Lire un extrait de Juste une ombre - K. Giebel - Page 1 - Lire un extrait de Juste une ombre, de Karine Giebel Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non desti- nées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contre- façon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2012, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBN 978-2-265-09649-3 Juste ombre.indd 6 14/02/12 18:53 9 PROLOGUE La rue est longue. Étroite. Obscure et humide. Je n’ai pas très chaud dans mon manteau. Pour ne pas dire froid. Dans le dos, surtout. J’accélère, pressée de retrouver ma voiture. Et mon lit, l’instant d’après. Je n’aurais pas dû me garer si loin. Je n’aurais pas dû boire autant. Partir si tard. D’ailleurs, je n’aurais pas dû aller à cette soirée. À archiver dans les moments gâchés. Les temps perdus, si nombreux. Cette soirée, j’aurais mieux fait de la passer en compagnie d’un bon livre ou d’un beau mec. Mon mec. La moitié des lampadaires est en panne. Il fait sombre, il fait tard. Il fait seul. Le bruit de mes pas se cogne aux murs sales. Je com- mence sérieusement à avoir froid. Et sans trop savoir pour- quoi, à avoir peur. Sentiment vague, diffus ; qui m’étrangle en douceur. Deux mains glacées se sont lovées autour de mon cou sans que j’y prenne garde. Peur de quoi, au fait ? L’avenue est déserte, je ne vais pas me faire attaquer par une poubelle ! Allez, plus qu’une centaine de mètres. Peut-être deux, à tout casser. Rien du tout, quoi… Soudain, j’entends quelqu’un marcher dans mon dos. Instinctivement, je passe la seconde puis je me retourne. Une ombre, vingt mètres derrière moi. Un homme, je crois. Pas le temps de voir s’il est grand, petit, gros ou maigre. Juste ombre.indd 9 14/02/12 18:53 10 Juste une ombre, surgie de nulle part. Qui me suit, dans une rue déserte, à 2 heures du matin. Juste une ombre… J’entends mon cœur. Je le sens. Curieux comme on peut sentir son cœur, parfois. Alors que la plupart du temps on ne fait pas attention à lui. J’accélère encore. Lui aussi. Mon cœur aussi. Je n’ai plus froid, je ne suis plus ivre. Je ne suis plus seule. La peur avec moi. En moi. Précise, désormais. Encore un fugace mouvement de tête : la silhouette s’est rapprochée. Désormais, cinq ou six mètres nous séparent. Autant dire rien. J’essaie de ne pas céder à la panique. C’est seulement un type qui rentre chez lui, comme moi. Je bifurque à droite, me mets à courir. Au milieu de la rue, je regarde en arrière : il a disparu. Au lieu de me rassu- rer, ça finit de me terroriser. Où est-il ? Il a sans doute continué tout droit ; il a seulement dû rire un bon coup en me voyant paniquer de la sorte ! Je ralentis un peu, tourne encore à droite. Allez, j’y suis presque ! Je débouche enfin dans la rue Poquelin, cherche la clef dans mon sac. La sentir sous mes doigts me fait du bien. Je lève les yeux, repère ma voiture sagement garée au milieu des autres. J’actionne l’ouverture automatique des portières, les clignotants me répondent. Plus que dix mètres. Plus que cinq. Plus que… L’ombre surgit d’un renfoncement. Mon cœur se détache et tombe dans le vide. Choc. Commotion cérébrale. Il est immense. Entièrement vêtu de noir, une capuche sur la tête. Je recule d’un pas, simple réflexe. La bouche ouverte sur un hurlement resté coincé au fond de moi. Cette nuit, dans une rue déserte, sordide, je vais crever ! Il va se jeter sur moi, me poignarder ou me frapper, m’étran- gler, m’ouvrir le ventre. Me violer, m’assassiner. Je ne vois pas son visage, on dirait qu’il n’en a pas. Je n’entends plus mon cœur, on dirait que je n’en ai plus. Juste ombre.indd 10 14/02/12 18:53 11 Je ne me vois plus aucun avenir, on dirait que… Encore un pas en arrière. Lui, un en avant. Mon Dieu, je vais mourir. Pas maintenant, pas ce soir. Pas ici, pas comme ça… ! Si je cours, il me rattrapera. Si je ne bouge pas, il se jet- tera sur moi. Si je hurle, il me fera taire. À jamais. Alors, pétrifiée, je fixe cette ombre sans visage. Je ne pense plus à rien, je ne suis plus rien. Si, une proie. J’ai l’impression de voir briller ses yeux dans la pénombre, tels ceux d’un fauve, la nuit. Ça dure de longues secondes, ce face-à-face. Cet odieux face-à-face. Lui, contre ma voiture. Moi, contre un mur. Confrontée à ma propre mort. Et puis soudain, il tourne les talons et s’éloigne, se fon- dant lentement dans les ténèbres. Ne faisant plus qu’un avec elles, il disparaît. Mes jambes se mettent à trembler, la clef de ma voiture glisse entre mes doigts. Mes genoux se plient, je m’écroule sur le trottoir. Entre deux poubelles. Je crois que je viens de me pisser dessus. Juste ombre.indd 11 14/02/12 18:53 12 Tu mènes une vie normale, banale, plutôt enviable. Tu sembles avoir réussi, au moins sur le plan profession- nel, peut-être même sur le plan personnel. Question de point de vue. Tu as su t’imposer dans ce monde, y trouver ta place. Et puis un jour… Un jour, tu te retournes et tu vois une ombre derrière toi. Juste une ombre. À partir de ce jour-là, elle te poursuit. Sans relâche. Le jour, la nuit, elle est là. Tenace. Déterminée. Implacable. Tu ne la vois pas vraiment. Tu la devines, tu la sens. Là, juste dans ton dos. Elle frôle parfois ta nuque. Un souffle tiède, fétide. On te suit dans la rue, on éteint la lumière derrière toi. On ouvre ton courrier, on ferme tes fenêtres. On feuillette tes livres, on froisse tes draps, on pille tes albums secrets. On t’observe jusque dans les moments les plus intimes. Tu décides d’alerter les flics qui ne comprennent rien. Qui te conseillent d’aller consulter un psy. Tu te confies à tes amis ; ils te regardent d’abord bizarre- ment. S’écartent finalement de toi. Tu leur fais peur. Tu as peur. Elle est toujours là. Juste une ombre. Sans visage, sans nom. Sans mobile déclaré. Est-ce le diable ? Cette présence invisible qui te hante et pourrit ta vie jusqu’à la rendre insupportable, jusqu’à ce que tu aies envie d’en finir en te jetant sous un train ou dans le vide, en espérant qu’elle ne te suivra pas jusqu’en enfer. Juste ombre.indd 12 14/02/12 18:53 13 Personne ne te comprend. Personne ne peut t’aider. Tu es seule. Ou plutôt, tu aimerais tant être seule. Mais l’ombre est encore là, toujours là. Dans ton dos, dans ta vie. Ou seulement dans ta tête… ? Tu avales de plus en plus de médicaments. Somnifères pour pouvoir dormir alors que tu la sens penchée sur toi. Drogues pour affronter ces journées où tu ne penses qu’à elle. Plus qu’à elle et à rien d’autre. Ta vie si parfaite part en lambeaux. S’effrite, lentement mais sûrement. Inexorablement. Et l’ombre ricane dans ton dos. Encore et toujours. Ou dans ta tête… ? Le temps que tu comprennes, il sera trop tard. Juste ombre.indd 13 14/02/12 18:53 14 CHAPITRE 1 Trois heures de sommeil, c’est court. Bien trop court. Obéir malgré tout à l’injonction barbare du réveil. Se dou- cher, se maquiller, se coiffer, s’habiller. Faire comme d’habitude, même si Cloé pressent que rien ne sera plus jamais pareil. Aucune raison, pourtant. Une péripétie parmi d’autres, sans conséquences. Alors pourquoi ce sentiment étrange et inédit ? Pourquoi cette petite voix qui lui chuchote que sa vie vient de chan- ger ? À jamais. Quelques kilomètres en voiture, dans les embouteillages du matin, et enfin l’immeuble qui apparaît, colosse parmi les colosses. Sobre, imposant et triste. Une nouvelle journée qui fera sans doute oublier à Cloé sa frayeur nocturne. Cette ombre qui l’a suivie, poursuivie. Acculée contre un mur. Cette peur, intense. Encore vivante dans son cœur, sa tête, son ventre. L’ascenseur, les couloirs, les bonjours. Les sourires vrais ou faux. La ruche déjà au travail et dont Cloé sera peut-être bientôt l’intransigeante reine. Saluer Nathalie, sa fidèle et dévouée secrétaire ; saluer Pardieu, le président, qui trône dans un vaste bureau non loin du sien. Lui assurer que tout va bien, qu’on est prêt pour une interminable journée productive au service de la boîte tentaculaire et nourricière. Juste ombre.indd 14 14/02/12 18:53 15 Feindre qu’on n’a pas oublié le rendez-vous de 16 heures, capital pour décrocher un gros contrat. Comment pourrais-je l’oublier ? Je ne pense qu’à ça depuis des semaines, monsieur ! Cacher qu’on n’a pas dormi, ou presque. Qu’on a vu la mort de si près que le rendez-vous de 16 heures n’a aucune espèce d’importance. Je me suis pissée dessus il y a quelques heures à peine. Personne, jamais, ne le saura. À part l’ombre. * * * Cloé pousse la porte du restaurant italien et cherche Carole des yeux. Ici, c’est leur repaire, le lieu où elles défont puis refont le monde. Où elles complotent, se confient l’une à l’autre parfois en silence. Disent tant de mal de tant de monde. Juste histoire de passer le temps. — Excuse-moi, je suis à la bourre ! Pardieu me racontait qu’il vient d’acheter une maison de campagne dans l’Allier… Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Qu’il y aille, dans sa baraque, et surtout qu’il y reste ! Qu’il laisse enfin la place ! Carole rigole de bon cœur. — Sois patiente, ma chérie. Tu sais bien que le Vieux va finir par prendre sa retraite. Et que tu t’assiéras dans son fauteuil. — Pas sûr, rétorque Cloé d’un air soudain maussade. On est deux en lice. — Tu es sa préférée, c’est évident. Tu pars favorite. — Martins a sa chance. Et il ne ménage pas ses efforts. Quel lèche-cul ! Si c’est lui qui l’emporte, je vais me retrou- ver sous ses ordres et je crois que je ne le supporterai pas. — Tu iras voir ailleurs, conclut Carole. Avec ton CV, ça ne posera aucun problème. Le serveur note la commande avant de repartir à la vitesse de la lumière, slalomant entre les tables avec une agilité époustouflante. Cloé avale un verre d’eau et prend son élan. Juste ombre.indd 15 14/02/12 18:53 16 — Faut que je te raconte un truc… Cette nuit, j’ai eu la peur de ma vie ! Je suis allée à une soirée organisée par une de mes clientes. — Bertrand t’a accompagnée ? — Non, il avait autre chose de prévu. — T’es sûre qu’il ne mène pas une double vie ? insinue Carole. Il a souvent autre chose de prévu, je trouve. — On ne vit pas ensemble. Alors on n’est pas obligés de rester collés l’un à l’autre. — Évidemment, mais comme ça fait à peine quelques mois que tu le connais, je me pose des questions sur ce mys- térieux prince charmant ! Consciente qu’elle s’engage dans une voie sans issue, Carole enclenche la marche arrière. — Donc, tu vas à cette soirée et… c’était bien ? — Nul. Ça n’en finissait pas. J’ai profité du départ d’un couple pour m’éclipser, mais il était déjà 2 heures du matin ou presque. Le garçon arrive avec une salade, une pizza et une bou- teille d’eau minérale. — Bon appétit, mesdemoiselles ! — Il est gentil, sourit Carole. Mesdemoiselles… Je ne l’entends plus assez souvent ! Alors, tu t’en vas à 2 heures du mat’ et après ? — Je me suis fait suivre dans la rue par un type. — Mince… Cloé garde le silence, la peur revenant comme un boome- rang. Au bout d’une minute, elle se met à raconter en détail son histoire. L’impression de se débarrasser d’un fardeau. Carole reste perplexe un instant. — Et c’est tout ? dit-elle enfin. Il a fait demi-tour et il a disparu ? — Exact. Envolé. — T’es sûre que c’était le même ? Celui qui marchait der- rière toi et celui qui est sorti du renfoncement ? — Oui. Habillé tout en noir, capuche sur la tête. Juste ombre.indd 16 14/02/12 18:53 17 — C’est bizarre qu’il n’ait rien fait. Il aurait pu te piquer ton sac ou… — Me tuer. — C’est sûr, acquiesce doucement Carole. Mais tout est bien qui finit bien. Il s’est peut-être simplement amusé à te faire peur. — Drôle de jeu ! — Allez, oublie tout ça, dit Carole en attaquant sa salade. C’était juste une mauvaise rencontre, rien de grave. C’est fini, maintenant. — Je sais pas. Peut-être qu’il est encore là. Qu’il me suit toujours. — Tu l’as revu aujourd’hui ? s’inquiète Carole. — Non, mais… Je sais pas, je te dis. Une impression. — C’est le contrecoup, explique Carole. Et ta tendance paranoïaque qui s’est réveillée, ajoute-t‑elle sans bouger les lèvres. — Une grosse frayeur, il faut du temps pour l’évacuer. C’est tenace. Ça va aller, maintenant, jure-t‑elle avec un sourire. Comme Cloé garde le silence, son amie se fait plus per- suasive. — Tu me fais confiance, non ? C’est mon métier… Gérer les peurs, c’est mon métier ! Cloé sourit. Drôle de définition de la profession d’infir- mière. — Demain, tu n’y penseras déjà plus. Et la prochaine fois, emmène ton garde du corps avec toi ! — T’as raison. — L’important, c’est que ce type n’ait pas essayé de te blesser… Allez, ta pizza va refroidir ! Je ne sais pas comment tu fais pour manger tout le temps des pizzas sans prendre un gramme ! De toute façon, ça ou autre chose… Impression d’avaler des cactus. Demain, tu n’y penseras déjà plus. Alors, pourquoi ai-je le sentiment que ce n’est que le préambule ? Juste ombre.indd 17 14/02/12 18:53
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