Lire un extrait de Les clefs du pouvoir sont dans la boîte a gants - San Antonio - Page 1 - Lire un extrait de Les clefs du pouvoir sont dans la boîte a gants, de San Antonio Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contre- façon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 1981, Éditions Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN : 978-2-265-09622-6 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 6 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 15 I Ennobli par sa détermination, il se sent princier. Son miroir est formel, qui a su capter l’invisible. Sa nudité se pare d’un mystérieux rayonnement. Depuis qu’il a décidé que ce serait pour aujourd’hui et qu’il a donné le feu vert à Marien, il se sait autre, indiciblement nouveau, et cette transmutation le grise. Alors il se contemple avec émoi, redoutant de découvrir quelque fêlure dans l’intense harmonie de sa personne. Son regard d’autoportrait l’inquiète un instant, car il croit y lire du dédain ; mais il se rassure en comprenant que cette expression est due à l’acuité de son examen. Princier ! Le terme lui revient parce qu’il est sans synonyme. Princier, donc très beau, infiniment gracieux. L’un de ses premiers amants (mais le terme lui répugne car une notion orthodoxe des mœurs subsistera toujours en lui) prétendait qu’il possédait un corps d’adolescent grec et le conserverait toujours. Vieil amant momifié, décédé depuis longtemps. Éric ne peut se défendre d’imaginer sa carcasse en tombe, allongée dans la mort, comme jadis à côté de lui sur une couche frelatée ; allongée après d’évasifs, de douteux orgasmes ; terrassée par la recherche d’un plaisir sans autre aboutissement que cet exténuement d’animal en faiblesse. 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 15 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 16 Vieil amant racé, un peu maniéré, à la voix lointaine comme si elle ne devait proférer que des évocations ou de louches promesses. Il était passionné de numismatique hel- lène et promettait de montrer sa collection de monnaies anciennes comme un lovelace vantard promet des transports à des niaises. Il ne tenait jamais parole, ses statères d’or, drachmes et tétradrachmes dormant au creux d’une banque dans un coffre de grigou. Éric chasse de sa pensée la dépouille du vieil homme qui caressa son corps et l’aima par raffolement. Je dis raffole- ment car tel est mon bon plaisir, mon pote, auquel il faudra bien te faire si tu pousses plus loin l’aventure qui est, pour moi, d’écrire ceci, et pour toi de le lire. Il est capable d’enfuir une pensée mauvaise, à cet instant, étant devenu princier par la divine grâce de sa décision. Et, en effet, la pensée macabre disparaît pour laisser place seule à sa nudité d’éphèbe délicat susceptible de faire chialer vieux et vieilles. Il s’assoit (ou s’assied) sur le rebord de la baignoire, regrettant de ne pas disposer d’un siège plus confortable qui lui permettrait de prendre des poses. Il aime cette glace légè- rement ambrée qui semble le parachever. Son ventre musclé y est plus plat que sous la caresse de ses doigts pourtant bienveillants. Son sexe est abandonné sur ses cuisses croi- sées, mais sans paraître y gésir car une ardeur constante y sommeille ; lui aussi est harmonieux ; lui aussi princier. Éric fait doucement frémir les poils de sa poitrine en pro- menant circulairement sa main sur la toison claire. « Il faut être heureux, décide-t-il. Gloutonnement heureux ; heureux de ces poils qui chuchotent, heureux de cette gueule d’aristo pervers ; heureux d’imaginer ce qui va s’accomplir et qui – ô divine surprise attendue – cessera, en s’accomplissant, de correspondre à ce que j’imagine. » Il se sourit avec bienveillance, complice de lui-même, séduit par sa séduction. Un grand moment de miséricorde, de confiance extrême. L’existence se relâche docilement, comme se défont certains nœuds faciles lorsqu’on tire un bout du lien. 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 16 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 17 L’envie lui prend de se parfumer. Il aime les parfums, mais en use modérément car le Président les déteste et renifle ostensiblement quand il se présente à lui, les pores trop lestés d’Habit Rouge de Guerlain ou d’Équipage d’Hermès. Comme il ne rencontrera pas le Président aujourd’hui, et pour que la fête soit complète, il va se par- fumer. Éric se lève, avec un lent développement de lévrier voluptueux. La glace aux suaves mordorances bascule, découvrant des étagères de verre chargées de flacons. Le jeune homme hésite. Il s’empare d’une bouteille dont il dévisse le bouchon toujours un peu théâtral, hume le contenu, remet le flacon en place pour passer à un autre. Cette revue olfactive ne fait qu’accroître sa perplexité. Sou- dain, il pouffe comme à une grosse blague et va cueillir un parfum de pharmacie embusqué au second rang des fioles de luxe. Old Spice, son premier after shave qui lui valut les compliments de sa première conquête et dont il continue d’user, parfois, pour attiser d’obscurs regrets, car la mélan- colie a besoin d’odeurs et de musique. Il ôte l’espèce de clou de plastique obstruant la bouteille en faux grès et laisse couler le liquide au creux de sa main. Il s’en gifle vitement, puis flaire sa paume humide. Odeur d’une autre fois. Odeur d’un temps sans retour qui modifia le cours de sa vie. Old Spice, vieil épice… Il est attendri par le trois-mâts échevelé qui orne la bouteille. Éric cueille sa montre sur le lavabo et constate qu’il est temps. Sa tenue de prince de l’apocalypse l’attend sur son lit, d’un noir bleuté de squale. Éric aime le cuir, le contact du cuir. Il caresse la combinaison qui, à plat, paraît bien trop grande pour lui. La peau en est froide, d’un froid abyssal. Il est fasciné par cette tenue vaguement guerrière ; symbole de force. Il s’est muni d’une boîte de talc et se saupoudre le corps largement, les jambes principalement, ainsi que les épaules et les hanches, car il va entrer nu dans le vêtement barbare. Cette combinaison lui devient bientôt une seconde peau qui le rend invulnérable. On la lui a confectionnée 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 17 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 spécialement, non pas à proprement parler sur mesures, mais en obéissant à des directives précises, inhabituelles pour ce genre de vêtement. Malgré le talquage généreux, il éprouve quelques difficultés à s’y glisser. Une fois investie, la combinaison cesse toute obstruction et semble s’assouplir, épousant langoureusement les formes de son corps. Il s’y sent presque à l’aise comme dans un pyjama. Éric enfile alors une paire de chaussettes de laine, puis passe ses bottes également noires, mais ornées d’une espèce de languette jaune sur le coup de pied. Reste le plus important, le plus grisant : le casque. Il le prend avec dévo- tion sur la commode où il trônait, le tient sous son bras, tel un escrimeur après un échange, pour retourner au miroir bienveillant. L’effet est électrisant. Princier. Les traits d’Éric se durcissent sous le choc de l’émotion. Princier, ce maintien aisé et solennel. Princier, ce regard farouche si sûr de ce qui va suivre. Il n’est pas ennobli par la tenue « science-fiction », c’est au contraire sa personnalité qui transforme en armure cosmique le harnachement de loubar en conquête. Alors, d’un mouvement plein d’emphase, il coiffe cette tiare noire à doubles bandes jaunes médianes, en polycarbo- nate, avec molette de désembuage située à la base de la calotte et écran fumé. Ainsi, par un tel geste, Bonaparte devint-il Napoléon. Ainsi Éric Plante devient Prince des ténèbres. 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 18 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 19 II Et alors, arrive l’instant où tu dois la connaître. Le moment de grande appréhension où il me faut te la donner à vivre, avec de simples mots qui toujours font déraper la pensée. Des mots de gueux. Afin que tu la perçoives mieux, je préfère ne pas te la livrer en bloc, en vrac ; mais te la confier au fil du déroule- ment. L’expression est un grand bonheur, pourtant c’est aussi une immense misère, car elle reste obligatoirement en deçà de toute vérité. Dire, c’est trahir. Pour bien parler, il n’y a probablement que les larmes et la musique. Je vais néanmoins m’efforcer, étant tâcheron obstiné de la plume, homme libre mais consciencieux. Et qu’importe si j’échoue, n’ayant à encourir que ton jugement, ce qui est bien peu hormis l’idée que tu t’en fais ou que je pourrais m’en faire si j’étais moindre. Dieu m’ayant accordé le temps, le temps m’a rendu imbrisable ; je ne le suis que par la mort, or ma mort, même si elle m’arrivait de toi, ne concernerait que moi. La solitude nous ronge, en fait elle représente notre unique force. Me voici suffisamment fort pour supporter mes pires faiblesses. Merci. T’expliquer avant toute chose qu’elle ne me doit que son prénom : Ève. Étant femme, femelle et féminine au point que tu vas voir, elle méritait d’être appelée ainsi. C’est un nom qui est tout 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 19 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 20 et évasif à la fois, donc, à mon sens, parfaitement apte à dis- tinguer un personnage. Avant de te l’aller chercher, un certain découragement me met en haine d’entreprendre. Tant à dire : qui elle est, quelles sont ses occupations, comment et où se déroule sa vie. Il va falloir parler de son passé et de ses goûts, de son physique surtout, bien sûr. Son niveau social, son Q.I., ses habitudes, ses relations. Ce que je fais spontanément pour tant et tant de mes héros, me paraît, pour Ève, insurmon- table. Que ressent la tapissière, face à son canevas neuf, en préparant ses brins de laine ? N’est-elle pas tentée de rouler sa toile quand elle comprend qu’elle devra combler cette étendue, millimètre après millimètre ? San-Antonio-Pénélope ! Tapisserie au petit point ! Beau- vais, Aubusson, Gobelins… Moi qui adore écrire au gou- dron, dessiner à la truelle ! Pour Ève, impossible. Je vais devoir faire ma main toute menue et affûter ma plume très pointue. Découvrir l’encre de Chine. Devenir japonais, si besoin. Ève… Comment peindre l’indéfinissable ? Le plus prudent c’est de la laisser vivre ; simplement te la désigner, silhouette à travers la vie. Sois patient et, si tu le peux, fraternel. N’ai-je pas accepté ton cadeau ? Ne t’en ai-je pas fait un ? Le même : on se ressemble. Ça crée des haines et quelques liens ténus. Aide-moi à te passer la personnalité d’Ève sous silence, au début. Exerce-toi un peu à l’aimer avant de la connaître. Tiens, commençons par son travail. Un quotidien : Le Réveil. Journal destiné à des intelli- gences blasées. L’aristocratie d’une gauche non arracheuse de pavés. Écrit par des gens d’esprit pour des gens qui pen- sent en avoir. Ironie mordante ; scepticisme fervent. Vérités toujours bonnes à dire. Profession de foi : la Justice, avec un « J » majuscule. Monture de rechange : la liberté, avec un « 1 » qui s’accommode d’être minuscule. Mise en page aérée, articles de fond clairs et percutants. Des talents ! Des idées, mais journalistiques. Mieux qu’un journal : une habitude. 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 20 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 21 Pour une forte tranche de la population, Le Réveil corres- pond à une nécessité : celle d’y être abonné. « Le » quotidien qui donne à beaucoup l’impression d’être aventureux et d’aimer la hardiesse. Parmi les talents en essaim dans ses pages : celui d’Ève Mirale. En réalité, elle s’appelle Miracle, mais elle n’a pas osé signer de ce nom d’exception : première révélation sur son caractère. Une forme de pudeur, voire de crainte ? Un aveu de faiblesse, peut-être ? Elle se nomme Miracle et se fait appeler Mirale. D’un petit « c » gommé, elle s’est voulue anonyme. Sa chronique politique constitue le fer de lance du Réveil. Après les gros titres de la une, c’est elle qu’on lit en priorité. Sa plume est une clé à molette qui lui permet de débou- lonner les statues. Vingt lignes d’elle entretiennent vingt mille conversations parisiennes, une journée entière. Talent à recette : elle a le sens de la formule. On se répète ses défi- nitions et ses sauvages sobriquets restent accrochés pendant des mois aux basques de certains politicards. Elle fait mal ; et dans son métier, cela s’appelle « faire mouche ». Drôle d’expression. Elle occupe un bureau qui n’a rien de commun avec le reste du journal. Même les odeurs d’encre et de papier s’arrêtent à sa porte. Il s’agit plus exactement d’un salon à la sobre élégance : canapé trois places, deux fauteuils, une table espagnole à tiroirs, avec piétement maintenu par du fer forgé. Une bibliothèque en bois peint, au soubassement garni de placards. Les murs sont tendus de papier de chez Laura Ashley et les deux fenêtres garnies de rideaux aux motifs identiques. Un certain désordre sur la table de travail, mais qui paraît affété tant il est élégant. Quelques reproduc- tions bien encadrées : Delvaux, Wunderlich, et une minus- cule aquarelle de Léonor Fini dédicacée. Une espèce de sas permet le passage entre ces deux milieux si différents que sont le salon et la rédaction : le bureau d’Artémis, la secré- taire d’Ève Mirale, ainsi surnommée parce qu’elle se nomme Artème, et dont les deux principales fonctions consistent à 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 21 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 22 noter les appels téléphoniques destinés à la chroniqueuse et à soigner Mouchette, sa dalmatienne. Une fois par jour, vers le milieu de l’après-midi, Mme Artémis dactylographie les deux feuillets au vitriol concoctés par Ève. C’est une assez forte femme, délurée, dont le drame est de ne pouvoir fumer pendant son travail car Ève est intraitable sur ce point. Céli- bataire, Artémis a un vieil amant marié qui passe lui faire l’amour en double file, une ou deux fois la semaine, et l’emmène six jours en vacances, au mois de juillet, pendant que son épouse séjourne chez une amie d’enfance. Elle éprouve une profonde vénération pour Ève Mirale, cet attachement fanatique des subalternes subjugués. Et alors voilà, à quoi bon tergiverser davantage ? Il faut bien qu’Ève vienne à nous, n’est-ce pas ? Elle pousse la porte, sans cesser de se relire. C’est l’instant où Artémis la trouve particulièrement belle. Cette crispation inquiète lui sied bien, parachève son visage harmonieux, tou- jours pâle. Son regard bleu est assombri par la fixité ; il devient marine. Une mèche pend sur son front et sa bouche s’entrouvre légèrement, comme si elle allait exhaler une plainte. Artémis ne peut s’empêcher de penser qu’Ève doit être à peu près ainsi dans l’amour : tendue, avec ce regard de folle appréhension et ces lèvres parées pour la détresse. Que redoute-t-elle en lisant ? D’avoir laissé passer des impropriétés de termes ? Ou de n’avoir pas accompli parfai- tement son dessein ? Ce doit être terrifiant d’écrire, surtout d’écrire sur les gens. S’emparer d’une personnalité et la poi- gnarder à coups de stylo (un énorme Mont-Blanc noir à encre noire) demande une certaine témérité et pas mal de cruauté aussi. Quand Artémis prend connaissance du papier, elle déguste dans un premier temps. Et puis, en le dactylographiant, elle prend peur. La froide maîtrise d’Ève, son cynisme mordant donneraient à croire qu’elle est insensible ; chaque fois, Artémis appréhende le prochain regard qu’elles échangeront, * * * 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 22 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09 23 car elle redoute de s’être trompée jusqu’alors sur le compte de celle qu’elle appelle : « la patronne ». Sa tendresse admirative ne s’est-elle pas nourrie d’illu- sion ? Ne lui a-t-elle pas accordé mille vertus uniquement parce qu’elle est belle et séduisante ? Elle craint une brusque révélation qui flanquera l’idole à terre. Mais chaque fois, elle est instantanément rassurée par ces yeux rayonnant de bien- veillance. En remettant à Ève sa prose, dûment calibrée sur des feuillets spéciaux, il lui arrive de murmurer, d’un ton de presque reproche : — Vous êtes terrible ! Alors Ève jette un œil sur l’article, parcourt un paragraphe et murmure, un peu triste : — Mais non. Toujours ces deux mots brefs : mais non. Avec plein de regrets autour. Regrets de n’être pas allée plus loin, de ne pas avoir frappé plus fort. Tout pamphlétaire a des limites : elle déplore les siennes. Ève s’arrête, au jugé, à deux pas du bureau métallique d’Artémis. Elle demande, tout en continuant de lire : — Vous avez fumé ? — Sûrement pas, proteste la secrétaire, vous savez bien que je ne me permettrais pas. — Alors ce sont vos vêtements qui sont imprégnés. Elle dépose les feuilles couvertes de sa large écriture oblique dans la corbeille à courrier. — Si je devais dormir chez vous, une nuit, je mourrais, dit-elle distraitement. Et, instantanément, Artémis est triste à la pensée qu’Ève ne dormira jamais chez elle. Mouchette se met à gambader. Elle sait qu’il est « l’heure ». Une fois son article pondu, rituellement, sa maî- tresse l’emmène pour une promenade en forêt. Davantage que l’animal, Ève a besoin de s’aérer, de marcher dans de l’humus en écoutant craquer des branchages morts sous ses semelles. 179339JFV_POUVOIR_fm9.fm Page 23 Lundi, 12. mars 2012 9:28 09
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