Lire un extrait du Temple noir - Giacometti Ravenne - Page 1 - Lire un extrait du Temple noir, de Giacometti Ravenne Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN : 978-2-265-09369-0 9 La vérité gît au fond du tombeau Un mot des auteurs La précédente enquête d’Antoine Marcas, Le Sep- tième Templier, s’achevait avec la découverte du mythique trésor de l’ordre du Temple enchâssé dans la mosaïque de la voûte du Sacré-Cœur. Pourtant, nous ne voulions pas en terminer là avec les énigmatiques Chevaliers du Temple. Un trésor, même fabuleux, ne peut pas satisfaire les amoureux de mystères ésotériques. Émeraudes, rubis, diamants, topazes, or, argent… les trésors font rêver mais il y a là quelque chose de matériel, de trop terre à terre. Les Templiers exercent leur attraction, par-delà les âges, pour leurs richesses, réelles ou fantasmées, mais aussi pour une part d’indicible qui se résume en un simple mot : le secret. Et toutes celles et ceux qui se passionnent pour les mystères templiers savent que la fascination qu’ils exercent se situe sur ce plan. Plus spirituel que maté- riel. Et loin de toutes les théories conspirationnistes qui fleurissent sur le Web. Théories dont le thriller ésotérique doit savoir jouer, sans jamais s’y perdre. Plus jeunes, nous étions fascinés par le titre d’un livre, écrit par Robert Ambelain : Jésus ou le Mortel Secret des Templiers. Le mortel secret des Templiers. L’expression nous envoûtait. Et elle continue. Voilà pourquoi nous souhaitons apporter notre pierre à l’édifice templier en continuant l’aventure, à un niveau différent. Ainsi nous avions laissé deux indices à la fin du Septième Templier. Antoine serrait Gabrielle dans ses bras et lui murmurait que leur « aventure ne faisait que commencer », après avoir reçu un coup de fil de son ami polonais. Le comte Potocki avait retrouvé un docu- ment selon lequel « la vérité gît au fond du tombeau ». Deuxième indice, la quatrième de couverture du Septième Templier, aux éditions Fleuve Noir, était codée. Tout autour des bordures est inscrite une suc- cession de chiffres. Regardez bien, prenez une loupe et utilisez l’alphabet maçonnique Kadosh dont se sert Marcas dans son enquête… Le message n’est-il pas clair ? Ce roman est la suite du Septième Templier, mais aussi un livre fraternel à toutes celles et tous ceux qui rêvent les yeux ouverts. Eric et Jacques Post scriptum 3 : le chiffre maçonnique par excellence. C’est aussi le nombre de lectures possibles pour un Marcas : 1. Vous pouvez lire uniquement les chapitres historiques jusqu’à la fin et ensuite découvrir les chapitres contempo- rains avec Marcas. 2. Méthode inverse de la première. 3. La voie royale, ainsi : lire d’une traite et alterner les époques. Les trois chemins mènent à la même destination… 11 PROLOGUE Paris Basilique du Sacré-Cœur De nos jours Le bruit des marteaux-piqueurs s’était tu. Le ballet de fourmis de la multitude d’ouvriers avait cessé, lais- sant le silence et l’obscurité régner à nouveau dans la basilique. Ils étaient repartis, pour un temps du moins. Une couche épaisse de poussière recouvrait le sol et les bâches de plastique noir autour des statues. Nulle bougie allumée, nul lumignon électronique connecté, Dieu lui-même semblait avoir déserté sa maison. Çà et là, des tas de gravats formaient des monticules inertes et profanes. Une infime clarté électrique provenant de la cité filtrait à travers les vitraux recouverts d’une fine pellicule de crasse. Les bénitiers s’asséchaient comme des oasis oubliées, les tuyaux d’orgue emballés dans des cocons de plastique sale ne déversaient plus leur musique céleste. L’odeur du plâtre rance avait rem- placé l’encens et la basilique n’était désormais qu’un banal sarcophage de pierre désanctuarisé. Dans la sacristie, le père Roudil fulminait en ouvrant, un par un, les tiroirs de son bureau. Il n’arri- vait pas à mettre la main sur sa petite bible à reliure de 12 cuir gaufré et nervuré, et offerte par les fidèles de son ancienne paroisse en Sierra Leone. La lumière de la vieille lampe à abat-jour crème éclairait son visage tendu. Le précieux ouvrage se dérobait. Il s’assit dans son fauteuil de cuir noirci et contempla la pièce. Cela faisait près d’un quart d’heure qu’il fouillait en vain. Il n’arrivait pas à se souvenir de l’endroit où il avait pu laisser le Livre saint et son agacement ne cessait de croître. Et dire qu’il n’avait même plus le droit d’être là depuis le début des travaux. D’ailleurs on lui avait à peine laissé le temps d’emporter ses affaires. Ordre de l’archevêque en personne. Heureusement que le sacristain avait gardé un double de la clé du presbytère attenant. Le père Roudil avait dû attendre le départ des ouvriers pour s’introduire, tel un voleur, dans sa propre église. Un comble ! Cela faisait une éternité que ces satanés travaux duraient alors qu’on lui avait assuré qu’au bout de deux semaines tout serait fini. La basilique fermée aux fidèles et aux touristes, trans- formée en chantier ! Du jamais-vu depuis l’édification du Sacré-Cœur. En fait, tout avait commencé dix mois plus tôt alors qu’il était en déplacement à Lourdes pour accompa- gner des pèlerins. Un matin, très tôt, aux alentours de 4 heures, la sœur qui devait prendre son tour de la prière perpétuelle était tombée sur un groupe de poli- ciers en civil. Ils avaient interpellé des intrus qui s’étaient introduits dans l’église. On lui avait demandé de quitter les lieux pour ne pas gêner l’enquête. La basilique fut fermée sur ordre de la préfecture de police. Trois jours plus tard, à son retour, il recevait la visite de l’archevêque et de l’architecte des Services du Patrimoine. Apparemment, une faille subite courait tout le long de la voûte. Un défaut dans la conception même de l’ouvrage. En conséquence, la basilique fer- merait pour des travaux d’urgence dans les mois qui viendraient. Il n’avait plus eu de nouvelles pendant des 13 mois et, deux semaines plus tôt, l’archevêque était revenu avec des experts du Vatican pour fermer la basilique. Un nouveau rapport alertait sur une menace d’écroulement de la voûte. Il n’en croyait pas un mot, mais l’obéissance à Dieu et à sa hiérarchie passait avant ses doutes. Quant à son sacerdoce, il était prié de l’exercer en l’église Saint-Pierre voisine, en compagnie de la congrégation des sœurs. Il avait décampé sans même avoir eu le temps d’emporter sa précieuse bible et ça, ce n’était pas acceptable. Le père Roudil s’épongea le front et tenta de calmer son irritation. Soudain une étincelle jaillit dans son esprit. Le rangement, bien sûr. Sa bible était là-bas, sûrement à côté de la caisse. Le curé sortit de la sacristie, referma doucement la porte et entra dans la nef. Dévastation et désolation. Ce furent les mots qui lui vinrent à l’esprit quand il contempla le chantier plongé dans l’obscurité. Un verset de l’Ancien Testament remonta à sa mémoire. Et l’Éternel plongea la cité dans les ténèbres et retira sa main au-dessus des hommes. Et les constructions de l’homme s’écroulèrent. Il s’avança en essayant de ne pas faire de bruit. Des gardiens venaient faire des rondes toutes les demi- heures, il le savait par l’une des sœurs qui avait discuté avec les ouvriers. Il marcha sur une bâche souillée qui traînait sur le sol. L’air de la basilique saturé de pous- sière s’incrustait au fond de la gorge. Jamais, depuis quinze ans d’exercice au Sacré-Cœur, il n’avait connu pareille indécence. Les pauvres sœurs de la congré- gation, elles aussi, avaient été chassées des lieux et continuaient leurs prières dans l’église Saint-Pierre attenante. Il fallait poursuivre l’adoration perpétuelle, ininterrompue depuis la construction de l’édifice. Il marcha lentement, ses yeux commençaient à s’habituer à l’absence de lumière. Il coupa à travers les 14 bancs et se cogna le tibia contre le manche d’une pioche posée en travers. Bande d’imbéciles. Encore heureux qu’il ne soit pas tombé par terre. Il s’assit sur le siège et se frotta le bas de la jambe. Il se redressa et leva la tête vers la voûte, voilée par des bâches posées sur un gigantesque échafaudage. Le curé secoua la tête, tout cela n’avait aucun sens. Il n’y connaissait rien en matière de construction, mais le peu qu’il voyait ne correspondait pas à des travaux de consolidation. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il se dirigea vers l’autel, envahi par une forêt de tuyaux dont les extrémités de métal écorchaient le sol de pierre. L’énorme échafaudage occupait l’intégralité de la voûte. Il s’approcha et leva les yeux. Aucun tuyau ne soutenait la pierre. Il adressa une rapide prière à la Sainte Vierge et grimpa sur l’échelle de la structure métallique. À soixante ans passés, il gardait de son passage comme aumônier à la 11e division parachutiste le goût de l’exercice et accompagnait encore chaque été les jeunes de la paroisse en camp de vacances. Ses mains agrippèrent les barreaux et il se hissa lentement au niveau du premier palier. Un grincement sinistre retentit lorsqu’il posa le pied sur la longue planche en bois, posée en travers. Il s’arrêta net, priant pour que le bruit n’alerte pas les gardiens. Il aurait bonne mine en se faisant surprendre à jouer les acrobates. Il tendit l’oreille, le silence avait repris ses droits. Il marcha avec précaution, emprunta une autre échelle et arriva sur une petite plateforme encombrée d’outils variés. La chance lui sourit, une torche électrique était posée sur un carton. Il l’alluma et la braqua vers le haut de la voûte. Un faisceau blafard éclaboussa la pierre. Il faillit tomber à la renverse. Une figure cauchemardesque jaillit des ténèbres. Le Christ en majesté était à moitié défiguré. Tout le bas du visage avait été arraché. 15 Seuls subsistaient les yeux, le nez et le front bombé. Le regard profond, qui le fascinait depuis le début de sa prise de paroisse, fixait le père Roudil avec colère, comme s’il le tenait pour responsable du blasphème accompli. Dans la nuit, les yeux semblaient presque vivants. Le père Roudil se signa tout en maudissant la horde de barbares qui avait souillé avec leurs outils le fils de Dieu. Il inspecta le reste de la fresque avec appréhension. Les trois quarts de la mosaïque avaient été saccagés, laissant la pierre à nu. Sa torche continua de balayer la voûte. Nulle part, il n’y avait de faille. On lui avait menti… C’était absurde. Comment son évêque pouvait-il être complice d’un tel sacrilège ? Il redescendit rapidement de l’échafaudage, le cœur lourd, la colère au ventre. Dès demain, il irait voir son supérieur et exigerait des explications. Et si on l’écon- duisait, il préviendrait ses paroissiens, la télévision et les journaux. Lui, le père Roudil, gardien spirituel de la basilique, avait aussi le devoir de la protéger des bar- bares. Il enjamba un madrier constellé de rivets noircis et entreprit de faire le tour de son église pour vérifier l’étendue des autres sacrilèges. Il avait l’impression de se comporter en déserteur revenu sur le champ de bataille, le cœur déchiré d’avoir laissé l’ennemi occuper le terrain. Il s’orienta dans le déambulatoire désert quand soudain il trébucha sur un gros ballot. Il s’étala de tout son long sur le sol glacé, la torche tomba sur le côté. Abrutis. Il se releva lentement et tâta le sol autour de lui, sa main agrippa quelque chose de mou. Ce n’était pas un sac de gravats. Il prit la torche et la braqua sur le sol. Un corps. Le curé se mit à genoux à ses côtés. L’homme portait un pistolet à la taille. Un des gardiens qui faisait sa ronde, victime de voleurs venus piller l’église ? En s’approchant, il constata que l’homme respirait. Roudil 16 se releva. Il fallait appeler la police. Au moment où il allait rebrousser chemin vers la sacristie, il aperçut une faible lueur derrière la statue de saint Pierre. Il hésita, puis s’avança en éteignant sa torche. La statue était bâchée comme les autres, mais à sa base il remarqua une ouverture rectangulaire baignée de lumière. Ces maudits ouvriers avaient aussi défoncé le sol ! Il s’approcha du trou béant en fulminant. Stupéfait, il découvrit une volée de marches qui s’enfonçaient dans le sol. Lui qui pensait connaître l’église comme sa poche ! Un fil électrique d’où pendait un chapelet d’ampoules courait le long de l’escalier. Il était tiraillé entre l’envie de descendre ou de battre en retraite pour avertir les autorités. La curiosité contre la prudence. Tout son être lui disait de choisir la seconde solution. Il adressa une nouvelle prière à la Vierge, se promettant d’accomplir en pénitence moult Notre Père et autres Ave. Il agrippa la poignée de la torche comme s’il tenait une arme de poing et des- cendit les marches. Son esprit fonctionnait à toute allure. Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait, il calculait sa position dans la basilique. Normalement, il aurait dû aboutir au niveau de la crypte, mais le trajet n’en finissait pas. Maintenant, le péché de curiosité l’empor- tait sur celui de la colère. De longues minutes s’écou- lèrent avant qu’il ne parvienne à la fin de l’escalier. Selon ses estimations, il était au niveau du jardin de la butte Montmartre, voire plus bas. Il s’avançait silen- cieusement, prenant soin de ne pas glisser sur la pierre humide et fissurée. Le passage s’élargit et il déboucha sur une vaste salle voûtée, éclairée par des faisceaux de lumière trem- blants. Roudil était pétrifié, jamais il n’aurait soup- çonné l’existence d’une cave secrète dans les sous-sols de la basilique. Il s’approcha silencieusement. Un homme en combinaison blanche se tenait debout devant un autel de pierre noire. Sur le dessus, une 17 plaque était descellée, comme le couvercle d’un tom- beau. L’inconnu passait un court tube métallique au- dessus du trou. Un crépitement modulé sortait de l’extrémité de l’appareil. À quelques mètres, un autre homme, plus massif, à genoux, alignait par terre des bouts de bois sur une toile blanche. Le père Roudil se crispa. Que faisaient ces intrus dans les entrailles de son église ? Il devait avoir des explications, et plus vite que ça. — Qui êtes-vous ? lança-t-il d’une voix forte, celle de ses prêches. Le duo se figea. Ils tournèrent la tête en direction du prêtre, mais aucun ne lui répondit ; ils restaient là, immobiles. Le curé haussa à nouveau la voix. — Je suis le responsable de cette basilique. Vous allez me dire ce qui se passe ici ? Les deux hommes continuaient à le regarder sans rien dire quand soudain une voix surgit de l’ombre. Aiguë et sifflante. — Reprenez-vous, mon père, je vais vous expli- quer. L’abbé Roudil mit sa main en visière pour essayer de distinguer qui se cachait derrière le faisceau d’une lampe torche. Nullement impressionné, il s’avança d’un pas décidé. La mystérieuse voix se répercutait en écho. — Je vous envie, mon père. Vraiment. Communier avec Dieu ici, en ce lieu sacré… Le prêtre distingua enfin la silhouette de son inter- locuteur, lui aussi en combinaison blanche. Il haussa le ton. — Vous faites partie de l’équipe de restauration ? C’est ça ? Pourquoi ne m’a-t-on pas averti ? Je vais me plaindre en haut lieu. Vous saccagez la mosaïque, vous fouillez ce sanctuaire… Je… Il s’arrêta net, la femme brandissait un pistolet. Son visage se découpa dans la lumière des projecteurs.
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