BSC NEWS FEVRIER 2010 - Page 75 - INTERVIEWS Cheeky " Le Kama Sutra de Poche" Jérôme Attal "Grosse pagaille" Géraldine Levasseur " Ados, la fin de l'innocence" Julien Hodara - Wormee Jean-Jacques Pauvert " Ma conversion ou le libertin de qualité" Frédéric Clément "Bel Oeil" Phil SPÉCIAL ÉROTISME NUMÉRO 23 - FÉVRIER 2010 Rencontre Jérome Attal Interviews Frédéric Clément Les portfolios érotiques de Glenn Michel et de Juan Carlos Hernandez PAGAILLE MONSTRE Cheeky Le Montréal des livres Philippe DuboéLaurence Photo Couverture / Glenn Michel L’éclat du diamant 7 pages érotiques dans ce numéro Une sélection d’ouvrages pour éveiller vos sens de l'incorrecte « Les 100 000 V... ». Il savait pertinemment que la rive était franchie. Éros et Thanatos Les jeunes générations ne savent pas faire cette différenciation. Cela ne les intéresse pas. Il s'agit là, pour eux, d'un érotisme vieillot qui ne montre pas les parties du corps si défendues. Ils veulent de l'immédiat, du concret, ce qui se donne à voir tout de suite. Sauf que cette imagination est nécessaire à la projection de soi et de ce qui n'est pas encore là. C'est cette imagination qui ne se frotte pas directement à la réalité qui crée le fantasme. Sans lui, la libido devient une performance qui doit égaler voire dépasser ce qui est donné à voir. Ce que nous nommons « la petite mort » face à celle qui détermine notre finitude permet entre-autre de percevoir cette vie qui s'échappe. C'est pour cela que face à un danger ou une grande tension certains éprouvent l'envie de se sentir vivre. C'est convoquer Thanatos, Dieu de la mort dans la mythologie Grecque. Ce frère d'Hypnos et fils de la nuit se trouve non pas en opposition à Éros, selon la théorie freudienne, mais en relation avec lui. Grâce à Éros, on convoque Thanatos cet instinct de désir de « petite mort », cette pulsion de vie. L'érotisme est en soi nécessaire, l'immédiateté, elle, ne l'est pas. Elle ne fait pas sentir l'individu réellement vivant : c'est un certain « malaise » qui suit assurément la vision de certaines « œuvres » de ce genre. S'il fallait conclure La sexualité n'est pas à « vendre », seul le sexe l'est depuis la nuit des temps. Il se trouve que de nos jours tout semble n'être que marchandise. Dans l'érotisme, on ne verra jamais d'ouvrages vantant le non consentement. Lorsqu'il y a un objet à « vendre », il y a celui qui gagne et celui qui perd quelque chose, c'est pour cela que l'individu ne peut être « vendu ». Dans le notion d'érotisme, il y a cette idée que tout le monde « gagne » dans l'échange. On semble l'avoir largement oublié. 1. L'orgasme. 2. Qui a donné le mot thanatologie : Étude des signes, des conditions et des causes de la mort. 3. La théorie freudienne concernant Éros et Thanatos explique que les « pulsions de vie » sont constituées pas l'ensemble des pulsions sexuelles et des pulsions d'autoconvertion par opposition Sophie Sendra LES CHOIX DE MÉLINA 25 février 2010 MELINA REVISITE UN CLASSIQUE L’AUTRE BERNARD SCHLINK( Editions FOLIO) Par Mélina Hoffmann Lisa et Bengt menaient une vie harmonieuse, sans histoire ni fausse note. C’est du moins ce dont Bengt était convaincu. Violoniste dans un orchestre municipal d’une ville d’Allemagne, Lisa se présentait comme la femme idéale, belle, douce, aimante et attentionnée. Lorsque Lisa est emportée par un cancer fulgurant, Bengt est effondré et éprouve toutes les peines du monde à refaire surface et à accepter la perte de celle qu’il aimait et qui partageait sa vie depuis de nombreuses années. Alors qu’il commence à reprendre le dessus, il reçoit une lettre qui va tout bouleverser. Cette lettre est adressée à Lisa, et est signée de la main d’un homme qui la pense toujours en vie. Le contenu de la lettre trahit l’existence d’une relation amoureuse dont Bengt ignorait tout. « […] Comme nous avons tous les deux traité sans amour notre amour, à l’époque ! Nous l’avons étouffé, toi avec ta peur et moi avec mes exigences, alors que nous aurions pu le laisser croître et fleurir. Il existe le pêché de la vie non vécue, de l’amour non aimé. Tu sais qu’un pêché commis ensemble lie pour toujours ceux qui l’ont commis ? […]» A la stupéfaction succède l’incompréhension et la jalousie. Comment Lisa a-t-elle pu céder à un autre homme ? Ne menaient pourtant ils pas une belle vie ? Qui est donc cet « autre » et que pouvait-il bien lui apporter de plus ? Avaient-ils partagé cette même complicité que celle qui unissait Bengt et Lisa et qu’il pensait exclusive? Les évidences et convictions de Bengt s’effondrent, sa propre vie lui devient étrangère. Devant son incapacité à surmonter cette nouvelle épreuve, il cherche à en savoir plus sur cette relation. Il ouvre le tiroir secret du bureau de sa femme et y trouve 4 lettres écrites de la main de cet homme, dont la première remonte à douze ans. « […] Oui, j’aimerais mieux moi aussi que les choses soient plus simples pour nous, que nous puissions vivre l’un avec l’autre et l’un pour l’autre, tout simplement. Mais le monde n’est pas fait ainsi. Et pourtant il est merveilleux ; il nous a fait nous rencontrer et nous aimer. Je ne peux pas te quitter, Lisa.», dit l’une d’elle. Bengt veut comprendre. Il veut savoir si Lisa a cédé ou non ; il veut découvrir les failles de cet homme afin de l’éliminer de sa vie et de celle de sa femme. Pour cela, il décide dans un premier temps de répondre à l’Autre en se faisant passer pour Lisa, puis il part à sa recherche et s’immisce peu à peu dans sa vie en prenant soin de dissimuler sa véritable identité et ses intentions. Ce qu’il découvre se révèle bien loin de ce qu’il avait imaginé… Qui est vraiment cet homme ? Que peut-il bien se cacher derrière ces apparences qui sonnent faux ? Jusqu’où Bengt ira-t-il pour parvenir à son dessein ? C’est une histoire pathétique, symbolique et riche en enseignements que nous livre ici Bernhard Schlink, qui s’est imposé comme un auteur phare de la littérature germanique en 1995, grâce au succès phénoménal de son roman, Der Vorleser (paru en France sous le titre Le Liseur), traduit en treize langues et récemment adapté à l’écran en France. Extraite du recueil Amours en fuite, cette nouvelle se lit avec beaucoup de plaisir et ne peut laisser indifférent. En effet, dans un style très réaliste, elle nous amène à nous interroger sur les autres, les personnes qui partagent nos vies, que nous sommes persuadés de connaître par cœur et qui peuvent pourtant se révéler subitement étrangères. Elle nous rappelle que les apparences peuvent être trompeuses. Le titre résume d’ailleurs complètement l’idée essentielle de l’histoire. Cet ‘autre’ est celui que je ne connais pas, celui que je crois connaître. Si Bengt utilise initialement ce terme pour désigner l’amant de sa femme, on se rend compte au fil de l’histoire que « l’autre » LES CHOIX DE MÉLINA 25 février 2010 désigne finalement chacun des protagonistes de cette histoire. Bengt s’aperçoit tardivement que sa vie était en grande partie faite d’illusions et de mensonges, qu’il n’a pas su être l’homme que sa femme espérait. Il devient le spectateur impuissant d’une vie qui lui a échappé. En résumé, une nouvelle touchante et pathétique qui se lit d’une traite, et se relit volontiers. Mélina Hoffmann Morceaux choisis « Si l’amour dans ce qu’il a de plus beau peut survivre à la mort, celle-ci ne met pas fin non plus à ses angoisses. Elle peut même au contraire réactiver ses tortures dont on se croyait libéré après une longue vie passée ensemble, poser des interrogations nouvelles et placer alors la vie entière - la sienne et celle de l’autre - dans une perspective insoupçonnée jusqu’ici. Aimer, c’est d’une certaine façon accepter le mystère de l’autre, et quand on a cru l’autre finalement sans mystère, la mort de l’autre, au lieu de sceller définitivement et dans la douleur certes - la perte d’une harmonie, peut alors révéler - trop tard - qu’il n’en est rien, qu’il n’en est jamais ainsi, que l’entente était fondée sur des trous, des absences et que l’autre a ainsi toujours échappé à la véritable compréhension. » « Parfois, il se demandait ce qui était pire : que l’être aimé soit autre avec un autre, ou qu’avec un autre il soit justement celui qu’on connaît bien ? Ou bien l’un des cas est-il aussi terrible que l’autre, parce que de toute façon on vous vole quelque chose : ce qui vous appartient ou ce qui devrait vous appartenir ? C’était comme dans une maladie. Le malade aussi se réveille et a besoin d’un moment avant de savoir de nouveau qu’il est malade. Et de même qu’une maladie finit par guérir, le deuil et la jalousie passent. Il le savait, et il attendait d’aller mieux. » LES CHOIX DE MÉLINA 25 février 2010 «Une juste dose de frissons et de sensibilité» Mélina Hoffmann Spider - La partie continue Michael Morley ( Editions First) Par Mélina Hoffmann / Photo Privat « Enfin, l’homme aperçoit la pierre tombale. Simple, en marbre noir. Elle a été payée à l’aide de subventions municipales destinées aux plus démunis. Un nom est gravé en lettres d’or : Sarah Elizabeth Kearney. Mais ce n’est pas ainsi qu’il l’appelait. Pour lui, elle avait toujours été « Chérie » et, pour elle, il avait toujours été « Spider ». Elle avait vingt-deux ans à peine. […] Chérie était si différente des autres. Elle a été la première. La première qu’il ait enlevée. La première qu’il ait tuée. » Jack King vit en Italie avec sa femme Nancy, et leur petit garçon de trois ans, Zack. C’est dans un décor idyllique et serein qu’ils proposent les services de leur hôtel-restaurant et mènent une vie paisible depuis qu’une attaque cardiaque avait contraint Jack à mettre un terme à sa brillante carrière de profiler au FBI trois ans plus tôt. La petite famille s’était alors réfugiée en Toscane pour permettre à Jack de se reconstruire, loin des démons du passé et d’un échec qui le hantait… Car si Jack est parvenu à élucider vingt-neuf affaires de meurtres en série sur les trente qui lui ont été confiées, il en reste une non résolue malgré vingt années de traque acharnée. Celle du « Black LES CHOIX DE MÉLINA 25 février 2010 River Killer » (BRK), auteur d’une quinzaine de crimes atroces. Ses victimes ? Exclusivement des jeunes femmes. Son mode opératoire ? Garder les corps jusqu’à ce qu’ils commencent à se décomposer, avant de les découper, de répartir les membres dans plusieurs sacs plastiques, et de les jeter dans la Black River. Son rituel ? Conserver une partie du corps de chacune de ses victimes comme trophée. détourner le regard comme on le ferait devant une scène insoutenable d’un film. S’il fallait vraiment trouver un bémol à ce livre, on pourrait lui reprocher une fin peu réaliste et trop prévisible. Pour ma part j’ai choisi de n’émettre aucune critique négative et de vous en conseiller vivement la lecture si vous aimez les polars rythmés et angoissants qui jouent avec vos nerfs. Spider, ainsi qu’il se surnomme lui-même, se Un auteur à suivre de très près ! souvient tout particulièrement de son premier crime, celui de Sarah. Il n’a jamais rien laissé au Mélina Hoffmann hasard et c’est toujours avec autant de Photo Privat© délectation et de jouissance qu’il se remémore la scène de son meurtre… Vingt ans après, la même ivresse s’empare de lui lorsqu’il se «Spider, la partie continue» revoyait aspirer le dernier souffle de ses victimes Michael Morley afin qu’elles lui appartiennent à jamais… Editions First « Les souvenirs sont exquis. Spider savoure 21,9 € chaque bouchée de son festin psychique. Le souvenir des filles précédentes, surtout la première, lui donne presque autant de plaisir que de penser aux prochaines, à la prochaine ! » Quatre années avaient passé depuis le dernier meurtre de BRK, et pourtant les crimes de ce serial killer au sadisme sans limite poursuivent toujours Jack dans son sommeil. Alors même qu’il se décide à entamer une psychothérapie, un nouveau meurtre est commis. En Italie cette fois. Jack aurait pu croire à une coïncidence… si la tête de Sarah, toute première victime de BRK, n’avait été envoyée au FBI à son attention… Son passé serait-il en train de le rattraper ? Acceptera-t-il de reprendre du service pour venir à bout de cette enquête à laquelle il semble à jamais lié ? Parviendra-t-il à sauver la prochaine victime dont les heures sont déjà comptées ? Michael Morley, journaliste d’investigation et réalisateur de documentaires multirécompensé, signe là son tout premier roman, et on ne peut qu’espérer qu’il se jette à corps perdu dans cette nouvelle vocation ! Tous les ingrédients sont réunis pour nous maintenir en haleine tout au long des 428 pages et nous donner la chair de poule ! Certaines scènes de torture sont d’ailleurs décrites d’une telle façon que l’on ressent la douleur parcourir nos membres et que l’on se surprend parfois à De la littérature érotique. Par Emmanuelle De Boysson Photo Anne-Laure Bovéron La littérature érotique existe depuis Platon, Ovide, Pétrone. Elle est intrinsèquement liée à l’histoire, aux changements de mœurs, mais ce qui la caractérise surtout est sa dimension subversive, libre, hors normes. Les textes érotiques circulent sous le manteau, les auteurs sont, la plupart du temps soumis à la censure, comme l’explique Joseph W e r b e r, d a n s s a p e t i t e Anthologie érotique, parue chez Librio. Certains en sont fiers, d’autres publient sous pseudo et, comme le « divin m a r q u i s » , r e f u s e n t d e reconnaître leurs œuvres. Elle s’infiltre dans les romans dits classiques, chez Rousseau, Stendhal, Dumas ou Flaubert. Aujourd’hui, cette littérature est devenue un sous genre, accessible à tous. Ce qui la rend littéraire tient à l’auteur, à son style, à son art de sublimer le sexe et de faire monter le désir à travers une histoire émouvante. Rien de plus excitant que l’émotion de Julien Sorel avant de se glisser par effraction dans la chambre de Mathilde de la Môle. Lolita, de Nabokov est un chef d’œuvre qui déclenche en nous des sensations puissantes. L’érotisme se limite trop souvent à des codes, des récits plats et pornographiques. Les descriptions anatomiques de la chair et des gestes de l’amour sous toutes leurs formes lassent, faute de sentiments, à l’image des pages les plus brûlantes des aventures du Prince Malko, dans L’anthologie érotique de SAS (Editions GDV) ou dans le premier roman de Dominique Simon, Les carnets d’Alexandra (chez Pauvert). Exemples de platitudes dans SAS : « Son sexe comprimé se détendit comme un ressort (…) Mahmoud était beaucoup plus proche du marteau-piqueur que du baise-main ». Dans Les carnets d’Alexandra : « Marie releva ma robe pour passer sa main entre mes cuisses et, sans pour autant me dévêtir, trouva, étant femme, très facilement le bon chemin (…) Déjà je ressentais entre mes jambes une humidité qui annonçait le plaisir que je prendrai bientôt ». Dans ces aventures sensuelles, les personnages sont souvent réduits à des stéréotypes, des robots, la grâce manque, le regard n’y est pas, les phrases ne balancent pas, ne coulent pas, ne bandent pas. Certains stylistes se sont pourtant laisser aller à des écrits où les scènes de sexe et de perversité se répètent à l’infini, comme des mécaniques. Dans Justine ou les Malheurs de la vertu, Sade accumule les situations où la femme n’est qu’un objet soumis à l’homme : « Elle lui frotte en même temps les couilles avec une liqueur dont elle connaît la vertu (…) Trois femmes se joignent à ces stimulants ; il n’est rien que ses coquines ne fassent, rien que leur lubricité n’invente… ». Casanova ressemble à ce pauvre pantin, une poupée de cire dans ses bras, comme dans la dernière scène du LA CHRONIQUE D’E2B 25 février 2010 fabuleux film de Fellini. Quant à RobbeGrillet, pape du Nouveau roman, dont les romans Les Gommes, Le Voyeur et La jalousie marquèrent leur temps, il se perdit dans des écrits sulfureux, comme dans son Roman sentimental (Fayard 2007) où les nymphettes dévêtues se suivent et se ressemblent en un mauvais conte de fée. En revanche, il existe des écrivains qui savent donner à l’érotisme toute sa part d’humanité, par leur monde, leur légèreté, leurs images. Avec eux, il devient une fête, un mouvement du cœur, un geste qui surgit dans un récit et bouleverse, un mot qui ouvre l’imagination. Ils ont en commun de faire naître en nous cette troublante émotion due à l’attente, au désir, au mystère. Avec eux, l’érotisme devient un art. La beauté est érotique. Anaïs Nin qui vécut une liaison passionnée avec Henry Miller tint son journal où elle ne cache rien de l’inceste qui la marqua et de ses amours torrides. La poésie se révèle sans doute l’approche la plus immédiate des effleurements de l’âme et du corps. Dans Les bijoux, poème des Fleurs du mal, qui fut comme beaucoup d’autres censuré, Baudelaire évoque avec ravissement une femme offerte : Elle était donc couchée et se laissait aimer Et du haut du divan, elle souriait d’aise A mon amour profond et doux comme la mer Qui vers elle montait comme vers sa falaise. Maupassant suggère l’érotisme dans de nombreuses nouvelles. Chez lui, éros fait partie de la vie amoureuse et c’est cela même qui nous touche. Dans La femme de Paul, il parle de « ces cris d’amour qu’il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse ». Rimbaud à la sensualité, humour, parodie et métaphores. Ce surdoué ravit dans son poème, Première soirée. Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près. Plus osé, Pierre Louÿs, excelle dans la drôlerie quand il se moque du puritanisme dans Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation : « Une jeune fille bien élevée ne pisse pas dans le piano ». La littérature érotique n’émeut, n’éveille les sens que quand elle surprend, se dévoile à travers une œuvre littéraire, quand elle est la création parfois inattendue d’un véritable auteur. Elle s’inscrit alors dans la seule littérature qui vaille, celle des artistes, le reste est triste comme peut l’être la chair. Emmanuelle De Boysson L’INTERVIEW DE MÉLINA 25 février 2010 « Un livre poignant, instructif et bien écrit qui mérite d’être placé entre les mains de chacun de nous» Mélina Hoffmann Ados : la fin de l’innocence - Enquête sur une sexualité à la dérive Géraldine Levasseur ( Editions Max Milo) Par Mélina Hoffmann « L’enfant aurait voulu hurler qu’elle allait mourir, qu’elle ne pouvait plus respirer, ils s’engouffraient les uns après les autres sans lui accorder de répit, elle n’en pouvait plus. Lorsque le troisième garçon éjacula enfin, D. entendit des voix de plus en plus distantes, ses cheveux ne la tiraillaient plus, elle ne ressentait presque plus rien. Elle pensa au bien qu’elle se procurerait le soir en abîmant ses bras. L’adolescent qui la violait grogna fort et D. vomit.» Avec 1 milliard de vidéos disponibles sur Internet et environ 700 000 sites pornographiques accessibles, le virtuel ne s’est jamais aussi bien porté. L’essor perpétuel des médias offre aux enfants et aux ados d’aujourd’hui la possibilité de se procurer, de visualiser et de s’échanger avec une facilité et une banalité déconcertantes toutes sortes de contenus, notamment des films, des vidéos et des images qui - bien souvent - n’auraient jamais du atterrir entre leurs mains. Tandis qu’Internet est devenu la baby-sitter préférée de nombreux parents, il suffit d’un simple clic pour que s’efface l’avertissement « interdits aux moins de 18 ans » dont l’effet semble même être devenu plus attractif que dissuasif… A 7 ans, de nombreux bambins ont déjà vu leur premier film porno. Ainsi, ce qui était autrefois un domaine réservé au monde des adultes a peu à peu envahi l’univers des enfants. La pornographie et tout ce qu’elle induit - brutalité, vulgarité, humiliation, simulation… - est désormais accessible à un public qui n’est pas armé pour interpréter ces images comme elles doivent l’être. Difficile de s’étonner alors que le nombre d’agressions sexuelles commis par des enfants augmente chaque année… Journaliste pour Zone Interdite et Marie Claire, Géraldine Levasseur s’est penchée sur ce phénomène inquiétant. Six mois durant, elle s’est immergée au cœur de la brigade des mineurs de Marseille afin de suivre le quotidien de ses enquêteurs. Elle a recueilli les témoignages de nombreux collégiens, mais aussi parents, professeurs, psychanalystes, juges… Elle nous raconte notamment l’histoire bouleversante de D., une ado de 13 ans, bonne élève et issue d’un milieu privilégié, qui a été durant trois mois le martyr des garçons de son quartier, subissant des viols quasi-quotidiens et se scarifiant pour exorciser son mal-être. Le récit douloureux d’un véritable calvaire subi par cette adolescente qui se détestait pour n’avoir su dire non, culpabilisait d’avoir causé des ennuis supplémentaires à sa mère, de ne pas avoir parlé ni s’être défendue, et pour cela ne souhaitait qu’une chose : mourir. Et c’est à maintes reprises et de toutes les façons possibles qu’elle tenta de se donner la mort, au point de sombrer plusieurs fois dans le coma et de nécessiter une surveillance permanente en hôpital psychiatrique. « - Je ne peux pas guérir de cette maladie. Elle me dévore. J’ai tellement mal dans mon cœur, à l’intérieur, partout, que je ne sais même plus où ça me fait mal… Laisse-moi mourir maman, s’il te plaît. » Des paroles qui laissent sans voix… Au fil des pages nous découvrons d’autres témoignages édifiants : des victimes traumatisées et perdues ; des adolescents qui déclarent ignorer que les fellations forcées constituent un viol et utilisent des mots crus qu’ils ne devraient - à leur âge - ni connaître, ni comprendre ; des jeunes filles prêtes à pratiquer des fellations à leurs camarades de classe pour s’affirmer ou faire partie d’une bande, sans que cela les choque ; une jeune fille de douze ans qui affirme devant son père vouloir devenir actrice de film porno parce qu’elle « aime ça » ; un père qui offre un film porno comme cadeau d’anniversaire à son fils de 13 ans ; mais aussi les fausses déclarations de viols de filles qui doivent rentrer au bled pour être mariées et qui ne sont plus vierges… Et face à cela toutes sortes de réactions, des plus humaines aux plus condamnables : des parents désemparés qui se blâment de n’avoir su protéger leur enfant de toute cette perversité ; certains qui ferment les yeux, se réfugiant derrière leur sentiment d’impuissance ; ou d’autres encore qui n’hésitent pas à banaliser les actes de violence commis par leurs chers rejetons… L’ a u t e u r d é n o n c e l e m a n q u e d’investissement et le retard de l’Education nationale dans sa mission éducative ; des professionnels blasés qui en oublient parfois qu’ils ont face à eux des victimes en souffrance ; la négligence de nombreux parents ; ou encore la lenteur des procédures, à l’image du cas de D. où il aura fallu huit ans pour que le procès ait lieu, que la jeune fille soit reconnue comme victime et que ses agresseurs écopent de peines dérisoires… Plus que jamais, les enfants sont en quête de valeurs affectives dont ils manquent trop souvent, de normes qui ne sont plus définies, de limites que bien des parents ne savent plus imposer. Il est temps d’ouvrir les yeux, de réagir, et de rendre à nos enfants l’innocence et l’insouciance dont ils ont besoin pour se construire et desquelles nous les privons de plus en plus. Pour que la sexualité ne devienne pas, à leurs yeux, synonyme de barbarie et continue à rimer avec les mots respect, liberté et amour. Un livre poignant, instructif et bien écrit qui mérite d’être placé entre les mains de chacun de nous, pour mieux comprendre ce phénomène inquiétant, qui concerne toutes les classes sociales, avant qu’il ne nous dépasse… Mélina Hoffmann Photo D.R
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