BSC NEWS FEVRIER 2010 - Page 90 - INTERVIEWS Cheeky " Le Kama Sutra de Poche" Jérôme Attal "Grosse pagaille" Géraldine Levasseur " Ados, la fin de l'innocence" Julien Hodara - Wormee Jean-Jacques Pauvert " Ma conversion ou le libertin de qualité" Frédéric Clément "Bel Oeil" Phil SPÉCIAL ÉROTISME NUMÉRO 23 - FÉVRIER 2010 Rencontre Jérome Attal Interviews Frédéric Clément Les portfolios érotiques de Glenn Michel et de Juan Carlos Hernandez PAGAILLE MONSTRE Cheeky Le Montréal des livres Philippe DuboéLaurence Photo Couverture / Glenn Michel L’éclat du diamant 7 pages érotiques dans ce numéro Une sélection d’ouvrages pour éveiller vos sens J A Z Z C L U B Jazz et Erotisme, par Guillaume Lagrée - Photo Juan Carlos Hernandez l'exultation corps et âme J A Z Z C L U B Pour les mineurs de moins de 15 ans, cet article est à lire, après contrôle parental quoi qu'il soit bien moins dangereux pour leur développement que les flots de violence déversés par la télévision et les jeux vidéos. La photographie de Ron Carter est l'oeuvre du Sensuel Juan Carlos HERNANDEZ. « Tant qu’il y aura une jolie fille pour m’écouter jouer du piano, je continuerai » Duke Ellington. Lier le Jazz et l’Erotisme relève du pléonasme. Comme le Tango, le Jazz est né dans les maisons closes pour occuper les clients dans l’attente de la disponibilité des demoiselles. Le Tango est né à Buenos Aires. Le Jazz à la Nouvelle Orléans. Les morceaux duraient assez longtemps pour permettre aux filles de s’effeuiller (en anglais, to strip tease). Mais pas trop longtemps pour que le client ne perde pas patience. Le format de 3mn des morceaux ne vient donc pas seulement des nécessités de l’enregistrement sur cire des disques en 78 tours. En 1917, les Etat Unis d’Amérique entrèrent dans la Première guerre mondiale. Les Boys embarquèrent à la Nouvelle Orléans pour le Havre. Pour éviter qu’ils ne partent atteints de maladies vénériennes (la siphyllis ou french disease en anglais), les maisons closes furent fermées tant à la Nouvelle Orléans au départ qu’au Havre à l’arrivée. Pour le Havre, les dégâts ne furent qu’économiques. Pour la Nouvelle Orléans, ils furent aussi culturels. Du jour au lendemain, des musiciens furent privés de leur emploi, surtout les pianistes. Il restait certes les bateaux à aubes sur le Mississipi mais cela ne suffisait pas. Alors les musiciens partirent vers le Nord, Chicago et New York. Pour l’ambiance des bordels de la Nouvelle Orléans, elle est résumée dans un vieux Blues chanté par les Animals, groupe anglais des 60’s « The house of the rising sun » , adapté en français pour Johny Halliday dans une version expurgée « Les portes du pénitencier ». Pour être pianiste à la Nouvelle Orléans avant 1917, il fallait être un dur à cuire. Le plus dur, le plus flamboyant de tous, avait mis sur sa carte de visite « Inventeur du Jazz ». C’était M. Ferdinand Joseph La Mothe dit « Jelly Roll Morton ». Le Jelly Roll était son gâteau préféré. Je laisse les lecteurs naïfs et les lectrices innocentes deviner de quel mets il s’agit. Avec son groupe les Red Hot Peppers, dont le nom inspira un groupe de gays californiens, ce Créole de la Nouvelle Orléans jouait une musique entièrement écrite qui dégage toujours une sensualité et une rage de vivre hors concours plus de 80 ans après sa création. Charles Mingus lui dédia une composition dans son album « Ah Um» (1959). Le producteur Alan Lomax, qui découvrit Billie Holiday et Bob Dylan, eut la bonne idée d’enregistrer pendant des heures, pour la Librairie du Congrès, en 1940, Jelly Roll Morton jouant et racontant La Nouvelle Orléans. La pièce de théâtre « Novecento » d’Alessandro Barrico fait aussi de larges allusions à ce Géant du piano, bien oublié aujourd’hui. A Chicago pour Count Basie, à New York pour Duke Ellington, dans les années 20-30 du XX° siècle, il fallait faire danser les filles. Jazz comme Rock’n roll est un euphémisme pour désigner le rapprochement des corps par la danse d’abord, par le sexe ensuite. Evidemment, la censure jouait. Si les titres ne sont pas aussi sexuellement explicites dans le Jazz que dans le Blues (Little Red Rooster pour les hommes, Sugar in my bowl pour les femmes), la musique l’est. L’orchestre de Count Basie jouait un morceau que les musiciens appelaient entre eux « Blue Balls ». Le jour où l’orchestre joua ce morceau pour la première fois à la radio, il fallut bien trouver un titre présentable. Il était 13h à l’horloge du studio. Ce fut « One o’clock Jump ». Quant au Duc d’Ellington, il arborait sur la joue la trace d’un coup de rasoir donné par une femme J A Z Z C L U B jalouse. Le Duke n’était fidèle qu’à la musique. D’où le titre de son autobiographie «Music is my mistress ». « La musique de Duke Ellington est si érotique qu’elle en devient mystique, si mystique qu’elle en redevient érotique » (Boris Vian). Sans aller jusqu’à dévoiler les turpitudes de ma vie personnelle, je puis toutefois raconter l’histoire suivante. Il fut un temps, lointain maintenant, où je faisais de la radio, une émission de Jazz évidemment. J’avais fait découvrir la musique de Duke Ellington à une amie. Elle adorait. Un soir, en son honneur, je fis une émission entièrement consacrée au Duke et à ses hommes. Après l’émission, elle m’avoua qu’au bout de 15 minutes, elle ne m’écoutait plus. Elle faisait l’amour avec son homme. C’est l’effet que fait l’orchestre de Duke Ellington, le vrai, celui dirigé par le Duke en personne. Avec le concert du Duke à l’Alhambra en 1958 par exemple. Vous m’en direz des nouvelles après l’avoir essayé. En réaction à la chaleur, l’agressivité du be bop, naquit le Cool Jazz, un Jazz de Blancs, le plus souvent venus de la Côte Ouest des Etats Unis, de Los Angeles plus précisément. Une musique cool voire cold, sans aspérités, pure, innocente. Alors Chet Baker vint. Une gueule d’ange, une voix d’ange, un jeu d’ange (il était trompettiste) mais un esprit de démon doué pour l’autodestruction. Chet Baker dégageait tant d’innocence qu’il en faisait tomber les filles par terre. Il fut aussi une des premières icônes de la communauté gay de San Francisco. Avant Elvis Presley, James Dean et Marlon Brando, il fut le premier sex symbol en blue jeans et tshirt blanc. Ecoutez ses enregistrements pour Capitol Records (Los Angeles) entre 1953 et 1956. Si ça ne vous fait pas craquer… Face au Cool Jazz, les musiciens noirs de la Côte Est inventent le hard bop, le jazz funky. Ils creusent le groove. Le groove c’est le sillon, celui du champ, celui du disque et celui du vagin. Quand Madonna chante « Get into the groove. U’ve got to prove Ur love to me », il faut que le gars assure ! Le Colosse du Saxophone, Sonny Rollins, en fournit un exemple magistral avec son « Blue Seven » . Je recommande surtout son album en duo avec son Maître, Coleman Hawkins, « Sonny meets Hawk » (1963). Une amie à qui j’ai offert cet album m’a dit ensuite que cette musique avait enrichi la sexualité de son couple. A vérifier par les données de l’expérience. Le Free Jazz se coupant de toute référence au rythme, à la mélodie et à l’harmonie est une musique éthérée, anti-érotique par essence. Avec le Jazz Rock qui apparaît à la fin des années 60, la sensualité revient en flèche notamment avec « Bitches Brew » (1969, année érotique) de Miles Davis, une musique de fusion dans tous les sens du terme. Pour conclure cette improvisation sur Jazz et Erotisme, je reviendrai à Stan Getz, dit « The Sound ». Certains le jugent froid. Je les plains. Stanley Gaieski dit Stan Getz, c’est l’âme slave. Ce n’est pas pour rien qu’il fut surnommé « Le Sacha Heifetz du saxophone ténor ». Un son de violon sorti d’un saxophone. Cette musique est d’un érotisme si élégant et subtil que certains esprits grossiers peuvent ne pas s’en apercevoir. Et pourtant, qu’il joue « Song for Martine » avec Eddy Louiss au Ronnie Scott à Londres en 1971 (album « Dinasty ») ou « Que reste t-il de nos amours ? » de Charles Trénet avec Kenny Barron au Café Montmartre à Copenhague en 1991 (album « People Time »), Stan Getz, c’est le triomphe de la beauté sur la laideur, de la grâce sur la pesanteur, de la vie sur la mort, bref de l’érotisme. Pour se reposer de toute cette sensualité tout en y restant, qu’écouter dans cet instant fragile qui suit l’amour et précède le sommeil ? «Inner Traces. A Kenny Wheeler Song book » du chanteur français Thierry Péala. Comme le chantait Lady Day, que nos vies soient toujours « fine and mellow ». Guillaume Lagrée M U S I Q U E La musique dans le Ravin par Alexandre Roussel Nouveauté : Heligoland – Massive Attack L a Tout le monde y est allé de son petit renseignement. Mais qu’est-ce donc cet Heligoland ? Et bien un archipel situé en Mer du Nord et qui servit de base aux sous-marins allemands durant le second conflit mondial. Mais pour l’intitulé du nouvel album de Massive Attack les intentions sont bien plus pacifiques, quoique, pour le duo de Bristol c’est l’opus de la reconquête des oreilles et des cœurs. Après le retour en demi-teinte des confrères de Portishead et leur décevant Third, on attendait avec impatience la réaction de Robert Del Naja (alias 3D) et du retour annoncé de Grant Marshall (alias Daddy G) à ses côtés. Sans tarder, nous pouvons dire que la mission est remplie. C’est une vraie réussite. En dix titres, le groupe fait oublier les sept ans d’absence depuis 100th Windows et s’offre une deuxième vie. Toujours entourés d’une pléiade d’invités venus d’horizons musicaux différents (Hope Sandoval, Damon Albarn, Horace Andy, Guy Garvey et les fidèles Martina Topley-Bird et Tund Adebimpe), 3D et Daddy G ont préféré une orientation plus organique pour la nouvelle livraison. Signe de solidité et de confiance, le groupe a laissé les machines au vestiaire ou du moins en retrait, et privilégié les instruments tout en restant fidèle aux sillons musicaux creusés depuis près de vingt ans. Pour preuve, ce Pray for Rain sombre et cotonneux comme entrée en matière, suivie d’une Babel évanescente, construit sur des nappes d’électronica et d’entrelacements de basses et de guitares (on dirait un morceau oublié du Kid A de Radiohead). S’ensuit des complaintes groovy (Splitting the Atom), des titres comme Girl I love you ou Paradise Circus alternant moments intimistes et densités «cathédralesques» (un peu d’invention langagière que diable !). Le périple se terminant avec cet Atlas Air et son métissage musical atmosphérique que dis-je stratosphérique. Bizarre, en une seule écoute, l’album est déjà adopté. Peut-être le signe avant-coureur d’un classique. That’s all ! Lien : www.massiveattack.com A redécouvrir : The Sophtware Slump – Grandaddy A l’orée des années 90, l’ensemble des courants musicaux rock avaient un peu la tête dans le seau. Le rock n’roll train avait quelques problèmes d’aiguillage. L’heure était à l’éclatement des genres et au métissage, peu de tendances respiraient la pérennité. Malgré tout, quelques figures musicales apparurent, les observateurs en firent des prophètes de cette période d’incertitudes et, en mal de générique, les étiquetèrent sous la bannière post (post-rock, post-punk, post-wave et j’en passe) ou indépendant. De cette époque, pas si lointaine, reste peu d’élus. Généralement la patine du temps fait bien les choses et nous conserve que le meilleur. C’est le cas du groupe américain Grandaddy célébré par quelques carrés de fidèles à travers le monde. Et ils ont bien raison, car entre l’album Under the Western Freeway, (intéressant mais encore un peu trop vert au goût) et une suite d’opus agréables mais Le Panthéon Par Alexandre Roussel Une question se pose d ’ e n t r é e : savait-il qu’il enregistrait son dernier album ? son testament musical ? Car c’est un Brel malade qui arrive en studio à Paris durant l’été 1977 et pourtant rien ne transparaît. Ici point d’aigreurs, de regrets ou de repentances. La marque des hommes au cuir solide et à la vie bien remplie. Brel n’a pas cinquante ans qu’il en a remplie au moins dix. De l’usine de cartonnerie du père aux projecteurs de l’Olympia, des brouillards bruxellois aux alizés tahitiens, du truculent comédien au caboteur des mers du Sud, l’homme est plein de médailles personnelles qu’il est allé chercher au fond de ses tripes. Mais il n’est pas le genre à tergiverser ou se targuer d’un quelconque parcours. Seul le présent compte, nourrit et apaise, surtout quand la dernière peur est proche. Brel est nomade d’esprit mais sédentaire de cœur comme le prouve tous ces merveilleux titres au cours desquels il reste fidèle à tous ses grands thèmes (j’y insère les cinq chansons inachevées de son vivant et que l’on peut retrouver sur la compilation Infiniment sortie en 2003): l’amour avec un petit a (Knokke-le-Zoute Tango), celui avec un grand a (Orly), l’amitié (Voir un ami pleurer, Jojo), la solitude (La ville s’endormait, Avec élégance) la mort (Vieillir), l’exil (La cathédrale, Les Marquises). Le grand Jacques continue également de régler ses comptes avec sa belgitude (Les F., Mai 40) et de louer son ciel païen (Le bon dieu). Au niveau des textes, Brel fait ressortir des mots toute leur noblesse et leur sens. Toutes ces fresques sont, comme toujours, servies par une sublime orchestration. Elle se fait fauviste lorsque la voix du maître est possédée, narquoise quand il flingue, aérienne quand il contemple. De par son contexte, sa sincérité et sa générosité, Jacques Brel tenait là son chef d’œuvre pour notre plus grand bonheur. L’homme était physiquement en sursis mais son talent, lui, allait prendre perpétuité. Lien : www.jacquesbrel.be sans magie, se niche une pépite à réécouter urgemment : The Sophtware Slump. Paru en 2000, ce disque résume une décennie de rock américain en onze pistes toutes aussi délectables les unes que les autres. Fausse innocence est le maître mot du talentueux compositeur et chanteur du groupe, Jason Lytle. A l’écoute de l’album, on dirait que le projet était de voir ce que cela donnerait si Brian Wilson (leader des Beach Boys) s’était mis en tête de faire du Radiohead. Du coup, ressort cette espèce de mélancolie joyeuse jamais mièvre, toujours gracieuse sur des titres comme He’s simple, he’s dumb, he’s the pilot ou Jed the Humanoid et son corollaire Jed’s other poems ou bien encore The Crystal Lake. Le groupe joue de breaks intelligents, d’utilisations subtiles des claviers et des guitares et d’arrangements toujours bien placés. En gros, tout ce que rêverait de savoir faire nos amis de Muse mais qu’ils ne sauront jamais composer. Le groupe californien sait aussi manier le rock bastringue de manière tout à fait délicieuse ( Hewletts Daughter), le spleen épuré (Underneath the Weeping Willow), jouer les Beck meilleur cru (Broken Household Appliance National Forest). Voilà un disque qui s’ouvrait les portes d’une décennie que nous venons de quitter et qui ne lui a pas tendu les bras (le groupe a splitté en 2006). Que voulez-vous, quand on s’appelle Grandaddy, difficile de se proclamer le chantre de la jeunesse. De toute manière, à cette époque, les guitares des Strokes pointaient déjà leurs manches ainsi que toute la future vague garage revival. Adieu sagesse. L E S C H O I X D ’ E D D I E www.lechoix.fr Gil Scott-Heron – « I’m New Here » (2010, Beggars Banquet) un album de 28 minutes complètement atypique et génial, un adjectif qui a toujours était employé pour qualifier Gil Scott-Heron, même si le succès lui a toujours échappé, contrairement aux emmerdes. Je n’ai pas envie de parler de génie, d’icône, de mythe pour essayer de vous faire comprendre ce que représente Gil Scott-Heron et pourquoi I’m New Here est un album si inattendu et poignant. En voyant l’image d’illustration là-haut, un graff représentant son visage, vous avez bien compris que Scott-Heron avait un statut iconique dans le petit monde de la musique. C’est l’un de ses artistes qui aura marqué plusieurs générations d’artistes et d’hommes, particulièrement aux Etats-Unis, mais qui reste désespérément inconnu en France. Grand mérite revient à Richard Russell, patron de XL Recordings, qui est parti à la recherche de Gil ScottHeron pour lui proposer d’enregistrer un nouvel album. Il l’a trouvé en 2007, en prison, où il était enfermé pour trafic de cocaïne. Le résultat de cette collaboration est Comme beaucoup de gens, je l’ai découvert avec “The Bottle”, son seul petit succès. Je ne me souviens plus exactement, il devait se trouver sur une des compilations soul qui traînaient chez moi. Je n’ai pas l’habitude de nouer des liens affectifs avec les artistes, L E S C H O I X D ’ E D D I E les personnes physiques derrière les morceaux qui me passionnent. J’pourrais pas être la biographe de Jack White par exemple, malgré mon admiration sans bornes. Je ne sais même pas quel âge il a, s’il est marié, comment s’est déroulée son enfance, etc. C’est pareil pour Gil Scott-Heron. Je ne me suis mise au courant de sa vie personnelle qu’il y a un an en visionnant le documentaire sur sa vie réalisé par Don Letts. Pour moi, Gil Scott-Heron c’était (et c’est toujours) un sage soul, un poète éclairé et contestataire, un observateur de la société américaine, des médias, du ghetto, de la corruption, un homme qui passait du temps à avertir son public des dangers de l’alcool et de la drogue… Le voir complètement ravagé par l’héroïne, la cocaïne, le crack, ses multiples séjours en prison, amaigri, édenté et hagard, j’peux vous dire que ce fut un choc. J’avais gardé l’image et le son de cet homme d’une classe dingue, debout sur les planches d’une scène new-yorkaise, posant sa prose sur une musique funky, et cette voix. Ce baryton, les gens, c’est quelque chose. Sur son treizième album, elle est toujours là. C’est juste que la cigarette, le crack et l’alcool sont venus détruire cet homme morceau par morceau, et que ses cordes vocales ne sont pas passées au travers. Mais l’idée de céder au pathos n’a même pas dû lui effleurer l’esprit. Sur I’m New Here il porte un regard sévère sur luimême et sur ses erreurs. Toujours humble et toujours digne, sans jamais donner de leçon et sans jamais se plaindre. Pas de funk ou de groove charnu sur cet album. Richard Russell a eu l’idée de génie de placer Gil Scott-Heron dans un décor musical moderne, fait d’électro minimaliste et de folk. Dans ce décor, la voix du vieil homme est au centre, comme sous une lumière crue qui expose à la vue tous ses défauts. La première écoute de “Me and the Devil”, premier extrait qui me soit parvenu, a été douloureuse n’ayant connu que sa voix d’il y a 20 ou 30 ans. C’aurait pu être une catastrophe, retirer le poète soul de son environnement musical habituel et le plonger dans un univers dubstep noir et étrange. Mais ce qui caractérise les précédents disques de Gil Scott-Heron est toujours présent dans celui-ci : l’immédiateté avec laquelle il absorbe toute mon attention dès les premières secondes de “Coming From a Broken Home” est stupéfiante (sans jeu de mots). Le moindre doute sur la qualité du disque s’est envolé et à juste titre. 28 minutes plus tard, l’impression d’avoir écouté un grand disque n’allait pas me lâcher. La deuxième partie de “Coming From a Broken Home” sert de conclusion et laisse une note d’espoir, dernière surprise de la part d’un homme qui a pourtant toutes les raisons d’en vouloir à la Terre entière. Je ne vois pas de raison de vous détailler chaque morceau, l’album formant un tout d’une grande consistance, certains morceaux vous parleront plus que d’autres. Les premiers morceaux me font beaucoup penser au travail d’un Burial, il y a aussi une reprise folk d’un titre de Smog, un morceau pianotant qui m’a foutu plein de frissons dans le dos, et un autre qui m’a carrément fait penser aux Kills. Vous découvrirez tout ça en écoutant l’album. Je n’ai pas envie de parler de génie, d’icône, de mythe, car je sais que Gil Scott-Heron balaierait ces qualificatifs d’une phrase pleine de justesse et d’humour, mais ça ne m’empêchera pas de le penser. Grand album, grand bonhomme. Album en écoute sur Grooveshark.com http://www.myspace.com/revolutionwillnotbetelevised L E S C H O I X D ’ E D D I E Eels – « End Times » (2010, Cooperative Music) blague, “not easy to stand on my feet”, bah voyons, “still dying inside”, ok, stop. Sauf que non, pas stop. Pas stop parce que c’est Eels, et qu’il arrive toujours à faire craqueler ma carapace cynique. Sa voix légèrement cassée qui se fait soudain soyeuse sur “A Line in the Dirt” a suffit me rendre vulnérable. Le petit interlude “Apple Trees” a fini le travail. À partir de là, tout l’album prend une nouvelle dimension, j’y suis plus réceptive… Avant ça, le Bob Diddley-esque “Gone Man” me rappelait que Mark Everett me plaît le plus quand il lâche un peu les chevaux et ironise sur ses soucis. “Unhinged” me laisse sur ma faim tandis que “Paradise Blues” se détache du lot encore une fois grâce à l’ironie du texte qui est une bulle d’air frais après le torrent de larmes que vous vous prenez juste avant. C’est pas que je fuis comme la peste les trucs tristes, comme une fuite en avant (y a un psy dans la salle ?), après tout j’adore The Antlers et Antony & The Johnsons, c’est juste que… j’sais pas, j’aime pas. Vous êtes du genre à décider de temps à autre de regarder un film déprimant juste parce que vous avez l’envie masochiste de déprimer ? C’est pas mon cas. Mais lorsque je finis par rencontrer ce disque ou ce film, s’il est bon, il finira par m’atteindre. Et Eels, c’est toujours un gage de qualité. Mais “I Need a Mother” et “Little Bird”, là franchement E abuse. En les écoutant j’étais presque prête à me dévouer pour rendre sa vie amoureuse moins calamiteuse qu’il ne la décrit. Album en écoute sur Deezer.com http://www.myspace.com/eels Je ne pouvais pas laisser passer deux nouveaux albums d’Eels sans chronique. En fait, si je combinais les bons morceaux du précédent et les bons morceaux de celui-ci, j’arriverai à un vrai très bon album de 11 ou 12 titres. Le problème que j’ai avec Mark Everett, c’est que sa déprime perpétuelle a fini par me saouler. Un peu comme l’autre geignard de Conor Oberst. C’est sans doute le signe que je ne suis pas une “vraie fan”. Mais comme à chaque album, il y a des morceaux qui sont beaucoup trop beaux pour que je ne vous en parle pas. Dans le précédent, mes morceaux préférés étaient les plus énergiques, quand E aboyait sa peine sur fond de guitares rageuses. Les morceaux déprimants n’étaient vraiment pas inspirants. La deuxième moitié de End Times est dans cette veine, franchement pénible. À certains moments j’ai vraiment envie de lui mettre une baffe et lui dire de se reprendre, bon sang d’bois. Dans “Little Bird” il s’adresse à un petit oiseau sur le rebord de sa fenêtre, dans “I Need a Mother” le pathos atteint son paroxysme, “I’m sorry but it’s true”, pfffouuu. “I’m a man over great pain”, sans L E S C H O I X D ’ E D D I E Beach House – « Teen Dream » (2010, Sub Pop) Je vous en avais parlé dans le numéro précédent du BSC News comme l’un des groupes à suivre en 2010, voici donc Teen Dream le troisième album du groupe franco-américain Beach House. Une chose est sûre, il trustera le haut des classements de fin d’année de beaucoup de magazines online ! C’est encore un excellent album, mais j’attendais tout simplement un peu plus. C’est une des forces et faiblesses de cet album : il n’y a pas de surprise. Victoria Legrand et Alex Scally n’ont pas changé de “son”, il est reconnaissable en une fraction de seconde dès le début de “Zebra”. Et en une fraction de seconde j’étais rassurée sur la qualité du disque. Je savais que j’allais retrouver la voix aérienne, sensuelle et puissante de Victoria, qui me semble-t-il est de plus en plus belle. Je savais qu’avec son comparse ils avaient réussi à étendre toujours un peu plus leur univers, comme s’ils cherchaient à s’enfuit toujours plus loin, toujours plus haut. Je savais que j’allais de nouveau ne plus savoir me passer de leur musique doucement euphorisante pendant des semaines et des semaines. En une fraction de seconde, c’était plié. Même si j’suis un peu déçue qu’ils ne m’aient pas surpris, je n’arrive tout simplement pas à bouder mon plaisir. “Zebra”, “Used to Be”, “Norway” et surtout “Lover of Mine”, le chef-d’oeuvre du disque, sont des morceaux absolument superbes, sans une note de trop. Beach House nous en donne pour notre argent, aucun mauvais morceau, même si “Real Love” a un tout petit goût d’inachevé, tant j’aurai aimé que Victoria Legrand s’envole encore plus haut. Et quand “Take Care” s’efface doucement je ne peux m’empêcher de penser que s’ils n’innovent pas pour le prochain, je… Mmmh, je sens que je vais faire une promesse que je ne saurai tenir. Cet album est encore une petite merveille, et si vous découvrez le groupe avec Teen Dream, n’oubliez pas Devotion et Beach House qui complètent une discographie sans fautes. Cet excellent album et la signature du groupe chez le label culte Sub Pop attirent enfin sur eux les projecteurs bien mérités des médias. J’espère que cela mettra sur eux une pression créatrice positive qui les poussera encore un peu plus vers les sommets. Album en écoute sur Deezer.com http://www.myspace.com/beachhousemusic
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