Lire un extrait de La vie financière des poètes de Jess Walter - Page 1 - Sur l’auteur Jess Walter est l’auteur de cinq romans, dont Citizen Vince, lauréat du prix Edgar Allan Poe du meilleur roman en 2005, The Zero, finaliste du National Book Award 2006. Ses livres ont été traduits dans plus de vingt pays et il a col- laboré à plusieurs journaux et magazines (entre autres Play- boy, Newsweek, Washington Post, Los Angeles Times, Boston Globe, etc.). Il écrit également des scénarios. Il vit à Spokane (Washington). Site de l’auteur : www.jesswalter.com 162762KSG_POETES.fm Page 4 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 Titre originalþ: The Financial Lives of the Poets ©þJess Walter, 2009. Publié en accord avec Harpercollins Publishers. Tous droits réservés. ©þÉditions 10/18, Département d’Univers Poche, 2011, pour la traduction française. ISBNþ: 978-2-264-05209-4 162762KSG_POETES.fm Page 6 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 Pour Anne, toujours 162762KSG_POETES.fm Page 7 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 «þLes poètes doivent rêver, et rêver en Amérique, c’est pas du gâteau.þ» Saul BELLOW 162762KSG_POETES.fm Page 9 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 11 CHAPITRE 1 Un autre 7/11 Les revoilà les jeunes camés, bourrés, défoncés, les yeux rouges et la bouche sèche, parcourant des allées étroites et lumineuses en quête de bouffe aussi calcinée qu’eux, leurs mains agitées de spasmes roulent en boule des billets qu’ils déversent sur le comptoir, heureux et fiers, comme s’ils étaient les inventeurs de la défonce… Et derrière le comptoir, Rahjiv, toujours patient, croise mon regard, les paupières à demi baissées, pen- dant qu’il encaisse un autre ricaneur qui empeste le pat- chouli – Reeses’s Pieces, Red Bull et tacquito au cheddar – et il pense sans douteþ: Ah, ces gamins, Matt… mais peut- être pas car Rahjiv ne connaît pas mon nom et je ne porte pas de badge. Je suis juste le type d’un certain âge qui laisse tourner le moteur de sa voiture gris foncé métallisé quand il vient après minuit. Quand je n’arrive pas à dormir. Et que j’ai oublié d’acheter du lait dans une épicerie normale. Du lait pour les céréales des enfants. Le matin. Avant l’école. Le lait coûte dans les deux dollars le litre. Depuis des années, les immigrés récents comme Rahjiv constituent un test de Rorschach politiqueþ: si en voyant un 162762KSG_POETES.fm Page 11 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 12 turban, vous pensez terroriste, vous êtes un Américain Rouge. Si vous pensez neurochirurgien indien parlant cou- ramment cinq langues, obligé de servir des abrutis à minuit pour un salaire de misère, vous êtes Bleu, comme moi. Évi- demment, je n’ai aucune preuve que Rahjiv était médecin à Delhi, pas plus qu’un chauffeur routier texan n’a la preuve que c’est un poseur de bombes. Si ça se trouve, Rahjiv tenait un autre 7/11 en Indeþ; il est tellement adroitþpour rendre la monnaie, pour ranger dans les sacs en plastique les Hostess Sno Balls et les Little Debbies, les Power Bars et les Moun- tain Dews… «þNon, attends… mec. Du chocolat au laitþ! Et des pork rinds…þ» Pendant qu’un autre camé réexamine les allées. «þEt… oh ohþ! Des Cool Ranch Doritosþ!þ» Chaque fois que je viens ici, je pense immanquablement à mes garçons, qui dorment dans leurs lits à la maison, à quelques années encore de tels problèmes (ou bien rêvent- ils déjà de se retrouver devant une machine à Slurpee à minuitþ?). Deux jeunes Blancs tatoués, en survêtements satinés, se collent dans la queue juste derrière moi et je me raidis légè- rement, je tapote mon portefeuille. Le gros jongle avec un pack de douze bouteilles d’un litre deþbière forte, pendant que son copain s’éloigne pour brailler dans son portableþ: «þChuloþ! Tu fais rien avant qu’on rapplique, yo.þ» La porte se referme derrière le type au portable et je me retrouve enfin à la caisse avec mon lait – «þBonsoir, Rahjivþ» –, lorsqu’un drame survient devant le distributeur de soda. L’employé et moi, on se retourne en même temps, attirés par un cri perçant hydroponique provenant des profon- deurs d’un sweat-shirt à capuche bleu. Un skater avec des piercings et des cheveux ternes, sa planche sanglée dans le dos, a renversé son méga Sprite et il trouve que c’est… super… trop… fendard… comme trucþ! Rahjiv m’adresse un regard las, encore une fois, et sans doute qu’il regrette de ne pas être dans son pays, en train de découper des crânes à l’hôpital de Bombay. D’un geste nonchalant, il passe mon bidon devant le scanner. 162762KSG_POETES.fm Page 12 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 13 Puis il me tend mon lait. Pour les garçons. Pour leurs céréales. Au matin. Ça coûte dans les deux dollars le litre. Quand je viens ici, je pense également à ma mère. Tandis qu’elle était en train de mourir, il y a plusieurs années de cela, elle est devenue obsédée par les attentats terroristes à New York. Je ne supportais pas de la voir anéantie par des angoisses aléatoires alors qu’elle dépérissait et actionnait sa pompe à morphine comme si cela pouvait lui sauver la vie – impossible –, car sa peur de mourir s’exprimait dans la peur de choses qu’elle n’avait plus aucune raison de redou- terþ: un crime gratuit, le réchauffement climatique… et surtout, les terroristes dans les avions. «þMattþ? m’a-t-elle demandé, juste avant de mourir. Tu crois qu’il y aura un autre 7/111 þ? » Tout d’abord, j’ai voulu rectifier, mais j’ai juste ditþ: «þNon, maman. Il n’y aura pas d’autre 11þjuillet.þ» «þOuah, cool, les pantoufles, yoþ!þ» lance le type au porta- ble lorsque je sors avec mon lait. Âgé d’une vingtaine d’années, il arbore un survêtement grisþrequin trop large, ses cheveux noirs sont coiffés en arrière, derrière les oreilles, un tatouage sophistiqué dépasse du col de son T-shirt. Et là, aux yeux de tous, devant ce commerce de proximité, il me propose de tirer sur une pipe en verre, une petite pipe à marijuana en forme de cigarette. Je décline son offre d’un geste et, bizarrement, je le regretteþ: ça remonte à quinze ans au moins, mais je ne débarque pas d’une banlieue de quinquagénaires avec un cocktail à la mainþ; j’ai eu mon heure. À l’université, ils me surnommaient La Tondeuse parce que je dévorais les joints d’Acapulco Gold, en brûlant de l’encens, lumières noires aux murs, et Pink Floyd qui faisait vibrer le sol du dortoir… D’abord, techniquement parlant, ce ne sont pas des «þpantouflesþ», mais des mocassins décontractés que j’ai achetés chez Nordstrom Rack avec un bon d’achat, quand 1. Soit le 11þjuillet. Sa mère veut dire 9/11, le 11þseptembre, mais elle confond avec la chaîne d’épiceries 7/11. (N.d.T.) 162762KSG_POETES.fm Page 13 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 14 j’ai rapporté un cardigan qui me faisait ressembler à mon grand-père. Évidemment, je ne raconte pas tout ça au jeune gars défoncé, je me contente de sourire et de dire «þNon merciþ», mais soudain, au lieu de continuer vers ma voiture, je m’arrête pour regarder de plus près. Peut-être suis-je intrigué par cette pipe ingénieuse ou peut-être est-ce l’odeur de l’herbe ou simplement cette sensation de flou tourbillonnant que j’éprouveþ; quoi qu’il en soit, je suis tou- jours planté là quand le jeune Blanc obèse nous rejoint, avec sa casquette de base-ball portée en amazone, et main- tenant, on forme un petit demi-cercle à nous trois, comme si on attendait notre tour au départ d’un parcours de golf. «þHéþ! fait le gars avec le tatouage dans le cou et la pipe en verre, ce mec peut nous emmener à la soiréeþ!þ» Alors que je m’apprête à répondre que je ne peux pas les emmener parce que je dois rentrer chez moi (et qu’ils ont l’air un peu dangereux), l’obèse à la casquette ditþ: «þMerci, mecþ», comme s’il était étonné que je sois aussi cool, et soudain, j’ai envie d’être aussi cool. À ce moment-là, l’obèse regarde mes mains et éclate de rire. «þPutain, mecþ! Pourquoi t’achètes ton lait iciþ? Ils ven- dent ça dans les deux dollars le litre.þ» Les nuages sont basþ; on dirait un fauxþplafond où se répand la lumière de la ville. Ils glissent en silence au-dessus de nous. Et deux jeunes fumeurs d’herbe, en survêtement, montent dans ma voiture. J’ai lu un jour qu’on ne peut avoir peur que des choses dont on a déjà peur, et que nos peurs les plus profondes sont le souvenir de peurs plus anciennes et insupportables. Si c’est vrai, c’est peut-être une bonne chose que ma mère n’ait pas vécu assez longtemps pour assister à un autre 7/11. «þJolie caisse. —þMerci. —þC’est des sièges chauffantsþ? —þHmmm. —þÇa fait bizarre. J’ai l’impression d’avoir pissé dans mon froc. 162762KSG_POETES.fm Page 14 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 15 —þT’as sûrement pissé dans ton froc, mec. —þJe vais le baisser. —þC’est quoi, comme bagnoleþ? —þUne Nissan. Maxima. —þCombien ça t’a coûtéþ? —þOh, pas grand-chose.þ» C’est faux. Avec les tapis de sol pour l’hiver, les taxes et le contrat d’entretien de deux ans superflu, cette voiture m’a coûté 31þ256þdollars. Et à cause de plusieurs imprévus récents – mensualités oubliées, pénalités de retard, refinan- cement de la maison, consolidation de prêt, diverses crises familiales et mon licenciement malvenu –, après deux ans de versements, je dois encore 31þ000þdollars. Pour une voi- ture qui en vaut 18þ000. Telle est ma vie désormaisþ: endet- tée au maximum. «þMon frangin a piqué une Maxima, une fois, dit le gamin assis à l’arrière. Ou une Altima. Je les confonds.þ» Des voleurs de voitures. Super. Les deux criminels s’appellent Skeet et Jamie. «þJamieþ? dis-je au gars assis à l’avant. —þOuais, mecþ! répond Skeet, à l’arrière. Il a un nom de gonzesse, ce nazeþ! —þJe t’emmerdeþ», répond Jamie. Il me tend la pipe de nouveau et à mon grand étonne- ment, je la prends cette foisþ; je veux juste retrouver le goût de cette fumée suave, ou peut-être que je veux m’assurer qu’ils n’ont pas trafiqué l’herbe… Oh, que siþ! Je réprime une quinte de toux. J’ai le nez qui coule. Les yeux qui brûlent. Quelqu’un composte des feuilles dans ma gorge. Et me racle les poumons avec une pelle. Ouahþ! «þC’est de la bonne, heinþ? dit Jamie. —þPas mal, dis-je d’une voix enrouée. —þC’est de la came de synthèse. Genre cent dollars le grammeþ», précise Skeet. Impossible d’empêcher la quinte de toux suivante. «þC’est vraiþ? 162762KSG_POETES.fm Page 15 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15 16 —þSans dec, dit Jamie, d’un ton où perce l’excitation. C’est un labo de Colombie-Britannique. Avec un type prix Nobel. Il a frankensteinisé la beuh. Ça déchire, mais ça reste bon. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent avec. Genre faire faire mille trucs différents à ton cerveau, mec.þ» Je me dis que ça doit être vrai car après quelques taffes sur le plancher du dortoir, j’ai l’impression qu’une fuite apparaît dans mon cerveau et toute ma vie semble s’en échapper, pendant que je raconte mon histoire à Jamie et à Skeetþ: j’ai quitté un bon boulot de journaliste économique, il y a deux ans, pour créer un site Internet improbable mêlant poésie et investissements, on a été ensevelis sous l’effondrement de l’immobilier, juste au moment où mon père sénile s’installait chez nous, j’ai récupéréþdifficilement mon ancien boulot de journaliste, pour finalement être foutu à la porte deux mois plus tard. Le journal m’a accordé quatorze semaines d’indemnités et il m’en reste six pour trouver un emploi car quatorze moins huit, ça fait six. La semaine dernière, il en restait septþ; la semaine prochaine, ça fera cinq, mais pour le moment, à cet instant, avec Skeet sur la banquette arrière et Jamie à l’avant, pour le moment, à cet… instant précis – je garde la fumée dans mes poumons comme si je pouvais prolonger cet instant indéfiniment – Hooooo… «þÇa fait six. Six semaines.þ» Mais ce n’est pas ma date butoir la plus pressanteþ: il me reste une semaine pour liquiderþma retraite et verser un montant forfaitaire et final de 30þ000þdollars à la société de crédit, si je ne veux pas risquer de perdre notre maison. C’est cette seconde date butoir, comme je l’explique aux deux jeunes gars, qui confère à ma recherche d’un emploi un aspect aussi pressant et étouffant, tandis que je 162762KSG_POETES.fm Page 16 Vendredi, 11. mars 2011 3:32 15
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