Lettres de sable - Page 1 - Des textes et photos à grain de sable, de pierres et de bois, de douceur et de révolte, de lumière et d'ombre, de force et de fragilité pour dire l'appartenance et l'errance au delà de la fatalité et de la violence. Une intimité d'apparetenance à une terr ISABELLE PANDOLFI ET SYLVIE CESARI Lettres de sable Comment habiter la nuit ? Collectif éditorial Marguerite au 100talents 3 ISBN Collectif éditorial Margueriteau100 talents, mars 2007 http://marguerite.conceptbb.com/index.htm Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle 4 Nos remerciements les plus chaleureux à Olivier et Valérie, tous ceux qui par leur regard attentionné et leurs gestes ont contribué à ce que ce livre existe 5 L’ Homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme éléments. (…) A ces trois fatalités qui enveloppent l’homme se mêle la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain.* *Victor Hugo, les travailleurs de la mer, GF Flammarion 7 Je voudrais écrire des lettres de sable ; de sable et de vent. Je mettrai des galets, des petits bouts de bois. Je poserai ma paume et puis des petits mots de moi. Je les lancerai très fort. Je parlerai du vent. Je parlerai du temps. Je fouillerai la marge à l’aide d’un bâton blanc. Je ferai un dessin. Une maison sans mur, sans fenêtre. J’y peindrai l’odeur des pierres et de la terre. Il y aura un banc ; une porte ouverte. Et puis je signerai : je vous attends. 13 Les oliviers étaient tout près, si près, que sous le vent, leur odeur lissait la pierre, qu’ils touchaient la mer, un coin de ciel. Quelque chose était là sous le vent, dans ce balancement constant et régulier, fruité de bruit et de branches, entre le blanc de la pierre et l’intérieur noir de la chapelle, entre le loin de la mer et le haut du ciel, entre le feuillage qui s’agitait et l’immobilité ferme de la terre ; une berceuse murmurée sans autre parole et mouvement que ce qui était donné au regard. L’enfant était là, posée à même la pierre, dans cette vérité nue de tout recevoir, les parfums, la lumière qui soulève, le noir qui attire…elle se laissait bercer dans cette horloge d’un temps présent où tout se touche sans se heurter, le ciel et la mer, l’olivier et la terre, la solitude du mur et le sombre habité de la fenêtre…sans que rien ne se dispute et que tout se complète, dans un lieu sans frontière où tout avait sa place. C’était une journée d’hiver. Dans une lumière de printemps. Sous le vent il y avait cette enfant, toute entière dans l’horloge du temps; doucement, doucement, elle réglait dessus, les pas de son âme. 17 De pierres et de voix. L’amour est venu comme ça. Le dos au portail. A écouter la nuit. Le gravier froissé par les pas. Il s’est écrit à même la peau. Derrière les volets striés. Dans les mots en bas prononcés. Dans ceux qui n’étaient plus là. Dans les silences partagés. Dans la solitude du chant blanc d’un oiseau de nuit. Il est monté en boule. Comme monte le brouillard faisant tout disparaître, les maisons, les pierres de traverse, les hommes et les femmes, l’horizon. Il t’efface. Dans le loin, il fait des effluves glacés qui laissent la peau mouillée et donne cette certitude perlée: Le village est là. Dans cet amour. Ancré à la plus belle des terres. La terre intérieure. De pierres et de voix. De pas. 19 Dans le soir, le temps emportait les hommes et passait devant moi, en un vaisseau fantôme, sans la moindre cloche à bord, … avec juste, tout ce qui résonne. 23 Vous êtes arrivé par je ne sais quel coin de page. Vous portiez un sac, des chaussures de marche. Habillé en voyageur. Comme si vous ne vous étiez pas autorisé à venir autrement, en étranger ou en simple passant, qu’il vous fallait revêtir un habit qui vous autorise à vous promener chez moi ; dans le creux de la main à tout hasard, ces mots trouvés plus bas, comme un sauve conduit au léger tremblement : « je vous attends «. J’ai regardé vos yeux. Ils semblaient un peu perdus d’avoir trouvé. Au fond tout au fond, comme une peur cachée. J’ai eu mal de penser que peut être c’est moi qui vous faisait peur parce que j’habitais là, au fond de ce village. Vous avez désigné mon petit cahier : - « c’est là que vous écrivez ? » Sans que je sache si vous parliez de mon village ou de mon cahier. Je vous ai répondu que tout écrivait en moi, cette pierre, ce banc, cet arbre penché…que j’essayais seulement de lire avec la main sur les rides du temps et du loin. Votre regard est parti un peu gêné. Il a accroché la vieille maison aux larmes de salpêtre et à la façade fêlée. Il manquait les volets, …comme une indécence à la mémoire. Les gardiens des rêves sont partis : c’est ce qu’à suivre votre regard j’avais écris. -« Qu’est ce que vous écrivez exactement : de la poésie ? » 25 -« Je ne sais pas » je vous ai répondu. « Je suis aveugle de ce que j’écris ». Vous avez à nouveau regardé mon village, ses maisons, sa route. Vous cherchiez le danger. - « Personne ne sort indemne ». Et puis je me suis tue. -« Alors, vous êtes corse ? » -« Je suis du dedans de moi. Dans cette intériorité et là où on ne m’attend pas. » Vous avez pris mon village dans le creux de vos mains, vous feuilletiez les pages en les effleurant, vous vous promeniez un peu dubitatif, de la plage aux maisons…le vent s’échappait, …au loin une enfant vous faisait signe de la main…Enfin, vous avez franchi le seuil. Autour de vous éparpillés tous ces fragments, dedans, dehors des photos accrochées…des murs absents, un kaléidoscope pris dans les tourbillons d’une part manquante. Vous vous êtes retourné une dernière fois : … 26
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