BSC NEWS NOVEMBRE 2010 - Page 1 - BSC NEWS MAGAZINE de Novembre 2010 - Les héros et les super héros - Avec BlackSad, Manu Larcenet, Nathalie Rheims, François Chevallier, Florence Noiville, Marie-Laure Lapouge, Margaux Motin, Charlotte Gastaut NUMÉRO 30- NOVEMBRE 2010 NE PAS AVOIR DE HÉROS NUIT GRAVEMENT À LA SANTÉ CouvertureCharlotteGastaut-d'aprèsundessindeSupermandeJoeShuster es héros sont partout. Où que vous tourniez la tête, ils sont là, portés par la télévision, les m é d i a s , l e s é t a t s , l e s g o u v e r n e m e n t s , l e s magazines, les communautés, les clubs sportifs et les associations caritatives. Certains zonent dans les stades, d’autres envahissent votre télévision, investissent votre journal et se répandent dans votre radio. Les héros d’aujourd’hui brandissent des coupes, pleurent sous l’émotion, réfléchissent à des plans médias et soignent leur courbe de popularité. Bref, le héros est partout, omniprésent, vainqueur, fier et indiscutable. Il est la valeur forte, le pion essentiel, le symbole de l’espoir, l’icône de la réussite ou de la gentillesse, de la courtoisie, de la finesse ou encore de l’intégration. Il est utilisé comme un bouclier humain contre toutes les tracasseries du quotidien, les malheurs de la vie ou les horreurs de la guerre. Il est exhibé à la foule pour justifier, pour convaincre et pour amplifier la rumeur tout en faisant taire la réflexion. Cependant, de nos jours, il devient difficile de distinguer le héros de la personnalité publique, le héros de la pop star, le héros du people, le héros du politique ou encore le héros de l’alibi culturel ? Nous sommes alors en droit de nous poser légitimement la question de savoir si le héros est politique, social, culturel, anarchiste, conventionnel, politiquement correct ou finalement dépassé. Au fond, n’y a t-il pas une relation incestueuse entre la célébrité et la notion d’héroïsme de plus en plus galvaudée ? Est-on seulement un héros parce que l’on est visible et médiatique ? L’héroïsme repose t-il uniquement sur le plébiscite médiatique? En somme, est-il vraiment nécessaire que cette matière que nous adulons et que nous appelons « héros» soit vivante ? Le héros fait aussi partie de la fiction, du rêve et des légendes que chacun de nous s’invente. Ne sont-elles pas le meilleur vivier de vrais héros ? Dans ce numéro, nous avons demandé à des écrivains, des dessinateurs, des illustrateurs et des artistes de nous exposer leur conception du héros et des héroïsmes. Ils se sont prêtés au jeu avec talent. Nous vous proposons donc dans ces pages leurs mots, leurs idées, leurs dessins et leurs caricatures du héros. En tout cas, il apparaît comme évident que de ne pas avoir de vrais héros nuit gravement à la santé. Courage, fuyons ! Les héros sont de retour L PAR NICOLAS VIDAL Édito OOMIERColoc Recherche pour cohabitation pacifique et raisonnable EN LIBRAIRIE LE 24 NOVEMBRE ou actuellement en prévente sur www.bscpublishing.com Juan Diàz Canales L’Interview de Florence Noiville Antoine Tanguay , rencontre à Montréal Manu Larcenet P.27 P.16 P.35 P.7 Sommaire François Chevallier P.38 Nathalie Rheims P.46 Jean-Michel Groults P.52 Margaux Motin Suivons-nous sur Twitter
P.75 Nicoletta Ceccolli P.93 Charlotte GastautP.60Laure-Marie Lapouge P.43 Jean-Louis Besset P.121 Juan Diàz Canales ENCONTRE Propos recueillis par Julie Cadilhac & Nicolas Bodou - Photos Cécile Gabriel R Qui ne connaît pas Blacksad passe à côté d'un monument de la bande- dessinée contemporaine! Ce chat détective anthropomorphe,créé par l'auteur Juan Diaz Canales et l'illustrateur Juanjo Guarnido est devenu un héros incontournable: tenace, authentique et défendant farouchement la veuve et l'opprimé. Dans une atmosphère de film noir, dans le New York des années 50, évoluent des personnages dont le caractère transpire derrière le museau, le groin, le bec qu'on a bien voulu leur s o u m e t t r e . D e s h i s t o i r e s q u i n'épargnent pas les défauts humains et mettent en lumière des faits de société révoltants. Blacksad est une série de quatre tomes ( Quelque part entre les ombres (2000) - Arctic Nation ( 2003) - Âme rouge ( 2005) - l'Enfer, le silence ( 2 0 1 0 ) d o n t l a p ro d u c t i o n e s t indéniablement exigeante et ne se soumet pas à la nécessité de publier régulièrement un album; frustration extrême, donc, pour ses lecteurs toujours dans l'attente d'une nouvelle aventure. Rencontre avec Juan Diaz Canales, scénariste pour la bande dessinée et le film d'animation dont les textes sont pétris d'humour et de références littéraires. Occasion de recevoir quelques confidences sur le travail fascinant de ce La Fontaine moderne et d'apprécier la simplicité du géniteur de ce félin charismatique. J.C: Comment naît un héros? Toujours quelque part entre les ombres? C'est dans la noirceur que naît en sursaut l'espoir et le héros? Il naît plutôt de la nécessité de l’apprenti- narrateur de raconter des histoires qui ressemblent à celles qu’il adore. Dès qu’on vient au monde, on ne fait que répéter les schémas de nos prédécesseurs mais en donnant notre touche personnelle. Alors, dans le monde de la création, c’est exactement la même chose. C’est de là que naît l’héros, une sorte d’émulation des autres héros qui nous ont fait rêver à de merveilleuses histoires. J.C: Le premier volume narre une vengeance personnelle mais ceux d'ensuite sont-ils conçus, au fur et à mesure, pour dénoncer les grands maux de notre société? Le racisme dans Arctic Nation? Le nucléaire dans Âme Rouge ou la drogue et les abus de la médecine dans L'Enfer, le silence? Est-ce une démarche réfléchie ou naturelle à votre personnalité? C’est un peu le mélange des deux. Pour ma part, je ne saurais écrire sans beaucoup réfléchir en même temps. Et puis, même si tu essayes de rester dans l’ombre de ton oeuvre, il est impossible de cacher ta façon de voir et de comprendre la vie. En tout cas, quand j’ utilise les grands thèmes sociaux, c’est pour développer les conflits moraux des personnages mais ce sont toujours les petites histoires des personnages qui m’intéressent le plus. J.C: Personnifier des animaux pour mieux parler des travers des hommes, c'est vieux comme le fabuliste Esope, c'est efficace comme La Fontaine...ce dernier les utilisait pour rendre la lecture plus attractive et récupérer ainsi l'assentiment de son lecteur... Est-ce donc une technique argumentative pour faire prendre conscience aux lecteurs de certaines réalités? J’ai choisi le genre animalier pour une question d’efficacité narrative, bien démontrée pendant des siècles par les grands fabulistes classiques comme ce que vous évoquez et bien d’ autres comme les espagnols Samaniego et Iriarte par exemple. A l’époque où j’ai conçu Blacksad, je me suis rendu compte comme il était complexe de boucler une enquête- polar en format BD sans trop abuser de l’aspect littéraire, très surchargé de texte et dialogues. Et voilà que j’ai eu l’idée d’utiliser les codes de la fable, très connus par tout le monde, avec lesquels on pourrait donner beaucoup d’informations de la personnalité et même du rôle du chaque personnage seulement avec l’aspect physique. Après les premières essais, cela s’est imposé comme une très bonne solution que nous a permis de favoriser l’aspect visuel de la série sans négliger le côté littéraire. J.C: L'utilisation d'animaux, par ailleurs, permet-elle, selon vous, d'évoquer certains actes graves ( meurtres, pédophilie...) en choquant moins? Je ne crois pas. A mon avis, un concept bien exprimé est tout à fait plus efficace qu’une image frappante. Tu peux étonner facilement le lecteur avec des images, mais on vit dans un monde où il y a des images spectaculaires partout, qui se succèdent à toute vitesse sans nous laisser à peine le temps d’y penser. Par contre, si tu arrives à faire réfléchir le lecteur sur des concepts ou des faits des personnages, cela reste dans l’esprit. On en a l’exemple parfait dans MAUS de Spiegelman. Dans sa BD, l’ Holocauste et ses conséquences restent complètement émouvantes malgré le pari narratif d’un dessin animalier presque naïf. N.B: Est-ce que le fait de travailler sur des personnages zoomorphes vous incite à laisser le lecteur interpréter de lui-même les caractéristiques de certains personnages ? C’est inévitable. Même si les stéréotypes sont bien connus et acceptés pour la plupart des lecteurs, il y une part de l’interprétation de chaque lecteur qui est forcement basée sur son expérience personnelle. Nous ne pouvons pas contrôler ça et tant mieux! Ça veut dire que la lecture de Blacksad est une expérience unique et différente pour chaque lecteur ! N.B: Comment s’élabore votre scénario: cherchez vous d’abord un t h è m e c l a s s i q u e d u p o l a r, o u s’imbrique t- il naturellement dans l’histoire que vous êtes en train de développer ? Disons qu’avant que le dessinateur ne prenne son crayon, tout est déjà noté dans le scénario : l’action, les dialogues, le découpage (et dans le cas de Blacksad, aussi le casting des personnages zoomorphes. ) C’est la façon la plus courante de travailler en BD. Cela n’empêche pas que, comme Juanjo Guarnido et moi faisons un vrai travail de collaboration, il y a plein d’ échanges entre nous. Lui apporte beaucoup d’idées scénaristiques, notamment au niveau de casting animalier. C’est étonnant comme il connaît par cœur presque toutes les espèces animales ! Dans les étapes suivantes, il développe beaucoup plus le découpage parce que sur mes scénarios restent ouverts à son interprétation. Et son interprétation est celle d’un maître de la narration, comme on peut le constater dans les albums publiés! La distance physique ne représente aucune problème aujourd’hui. On a la chance de pouvoir se rencontrer plusieurs fois chaque année. En plus il y a le téléphone, Internet, les chats, etc. pour être toujours en contact. N.B: Vous sentez vous plus inspiré par le cinéma ou la littérature dans la création de Blacksad ? C’est difficile à savoir. D’habitude on parle de l’influence des films classiques du polar et aussi des romanciers. Mais il y a d’autres influences que j’oublie souvent de citer et qui sont aussi très importantes. Par exemple, il y a des grands auteurs BD qui m’ont beaucoup influencé comme Hugo Pratt, Tardi, Will Eisner, Carlos Gimènez ou Hernández Cava. J.C: Vous êtes-vous déjà essayé au genre du roman? Vous sentiriez-vous à l'aise avec les longs passages narratifs? Le roman, c’est quelque chose de très difficile à mon avis. J’ai beaucoup de respect pour le métier de romancier. Et je ne parle pas de la technique car ça, je soupçonne que je pourrais arriver à l’apprendre, comme j’ai plus ou moins réussi avec celle du scénario. Par contre, pour écrire un bon roman il faut avoir une culture littéraire importante. Sans ce bagage culturel, c’est impossible à la fois de maîtriser le langage et d’exprimer des pensées complexes. Bref, je vais continuer à me cultiver et qui sait si avec le temps, j’aurais le courage…. J.C: La bande dessinée impose-t-elle beaucoup de rigueur à ces auteurs? La nécessité de réduire à l'essentiel? Tout à fait. Mais heureusement, on a le grand outil de la BD : l’ellipse temporelle! La voilà une des ressources narratives les plus puissantes jamais inventées. On y est habitué déjà grâce au cinéma. Mais en comparaison avec les films, la BD est beaucoup plus exigeante envers le lecteur car on a une ellipse entre chaque vignette ! Ça rendre la lecture d’une BD forcèment plus participative. Le lecteur doit imaginer beaucoup de choses qu’il ne voit jamais. Avec un bonne utilisation de l’ellipse, on peut affronter de vrais défis narratifs, et les grands auteurs de la BD sont ceux qui ont réussi à mener l’ellipse efficacement. J.C: Blacksad est un détective désabusé mais un gentleman à part entière...bien loin des ripoux qui inondent le paysage du genre policier aujourd'hui. Est-ce par nostalgie du passé que vous avez choisi de le faire v i v r e d a n s l e s années 50? Cette époque et ce pays, l'Amérique sont-ils l e s i n g r é d i e n t s indispensables au p o l a r i d é a l ? Blacksad pourrait-il évoluer au vingt et unième siècle? Moi je crois qu’il y a eu toujours eu des ripoux dans les polars classiques. Il faut simplement jeter un c o u p d ’ œ i l a u x romans de Chester H i m e s o u J i m T h o m p s o n p a r exemple pour vérifier à q u e l p o i n t l e personnage cynique et malhonnête n’est pas du tout une invention actuelle. Sinon, Juanjo et moi, nous sommes attirés pour les années 50 pour plusieurs raisons. D’abord, bien que plus d’un demi siècle se soit passé, cette époque aux États Unis d’après la seconde guerre mondiale marque le début du monde comme nous le connaissons aujourd’hui : la nucléarisation, la société de consommation, l’incorporation de la femme au travail, l’arrivée de la presse comme quatrième pouvoir, la télé, etc. Puis, il y avait aussi un côté esthétique. On adore l’architecture, les designs et la mode de ces années. C’est une époque très élégante et qui a d’ailleurs très bien vieilli, qui reste encore belle . Alors, on n’a aucun besoin de faire évoluer l’univers Blacksad vers une autre époque. Je crois que ça n’apporterait pas grand chose. J.C: Le commissaire Smirnov ( " J'aime imaginer un monde un monde juste, où même les puissants paieraient leurs fautes") est un individu authentique comme l'institutrice Miss Grey...le polar a - t - i l b e s o i n systématiquement d ' u n e fi g u r e référente à laquelle on peut avoir foi, u n e s o r t e d e lumière dans les ténèbres? A mon avis, on a toujours besoin d’un figure comme ça, même dans la vie réelle ! D’ailleurs je suis convaincu qu’il y en a partout. Ces personnes honnêtes et bonnes existent et tout le monde en connaît quelques unes. Hélas, elles ne
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