BSC NEWS FEVRIER 2010 - Page 26 - INTERVIEWS Cheeky " Le Kama Sutra de Poche" Jérôme Attal "Grosse pagaille" Géraldine Levasseur " Ados, la fin de l'innocence" Julien Hodara - Wormee Jean-Jacques Pauvert " Ma conversion ou le libertin de qualité" Frédéric Clément "Bel Oeil" Phil SPÉCIAL ÉROTISME NUMÉRO 23 - FÉVRIER 2010 Rencontre Jérome Attal Interviews Frédéric Clément Les portfolios érotiques de Glenn Michel et de Juan Carlos Hernandez PAGAILLE MONSTRE Cheeky Le Montréal des livres Philippe DuboéLaurence Photo Couverture / Glenn Michel L’éclat du diamant 7 pages érotiques dans ce numéro Une sélection d’ouvrages pour éveiller vos sens L’ENTRETIEN D’ÉLODIE 25 février 2010 « Quand on est vraiment amoureux de quelqu'un, on n'a pas le choix. Ni le choix de fuir, ni le choix de passer à quelqu'un d'autre...» Jérôme Attal Rencontre avec Jérôme Attal C'est sagement assis sur une banquette du “Klay Club”, que nous retrouvons Jérome Attal qui a accepté de mettre le pied pour la première fois de sa vie dans un club de sport afin de nous parler d'histoires d'amour dont nous serions les héros, de femmes fatales, de rencontres ratées, d'escapisme impossible, de littérature et de la vraie vie, de Paris et de la mort de Salinger dont il reste inconsolable. Interview et photos / Élodie Trouvé P O R T R A I T premier à publier un livre comme ça. Je me suis donc jeté dans l'écriture de ce livre avec beaucoup d'euphorie et d'enthousiasme. Combien y-a-t-il d'histoires dans ce livre, combien d'histoires possibles? Jérôme Attal : Il y a deux histoires principales. Et une multitude de ramifications, de microhistoires, autour de ces deux histoires. Comme dans la vie. Au-delà du genre, “le livre dont vous êtes le héros” des adolescents, ce qui m'intéressait, c'était d'explorer un propos philosophique. J'ai voulu faire quelque chose d'élaboré par rapport à ma propre écriture. Dans la vie, on rencontre des personnes à un moment donné. L'une d'elles peut vraiment vous plaire, mais à ce moment là, on ne choisit pas forcément d'aller dans sa direction. Cette personne n'est pas disponible ou c'est vous qui ne l'êtes pas par exemple. Ces gens perdus de vue, peuvent revenir une deuxième fois dans votre vie, cette deuxième rencontre pouvant se faire des semaines, des mois, voire des années plus tard. Ce format de livre m'a permis de travailler cette notion de synchronicité entre les êtres, dans les rencontres, de la ramener au genre de l ' h i s t o i r e d ' a m o u r, m o n t h è m e d e prédilection. Une histoire d'amour c'est un labyrinthe.... et ce livre “à multiples choix” est formidable pour explorer cela. Pourquoi dans le sous-titre, y a-t-il ce “peutêtre”? La première histoire d'amour dont vous serez “peut-être” le héros ? Jérôme Attal : C'est une manière humoristique de sous-entendre qu'on n'est jamais le héros de sa propre histoire d'amour. On se fait toujours ballader... Y-a-t-il une vraie liberté pour le lecteur? Estce que le lecteur a la possibilité d'échapper à l'histoire que vous avez construite? J'ai essayé d'échapper à Clémence, l'ex du narrateur, en vain... J'ai eu beau faire, dans mes choix, je D'où vous est venue cette idée de faire et construire un livre comme “Pagaille Monstre”, votre cinquième roman qui vient de sortir? Jérome Attal : J'ai l'impression qu'aujourd'hui, pour faire un roman, il faut avoir des idées, et être ludique dans la mise en forme de ses idées. Mon dernier ouvrage du genre, “Le garçon qui dessinait des soleils noirs” était un roman parmi d'autres romans. J'adore les romans purs, mais j'ai voulu m'emparer d'un genre, “le livre dont vous êtes le héros” des adolescents et y apporter mon écriture. Je trouve qu'aujourd'hui faire un pur roman c'est beaucoup de travail et d'espérance avec peu de résonnance dans le monde actuel. J'ai donc essayé de réfléchir à une mise en forme plus ludique et intuitive de ce que je voulais écrire. Une fois que j'ai eu l'idée, je me suis dépêché de l'écrire, car je voulais être le P O R T R A I T me suis retrouvée à rouler dans une voiture v e r s Tr o u v i l l e a v e c Clémence et la radio bloquée sur Nostalgie! J é r o m e Attal : Vous auriez pu y é c h a p p e r, mais vos choix, la situation dans laquelle vous vous êtes retrouvée, expliquent ce que vous êtes. Ce que vous me racontez de vos choix dans le livre m'en dit beaucoup sur vous. A savoir, que pour vous, le passé est terminé. Une fois que c'est fini, c'est fini. Vous êtes bien une fille! Le livre est un véritable miroir pour le lecteur ou la lectrice. Même si le narrateur est un garçon. Je me suis dit d'ailleurs que les filles aimeraient bien se mettre dans la peau et la tête d'un jeune type comme lui, pour faire des choix de personnes, de rencontres, d'histoires possibles. C'est passionnant pour moi de voir quel est le chemin que la personne que j'ai en face de moi a choisi.... J'ai fait un site sur internet, sur lequel les lecteurs pourront laisser leurs commentaires. Cela va être amusant et intéressant. Y aura-t-il un autre livre comme ça? Si cela a du succès, oui, j'aimerais bien. J'ai d'autres idées. A force de travailler sur quelque chose, on l'affine. J'ai d'autres envies par rapport au genre, j'aimerais en repousser encore les limites. Ce qui m'intéresse, c'est de ne pas faire non plus trop de concessions par rapport à mon écriture. C'est mon cinquième livre, je voulais que les gens qui me suivent puissent retrouver mon écriture, des clins d'oeil à ce que je suis, mes thématiques, mes autres livres. J'aime l'idée d'une continuité entre tous mes écrits quelqu'ils soient. Il y a une nette opposition dans le livre entre Paris et la grande banlieue. C'était important? Oui. Ainsi, le héros est désemparé puisqu'il débarque de sa grande banlieue à Paris. Cette rupture géographique symbolise également une rupture entre le passé et le présent. Lorsque l'on choisit de s'expatrier, on est moins ramassé sur ses connaissances, ses souvenirs, ses rassurances. Dans une grande ville, on perd ses repères, les visages familiers, on ne voit plus les mêmes personnes tous les jours. Et en même temps, au bout d'un certain temps, on retombe souvent sur les mêmes personnes finalement. C'est ce que j'adore dans cette ville, cette ambivalence. Dans Paris, on peut à la fois fuir quelqu'un et le retrouver plus facilement qu'ailleurs. L'enjeu de ce livre, de cette narration, c'est aussi l'histoire de ce jeune-homme qui rencontre tout un tas de charmantes créatures, qui est dans l'incapacité de choisir, d'en choisir une, jusqu'à ce qu'il tombe amoureux fou et devienne complètement dépendant d'un des personnages féminins. Jérome Attal : Oui, ce qui m'intéressait aussi c'est cette idée que quand on est vraiment amoureux de quelqu'un, on n'a pas le choix. Ni le choix de fuir, ni le choix de passer à quelqu'un d'autre, parce qu'on est complètement accroc d'une personne. Par e x e m p l e m o n n a r r a t e u r av e c A r i a n e effectivement. Il est embarqué dans cette histoire presque malgré lui, il est complètement tributaire des choix de cette fille. Du coup le lecteur aussi. Il n'y a plus de liberté, ni pour le narrateur, ni pour le lecteur, et donc on avance ainsi, à l'aveugle, avec les conséquences que cela implique. Il y a des moments comme ça dans la vie ou l'on est ravit à soi-même, on ne contrôle plus rien, une seule personne peut P O R T R A I T C'est un jeu de miroir et de chemins, et le livre s'éclaire au fur et à mesure des histoires. On ne savoure la substance de ce roman qu'en prenant les différents chemins possibles. Il faut donc le lire plusieurs fois pour le saisir dans son intégralité. Ce livre a été complexe à écrire, mais vraiment passionnant. Et dans la vie, on peut aussi revenir sur ses choix? Et bien non, justement. Ce que l'on ne peut pas faire dans la vie, on peut le faire en littérature! Mais ce n'est pas forcément moins risqué. Dans la vie, on ne peut que constater. Que des êtres nous échappent pour toujours par exemple. Parfois c'est bien, parfois moins. Mais, j'espère qu'il y a quand même des gens inoubliables. Sinon ce serait triste. Moi j'écris par rapport à ce que j'aime. Mes personnages sont la plupart du temps dans une fin d'adolescence, détachée d'une vie de famille, n'ont pas de “vrai métier”, pas d'attaches familiales. Ils incarnent des sortes de figures romantiques pour qui tout reste possible, encore. Comme chez François Truffaut, ses personnages tel Antoine Doinel ou Bertrand Morane dans “L'homme qui aimait les femmes”. Je suis très touché par ces personnages là, leur grâce, leur liberté. Il y a beaucoup de références au cinéma et à la musique dans ce livre. Le narrateur étudiant le cinéma, c'est son truc. Et puis le livre est assez cinématographique, au niveau de l'agencement des scènes. Quant à la musique, je trouve qu'elle participe aussi d'une ambiance. Le fait que la radio soit bloquée sur Nostalgie pour la scène dans la voiture avec Clémence, l'ex, la copine d'enfance avec qui le narrateur évoque ses vieux souvenirs, n'est évidemment pas innocent. nous détruire et monopoliser tous nos choix. C'est ce qui m'intéressait aussi dans l'exercice de l'écriture de ce livre. Personnellement, je crois que l'on n'échappe pas à ce qu'on est. Plus le temps passe, mieux on sait ce qui nous convient, mais en même temps on peut être complètement détruit par quelqu'un, ou émerveillé, presque malgré soi. Et là, plus de choix possible. Plus de fuite possible. Pourtant, malgré son jeune âge, une vingtaine d'année, il a un quotient émotionnel assez élevé. Il porte un regard sur les gens, et les jeune-femmes qui l'entourent, assez lucide et bienveillant au fond. Jérôme Attal : Parce que c'est vous qui lisez le livre, c'est vous qui lui apportez votre maturité, votre réflexion, n'oubliez pas! Lui, c'est vous... Non, le héros tombe quand même dans les pièges des filles. Par exemple, il ne peut échapper à Clémence, son ex. Même si on ne fait pas le choix au début du livre d'être avec Clémence, il y a un autre chemin qui amène le narrateur à la retrouver dans un café. Dans l'autre choix, elle a une autre vie, mais son existence finit par percuter celle du narrateur, quelque soit les choix du lecteur. P O R T R A I T Vous en êtes où au niveau de votre journal en ligne, le premier du web francophone, douze ans d'existence? Votre envie de publication s'est-elle concrétisée? Pas encore. J'adorerais. Je l'ai écrit pour cela. Moi, j'adore le journal comme genre, en tant que lecteur. Je suis fan du journal de Jean-René Huguenin. Mais, il faut un stade de notoriété important pour publier un journal qui est un genre très peu prisé en librairie. Le charme du journal intime en ligne est ce rapport établi entre l'auteur et le lecteur. Quand je l'écris, j'ai l'impression que personne ne le lit. Et quand quelqu'un le lit, il a l'impression qu'il a été écrit rien que pour lui. J'ai la chance qu'il existe depuis douze ans, et donc sur la durée, j'ai des lecteurs et des lectrices qui me sont fidèles. J'en ai aux quatre coins du monde, qui m'écrivent des lettres, j'ai de magnifiques histoires à raconter autour de ce journal. Certains de mes lecteurs sont des expatriés francophones, et mon journal est également pour eux un lien avec Paris. Je trouve ça réjouissant de me dire, et que mes lecteurs sachent, que quoi qu'il arrive dans une vie, ce journal est là. Il y a une continuité, je suis fidèle au poste! Cela m'amuse lorsque je tombe dans des blogs sur des commentaires de filles qui disent qu'elles me lisaient il y a dix ans quand elles avaient quatorze ans! Ce journal est vraiment une belle aventure partagée. Mais est-ce que l'on est toujours dans la même authenticité, spontanéité, à écrire ce journal intime, lorsque l'on sait qu'il sera lu par autant de personnes, qui vous connaissent en plus, à la longue? Est-ce qu'il n'y a pas malgré tout une forme de censure ou de mise en scène? Oui, mais quand on écrit il y a toujours une forme de mise en scène de toute façon. De même quand on s'habille le matin pour sortir. Je suis assez libre. Cela me gène quand quelqu'un se sent blessé parce que je le cite. Mais en même temps, ce n'est pas le propos du journal. Au début, j'avais des lettres rigolotes parce que j'avais parlé d'une fille dans une soirée et que j'étais loin d'imaginer que la plupart des gens de la soirée iraient se connecter le lendemain pour lire ce que j'avais pu en écrire! J'ai reçu des lettres de personnes m'écrivant : “Mais comment pouvez-vous parler de ma femme comme ça!”. Avec le temps, ça c'est passé. Ce n'est pas un blog, il n'y a pas de commentaires sur le journal. Mais j'aime cet exercice, la fidélité que cet exercice draine. Aujourd'hui, c'est dur de s'attacher à une oeuvre, il y a une sorte de zapping entre les genres, entre les oeuvres. Moi, j'adore le fait de savoir qu'il y a des lecteurs qui attendent ma prochaine entrée. Ecrire ce journal, cela relève vraiment d'un goût pour le genre et l'écriture, et je me sens libre. Mais vouloir le publier, n'est-ce pas transgresser le genre et aspirer à une plus grande notoriété? Non, ce n'est pas une transgression du genre pour moi, il y a plein de “journaux intimes” qui l'ont été, publiés. Une plus grande notoriété, ce serait uniquement pour me faciliter le travail, me permettre de publier les autres livres plus facilement. J'ai vécu ça lorsque j'ai sorti mon disque en 2005 “Comme elle se donne”. Je trouve ça assez fatiguant, en fait, les rapports entre les gens. Il faut vraiment aimer la notoriété pour s'y jeter à corps perdu. Je ne la recherche pas en soi, être un peu plus connu me permettrait juste de plus travailler. En même temps, trop de notoriété empêche le fait de travailler plus. Je veux garder à tout prix ma liberté. Vous avez déploré la mort de Salinger, qui lui avait choisi de disparaître de la vie publique depuis des décennies. Oui, je suis très triste. En même temps, comme vous le rappelez, lui n'avait pas besoin de mourir pour disparaître. J'adore ses nouvelles plus que “L'attrappe coeur”. J'ai été déprimé, par sa mort, mais aussi par la manière dont ils P O R T R A I T en ont parlé aux infos, quinze secondes...! En même temps, s'ils avaient parlé de ça trop longuement, ça m'aurait aussi déprimé! Je suis inconsolable. Je comprends son choix de l'isolement, l'écriture c'est tellement un rapport personnel, un rapport à soi qui est difficile à partager. Il y a des jolis partages, mais bon... Pourquoi c'est difficile? Parce que chaque lecteur se réapproprie l'histoire? Mais en même temps, c'est bien, ce particulier qui tend à l'universel. Oui, sans doute. Mais c'est compliqué. J'ai mis en exergue de mon journal intime cette phrase de Cocteau, tirée du “Journal sonore du testament d'Orphée” : “On ne peut pas travailler pour les autres. On travaille pour des frères mystérieux qu'on possède à travers le monde. Il y a une île qui est brisée, dispersée à travers le monde. Et, en somme, l'art est une espèce de signal, comme un mot d'ordre pour retrouver des compatriotes”. Cela dit tout.... En tout cas, pour Salinger, je suis inconsolable, et écrivais ce matin même à un ami, que malgré les choses pitoyables et moches qui adviennent dans une vie, j'étais content de vivre aujourd'hui et d'être contemporain d'un tel poète. De pouvoir lire et relire dans “Les nouvelles” des phrases aussi bouleversantes. C'est un sentiment naïf et peut-être enfantin, mais avoir été le contemporain, et donc le lecteur, de gens comme Salinger ou Nabokov m'aide à me réjouir de vivre à l'époque dans laquelle je vis! “Pagaille monstre”, 288 pages, 18 euros, Stéphane Million Editeur. Retrouvez le journal “1998-2010” de Jérome Attal sur www.jerome-attal.com Propos recueillis par Elodie Trouvé «Processus» de Laurent Coos Edilivre Et si votre ordinateur devenait votre pire ennemi ? Achetez le livre >>> Vous êtes auteur ou écrivain ? Vous venez de publier votre livre ! La publicité de votre ouvrage de le BSC NEWS MAGAZINE auprès de 65 000 lecteurs à partir de 50,00 € T.TC Je découvre cette offre exceptionnelle >>> L’ENTRETIEN DE MAÏA BRAMI 25 février 2010 « J’aime isoler ces morceaux de nature pour en faire un arrêt sur image, un arrêt sur le temps et mettre en valeur une fraction de seconde de vie.» Frédéric Clément Frédéric Clément, le butineur d’instants Par Maïa Brami Illustrateur de plus d’une cinquantaine d’albums, lauréat de plusieurs prix prestigieux — dont le prix international du livre Jeunesse de la Foire de Bologne et du prix FranceTélévision pour Magasin Zinzin en 1996 —, Frédéric Clément, comme les papillons qu’il affectionne, est un personnage à multiples facettes et sous ses ailes de peintre, se cache un écrivain. Mais qu’il mélange des pigments rouges sur sa palette ou fasse monter le rouge aux joues à ses lectrices avec sa prose poétique, ce qu’il aime avant tout, c’est « associer des bouts de sensualité ». Conversation gourmande au café Le Rostand, à Paris. Associez-vous des couleurs ou des sons aux lettres ? On appelle ça, synesthésie… Je l’ignore, en tout cas j’ai une petite caméra interne. Ce que j’écris est toujours très visuel et sonore. L’histoire pour l’histoire ne m’intéresse pas tant que je n’ai pas le bon rapport entre le sens et le son. J’écris avant tout sur les sensations, la sensualité, donc l’érotisme. Quand j’évoque le toucher, les odeurs, je tente de faire passer ça avec les sons. Parfois ce ne sont pas des vraies phrases, mais des entrechocs de mots qui à la fin donnent du sens. J’aime que ce soit court, incisif, comme une gourmandise ! Est-ce le même frisson quand vous frottez deux mots ou deux couleurs ? Quels sont vos rituels de travail ? Ce sont des sensations différentes, mais aussi angoissantes l’une que l’autre ! J’ai du plaisir après : à avoir peint, à avoir écrit. Contrairement à l’illustration, l’écriture est un travail sur le long terme, c’est vraiment comme de la gravure. J’utilise un petit portable Mac à la manière d’une machine à écrire. Il n’est pas connecté à Internet, ce qui m’évite d’être tenté d’aller surfer ! Je n’aime pas écrire mes textes à la main, à cause de mon écriture et des ratures. En général, je passe en rouge foncé ce qui est un peu hésitant. Le rituel aussi, c’est d’écrire très tôt, de voir le soleil qui se lève à l’Est. J’aime avoir ce soleil qui monte devant moi. Votre roman, Grains de beautés (Actes Sud), qui se déroule dans un XVIIIe siècle fantasmé, est une déclaration d’amour à une femme, au corps de la femme. Pour l’amour d’une marquise, un peintre miniaturiste se lance dans un périple, d’île en île, qui rappelle la Carte du Tendre… Avant d’écrire, j’ai collecté pendant près d’un an des petits bouts littéraires (Liaisons Dangereuses, Lettres d’une religieuse portugaise) et graphiques en rapport avec mon sujet. La Carte du Tendre en faisait, bien sûr, partie. Pendant longtemps, j’ai tourné autour du thème de la parure, du roman épistolaire, du journal de voyage. J’avais la trame, le décor, sans avoir le déclic poétique : l’idée de ce voyage immobile, d’un embarquement fantasque, Fantastique et exotique. Et puis, un beau jour, à l’aube, après une nuit d’amour, j’ai eu le déclic en jouant avec mon doigt sur le corps de mon amante ! J’ai toujours besoin d’un déclic pour commencer. Pour Bel Œil (Albin Michel), par exemple, il s’est fait entre l’engouement que j’avais pour la notion de phare — donc d’isolement, de veille, de guet, de solitude, d’ennui —, d’ailleurs symbole sexuel évident (rires) et sur les débuts de la photographie. Vous avez choisi de situer votre roman au siècle du Libertinage. La marquise s’appelle Adélaïde des Ailleurs et elle envoie son peintre prétendant en mer de Chine…. Votre érotisme se nourrit-il d’un ailleurs rêvé, d’un certain exotisme ? Autour de la période Pompadour, les nobles se construisaient des petites Folies dans les parcs, inspirées des pagodes. C’est une époque de grand engouement pour l’Extrême-Orient. La famille des Ailleurs a existé, c’était une grande famille de nobles. Je l’ai découverte en faisant mes recherches à la Bibliothèque Historique de Paris, dans le Marais. Il a fallu que je me nourrisse d’un tas de choses — peinture, mode de l’époque… Ce sont là mes propres embarquements ! Vous « embarquez » donc comme le narrateur en quête de beautés minuscules… Oui, je m’embarque dans un vocabulaire, pendant des mois, je me nourris, j’absorbe des connaissances avec appétit et c’est ça que je préfère. Pour les Mille et une nuits (Albin Michel), j’avais plongé dans l’orientalisme du XVIIe siècle et découvert Galland, le premier traducteur de cette œuvre. À chaque fois, c’est une nouvelle aventure ! Et puis, comme Zérène et sa boîte à mouches, j’ai toujours des petites boîtes sur moi, car, littérairement et graphiquement, je me sers de toutes petites choses que je garde. J’évolue dans le minuscule, je m’en sers, j’en joue, c’est devenu ma carte de visite ! Qu’est-ce qui vous pousse vers l’érotisme ? J’aime écrire sur ce sujet, mettre de la sensualité dans mes mots ou sur ma palette. Sur le plan graphique, j’ai besoin de jouer avec les matières. Si je n’ai pas des matières qui me font frissonner, ça n’a aucun intérêt. Pour l’album Bashô (Albin Michel), vous avez fait vos propres couleurs… Ça m’amuse plus, ça m’intrigue : acheter des pigments, y verser quelques gouttes d’huile de lin et de la térébenthine, malaxer. Je trouve ça assez sensuel de travailler la matière avec ma spatule. Et puis c’est un vrai rituel : préparer ses papiers, ses rouges. En ce moment, je suis dans les vermillons. L’odeur du papier et de la colle de cet album est enivrante, vous y êtes pour quelque chose ? C’est le hasard des papiers et des colles ! Mais ça fait partie de l’objet livre. Depuis des années, j’utilise un papier matière. J’ai ainsi une sensualité sous les doigts et je l’espère, le lecteur aussi. Certes, le papier boit plus et éteint certaines couleurs, donc il est plus compliqué à travailler, mais je trouve les glacés ou satinés sans vie. Il y a un lien entre votre peintre miniaturiste de Grains de Beautés et Bashô, créateur du haïku, le plus petit poème au monde : est-ce que pour vous la beauté échappe au commun des mortels, à l’œil nu, demande un effort, une quête ? Tout à fait. Que ce soit dans le texte où j’incite le lecteur à être attentif, à décortiquer, ou dans l’image où je me concentre sur de petits détails — chutes de photos, petite volute de plante, le tout orchestré pour qu’il y ait un équilibre fragile. J ’ a i m e associer des bouts de sensualité — bouts de cou, d’œil, de sein — à quelque chose qui peut paraître anodin. Alors que n’importe qui le balayerait d’un revers de main, moi, je le prends avec une pincette et il devient précieux. Un simple élytre de coccinelle fera, par exemple, la minuscule touche rouge indispensable dans une composition de 6 x 6 cm, qui révélera le petit bout de photo en arrière-plan. Finalement, comme une mouche sur le visage de la marquise Adélaïde des Ailleurs… Exactement ! Ce qui m’a passionné aussi avec les mouches, c’est que c’était un double langage, amoureux et social. Selon l’humeur de la journée, on la déplaçait sur le visage pour dire : « j’ai envie d’être coquine, assassine, discrète… ». Vous savez, j’aime les choses minuscules, sur lesquelles on doit se pencher, j’aime donner à voir. Ça remonte à votre enfance ?
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