Lire le premier chapitre de Chroniques de vies ordinaires de Valerie AGHA - Page 1 - VALÉRIE AGHA CHRONIQUES DE VIES ORDINAIRES 559 AOK VIE 9 x l 5 M c 4 61 02 _ S_fm _ m .fm Page er redi, 22. septembre 2010 :08 1 Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les «þcopies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collectiveþ» et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, «þtoute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illiciteþ» (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2010, Fleuve Noir, département d’Univers Poche. ISBNþ: 978-2-265-09080-4 Ouvrage publié sous la direction de Guy Birenbaum 155902AOK_VIES_fm9_xml.fm Page 6 Jeudi, 16. septembre 2010 9:29 09 À Malek, Swann et Nils. À mes parents. 155902AOK_VIES.fm Page 7 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 Tous les noms, lieux et détails concernant les personnes évoquées dans ce livre ont été modifiés. 155902AOK_VIES.fm Page 9 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 11 Je ne suis pas celle que vous croyez. Je suis assistante sociale, mais je ne suis pas aca- riâtre. Sauf quand je me lève trop tôt. Je n’ai pas de chignon, je ne porte ni tailleur bleu marine ni col Claudine. Je ne dissimule pas de culotte gainante. Bon ça, si, je vous l’accorde. Je ne suis pas proche de la retraite. Hélas. J’ai 33þans et j’exerce cette activité depuis presque dix ans. Mon uniforme de travail est le jean-baskets. Comme beaucoup, j’ai fait mes armes pendant quatre ans dans un service social de secteur et depuis six ans, j’interviens auprès d’agents de la fonction publique. Je suis chargée de les accompagner dans leurs difficultés quotidiennes, qu’elles soient person- nelles ou professionnelles. Je prends beaucoup de plaisir à exercer ces fonctionsþ: je dispose de temps pour écouter les gens, pour essayer de les aider du mieux possible. 155902AOK_VIES.fm Page 11 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 12 Mais ne me demandez pas pourquoi j’ai choisi ce métierþ; je l’ignore. Bien sûr, comme pour tous les collègues, je suppose, j’éprouve une certaine passion pour la rela- tion à l’autre, un intérêt tout particulier pour l’échange, une envie, voire un besoin d’aider mon prochain, de manière constructive et professionnelle. Mais mes motivations profondes, je ne les saisis pas, je vous l’avoue. Je suis issue d’un milieu ouvrier, mais je ne crois vraiment pas que cela ait un rapport réel avec ma vocationþ; plusieurs de mes camarades étudiants venaient de familles plus aisées que la mienne. De plus, je n’ai pas souffert de ma conditionþ: je n’ai jamais manqué de rien, même si les fins de mois étaient parfois difficiles, à la maison. On pour- rait sans doute, en creusant bien, trouver un besoin quelconque de réparation, comme disent les théra- peutes. Mais ni vous ni moi ne sommes là pour entre- prendre ma psychanalyse. Vraiment aucun intérêt. Revenons plutôt à l’image que vous devez avoir de moi. À ce propos, je ne vous en veux pas, de m’imaginer telle que je ne suis pas. Il n’y a en réalité aucune raison que vous sachiez à quoi ressemble réellement une assistante sociale, ou que vous compreniez ce qu’est concrètement son métier. Les assistantes sociales ne communiquent pas, 155902AOK_VIES.fm Page 12 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 13 et lorsque les médias s’emparent du sujet, c’est géné- ralement pour en dresser un tableau négatif. Et puis, voulez-vous que je vous diseþ? C’est mon interprétation, bien sûr, mais je crois sincèrement que nous sommes victimes de l’histoire de notre profes- sion. Parce qu’en réalité, il y a un siècle, nous étions des religieuses. Des bonnes sœurs, qui faisaient la charité et répandaient la bonne parole. Je suis assez per- suadée que cette image de dame patronnesse reste présente dans l’inconscient collectif et ancrée dans les mémoires. De la même manière, beaucoup se sou- viennent de l’assistante sociale placeuse d’enfants ou de celle qui venait fouiller les placards, vérifier que le mari était bel et bien parti et qu’aucun homme ne le remplaçait. Cette représentation de l’assistante sociale reste collée comme des algues aux jambes à la sortie d’un bain de mer. Aujourd’hui, qui se doute que nous avons beaucoup, beaucoup changéþ? Tenez, je suis à peu près sûre que vous ignorez queþ: —þnous travaillons dans toutes sortes de secteursþ; (vous ne vous doutez pas un seul instant de la diversité des endroits dans lesquels nous pouvons exercerþ: associations, hôpitaux, entreprises, écoles, 155902AOK_VIES.fm Page 13 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 14 lycées, musées, mairies, compagnies aériennes…). Nous sommes partoutþ; —þil faut trois ans d’études après le baccalauréat et présenter un diplôme d’État, à l’instar des infirmières, pour exercer notre professionþ; —þnotre diplôme est, de manière aussi injuste qu’incompréhensible reconnu comme un équivalent bac + 2þ; —þnous sommes soumises au secret professionnelþ; —þnous étudions le droit, la sociologie, la psycho- logie et les sciences socialesþ; —þnous ne donnons aucun appartement à qui que ce soitþ; —þnous ne cachons pas de liasses de billets dans nos tiroirs. Et j’en passe. J’ai cherché sur Internet des témoignages de collègues. Blogs, livres, films… Mise à part la célèbre série Pause-Café, avec Véro- nique Jeannot, il n’y a rien, ou quasiment. C’est assez incroyable. C’est comme si nous n’existions pas, ou que nous avions honte. Je crois qu’en fait il y a une pudeur, une modestie qui nous ramène toujours derrière l’usager. 155902AOK_VIES.fm Page 14 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 Et puis, sans doute, une peur de trahir le sacro-saint secret professionnel. C’est devant ce constat et pour pallier une solitude parfois pesante, que j’ai décidé d’écrire et d’ouvrir un blog en maiþ2008. J’ai souhaité partager ce que je découvre très sou- ventþ; derrière une apparence somme toute banale, cette femme, que vous croisez tous les jours, a connu un parcours absolument incroyable. Cet homme, que vous pensez être un abruti fini, vous ne pouvez même pas imaginer ce qu’il a traversé, ce qu’il pense. J’avais une furieuse envie de raconter les gens que je rencontrais, de mettre en valeur ces personnages romanesques qui s’ignorent. De ce blog est né un livre. Celui que vous tenez entre les mains. Laissez-moi vous guider à travers cette étonnante galerie de portraits. Laissez-moi vous expliquer ce qu’est mon quotidien. Celui d’une assistante sociale. 155902AOK_VIES.fm Page 15 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16 17 J’ai toujours eu tendance à penser que je n’étais pas tout à fait normale. Depuis toute petite, je suis en décalage. Je suis là, mais pas tout à fait. Jamais à la mode. Jamais la réplique hilarante au bon momentþ; celle qui aurait scellé ma popularité mais qui me venait après coup. Jamais au bon endroit au bon moment. Gaffeuse invétérée, poissarde notoire. Je ne vais pas pleurnicher auprès de vous. Si je ne l’ai pas toujours bien vécu, ça va de mieux en mieux. J’assume davantage qu’à l’âge de 15þans. Ce qui est étrange avec quelqu’un comme moi, qui n’est pas très à l’aise en société, c’est d’avoir choisi une profession où je suis en contact avec le public. Mais les choses sont un peu différentes. Le masque que je porte au travail me protège. J’ai l’air assez sûre de moi, je crois pouvoir dire que je suis rassurante. Les personnes que je reçois dans le cadre de mon acti- vité ne m’imaginent pas telle que je suis et c’est très bien comme cela. 155902AOK_VIES.fm Page 17 Mardi, 7. septembre 2010 4:15 16
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