu me l’as expliqué mille fois, mais je ne pige toujours pas. La colère lui dessine un masque tempétueux. Ses yeux se font durs. — Mais oui, maman, j’ai compris, dis-je d’une voix que j’espère conciliante. Vas-y. Il ne faut pas qu’on nous voie en train de discuter. Elle prend la direction du restau et moi celle de la rambarde, pour aller contempler l’océan. J’avais la même vue depuis le penthouse de Zacharov, non loin de là. Je revois Lila qui me tournait le dos, perdue dans la contemplation des eaux noires. J’aurais dû lui dire que je l’aimais à ce moment-là. Quand ça signifiait encore quelque chose. Le plus dur, dans le boulot d’arnaqueur, c’est l’attente. Le temps s’étire et on attrape les mains moites à force d’anticiper la suite des événements. On se met à gamberger. On a les veines saturées d’adrénaline, mais on est forcé à l’inaction. Laisse-toi distraire et c’est le désastre. Une règle édictée par maman. Je me tourne vers le restaurant et glisse ma main gantée dans ma poche, pour vérifier la présence des 14 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE15 (P01 ,NOIR) collants roulés en boule. J’en ai découpé le bout avec un couteau trouvé dans la chambre. Je parcours la foule du regard, sans perdre ma mère de vue. On risque de passer quelque temps ici. Et ce plan-ci risque de foirer. C’est l’ennui avec les arnaques : on doit tester plusieurs gogos avant de tomber sur un champion. Le genre qu’on peut exploiter à fond. Nous poireautons vingt minutes, séparés l’un de l’autre par un pâté de maisons. Maman se comporte comme une touriste innocente profitant de la soirée : elle fume une clope, se remet un peu de rouge, fait semblant d’appeler quelqu’un sur le portable qu’elle m’a emprunté. Quant à moi, j’ai décidé de faire la manche. J’ai déjà empoché trois dollars cinquante et je m’apprête à m’enrichir de vingt-cinq cents lorsque Clyde Austin émerge de chez Morton. Maman se met en route. Je m’anime et fonce dans sa direction, tout en m’enfilant les collants sur le visage. Ce qui me ralentit un brin, car cette saleté n’a rien de trans- parent. Je n’y vois goutte, en fait. Ça commence à crier autour de moi. Un type attifé comme je le suis ne mijote sûrement rien de bon. C’est le stéréotype – voire l’archétype – du méchant. Je me mets à courir et, au moment où je frôle ma mère, je lui pique son sac à sa main. Elle ajoute ses cris au chœur outragé. — Au voleur ! À l’aide ! Au secours ! 15 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE16 (P01 ,NOIR) C’est là que ça se corse. Je dois continuer de courir, mais pas trop vite, afin qu’un type bedon- nant et occupé à digérer ses martinis estime avoir une chance de me rattraper. — Au secours, quelqu’un ! glapit maman. Il m’a volé tous mes sous ! J’ai toutes les peines du monde à rester sérieux. Tout juste si je n’emboutis pas ce brave Clyde, tellement je veux lui donner sa chance. Mais maman a eu le nez creux. Tous les mecs se voient en preux chevaliers, affirme-t-elle. Voilà qu’il m’empoigne le bras. Je fais exprès de tomber. Aïe ! mauvaise chute. Soit les collants me brouillent vraiment la vue, soit j’ai mal jaugé mon équilibre, car je m’étale sur le goudron et m’érafle la main – je sens le gant qui se déchire, carré- ment. Et je suis sûr que mes genoux en prennent un coup, eux aussi. Je lâche le sac à main. Avant que j’aie eu le temps de me relever, Clyde m’a assené un coup sur la nuque. Mais ça fait mal ! Elle aura intérêt à me remercier. Vite, que je fiche le camp. Et sans traîner. Et je me dépêche d’enlever ces saletés de collants. Clyde Austin, élevé au rang de héros, s’empresse de rapporter son sac à main doré à la damoiselle en détresse. Les yeux mouillés de gratitude, elle le gratifie de son plus beau sourire. Et lui laisse le temps de voir qu’il y a du monde au balcon. 16 PSW32-INSERT GRAPHIQUES-C5.04.03-P5.04.00-7/2/2012 8H54--L:/TRAVAUX2/FLEUVE-N/GANT-ROU/TEXTE.664-PAGE17 (P01 ,NOIR) Maman exulte. Elle débouche le Prosecco prélevé dans le minibar pendant que je me désin- fecte la main à l’eau oxygénée. Bon Dieu que ça pique ! — Il veut qu’on prenne un verre ensemble demain soir. Je lui ai dit que je me sentais obligée de l’inviter. Vu ce que je venais de subir, m’a-t-il répliqué, c’était hors de question, point final. Plutôt prometteur, non ? — Mouais, je lui fais. — Il doit venir me prendre ici. À six heures. À ton avis, dois-je être prête quand il débarquera ou vaut-il mieux que je lui offre un verre pendant que je mets la dernière main à ma toilette ? Je pourrais lui ouvrir la porte en peignoir. Je fais carrément la gueule. — Comment le saurais-je ? — Ne le prends pas sur ce ton. Ce n’est qu’un job, point barre. On a besoin d’un mécène. Non seulement pour financer ta scolarité, mais aussi pour rembourser les dettes de Barron. N’oublie pas que Philip risque de se retrouver au chômage d’un jour à l’autre. Elle me décoche un regard mauvais, au cas où j’aurais oublié que c’est à cause de moi qu’il a des emmerdes avec un parrain. Comme si j’en avais quelque chose à foutre. Ce n’est rien à côté de ce qu’ils m’ont fait subir. — Tant que tu ne fauches pas trop ce pauvre Clyde, dis-je à voix basse. Tu n’en as pas vraiment besoin, d’ailleurs. Ton charme suffirait à l’emballer. 17
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