BSC NEWS FEVRIER 2010 - Page 11 - INTERVIEWS Cheeky " Le Kama Sutra de Poche" Jérôme Attal "Grosse pagaille" Géraldine Levasseur " Ados, la fin de l'innocence" Julien Hodara - Wormee Jean-Jacques Pauvert " Ma conversion ou le libertin de qualité" Frédéric Clément "Bel Oeil" Phil SPÉCIAL ÉROTISME NUMÉRO 23 - FÉVRIER 2010 Rencontre Jérome Attal Interviews Frédéric Clément Les portfolios érotiques de Glenn Michel et de Juan Carlos Hernandez PAGAILLE MONSTRE Cheeky Le Montréal des livres Philippe DuboéLaurence Photo Couverture / Glenn Michel L’éclat du diamant 7 pages érotiques dans ce numéro Une sélection d’ouvrages pour éveiller vos sens délivre des leçons fort pertinentes que tout homme avisé ne devrait pas hésiter à appliquer. Mais l'intérêt de ces scènes érotiques n'est pas que "stimulant"... Nikki Gemmel cherche d'abord à nous faire réfléchir et montre ainsi une épouse pour laquelle le sexe est une question de soumission, de compromis et de non-dits qui finissent par enlaidir le rapport sexuel au lieu d'en faire un objet de plaisir. C'est un livre d'expérience - et c'est toute sa saveur- qui montre combien la négligence de tous les jours provoque des s i t u a t i o n s d e s o u ff r a n c e quotidiennes inimaginables. Un livre qui rappelle qu'au début, "vous êtes pleine d'amour pour lui, pleine jusqu'à ras bord" et puis, ensuite, lorsque l'état de "limérence» ( terme de psychologie désignant un amour de type obsessionnel) s'éteint, vous vous sentez dépossédée de tout ce que vous donniez avant avec générosité. Assurément non, La Mariée Mise à Nu n'est pas un livre r é vo luti onnaire: vou s n 'y découvrirez pas de solution miracle. D'abord parce que l'héroïne est trop égoïste et excessive pour que l'on puisse n e t t e m e n t s ' y i d e n t i fi e r. Cependant, ce portrait exacerbé détone des romans de midinette que les collections féminines aiment à nous servir. Ici on crûment et tant mieux! parle C'est ainsi un roman agréablement dérangeant. Par sa folie. Par ses excès. Par ses insatisfactions et ses doutes et par cette sensation d'autobiographie qui soutient les mots en filigrane. "Vous aimez Cole d'une façon que vous n'avez jamais pratiquée auparavant. Calmement. C'est un amour qui ne fait pas d'étincelles, il luit plutôt comme une chandelle. vous l'aimez même quand il s'endort tout en vous faisant l'amour. Vous n'aviez jamais aimé calmement avant, quand vous n'aviez pas encore trente ans. C'était l'époque de l'amour avide, plein d'exaltation et de terreur; quand il vous arrivait de dire "Je t'aime", vous aviez toujours l'impression d'être dépouillée; jamais vous n'avez eu l'impression que l'amour pouvait être un sauvetage." Par Julie Cadilhac Titre: La mariée mise à nu Auteur: Nikki Gemmel Traduit de l'anglais par Alfred Boudry. Editeur: Au Diable Vauvert Prix: 22 euros Julien Hodara Propos recueillis par Nicolas Vidal toujours de la guitare, chaque j o u r. Puis c o m m e beaucoup, j'ai tout fait pour écouter le plus de musique possible, chez les copains, chez les disquaires, puis via des mixtapes. Tout Julien Hodara, le fondateur de cela m'a mené Wormee.com (photo DR) chez War ner Music chez qui, de 2000 à 2006 j'ai travaillé sur J u l i e n , q u e l l e e s t v o t r e ce qu'on appelait à l'époque le histoire personnelle et intime "New media", soit tout ce qui n'était pas le support avec la musique ? " h a b i t u e l " ( C D , R a d i o , T V, C ' e s t u n e h i s t o i r e q u i a Presse). J'y ai beaucoup appris, commencé très jeune, avec des en créant les premiers outils cours de piano classique, la CRM, en passant commençant à Marche Turque, puis l'envie de vendre des sonneries, des logos jouer de la guitare après avoir et des titres en téléchargement. écouté “Sultans of Swings» de J'ai même eu la chance d'y créer Dire Straits et le solo de Mark mon premier site de streaming: le Knopfler. Je joue d'ailleurs s i t e Warnermusic.fr W a r n e r m u s i c . f r d e 2 0 0 3 permettait d'écouter 1'30 (et non 30 secondes) de chaque titre du catalogue Warner digitalisé. Le concert de Tony Joe White au New Morning fut-il un déclic pour la suite de votre cheminement ? Non, pas nécessairement un déclic, mais c'était vraiment un moment exceptionnel. Mettez vous à la place du fan à qui l'idole demande la chanson qu'il voulait entendre. Elle n'était pas sur la setlist et pourtant Monsieur Tony Joe White s'est exécuté avec élégance. Le streaming en musique sur le net fait parler de lui en ce moment, comment avez-vous réagi après la mise en l'écart de l'un des cofondateurs de D e e z e r, Jonathan Benayassa ? Je ne suis pas actionnaire de Deezer, je ne sais pas s’il a été vraiment mis à l'écart. Je n'ai pas eu de réaction particulière, c'est la vie d'une entreprise. Sur quel créneau se place Wormee face à ses concurrents que sont justement Deezer, Spotify ? Notre politique de catalogue très agressive, le communautaire dans le service mais aussi à l'extérieur (je v o u s re c o m m a n d e n o t re t o u t nouveau player Facebook), l'upload, mais aussi la radio avec RadioMee. Vous avez aussi remarqué un point important: nous n'avons pas de publicité audio. Pouvez-vous nous présenter Radio Mee ? RadioMee regroupe près de 6000 radios Web et FM. Si je devais résumer Radio Mee en 3 points principaux, ceux-ci seraient 1) Par analogie: vous connaissez la mosaïque qui apparaît lorsque nous allumons notre télévision: on voit en direct ce qui passe sur les chaines. Sur RadioMee c'est pareil mais pour la radio: je vois en temps réel les titres et émissions qui passent sur mes radios favorites (notamment le top 40 Français), 2) Si un titre me plaît, je l'ajoute à mes coups de coeurs Radio Mee et en 1 clic je peux r é é c o u t e r c e s t i t re s s u r WorMee à volonté. 3) Le réseau social de RadioMee est le même que celui de WorMee et je peux notamment tchatter avec mes amis WorMee sur RadioMee. Pour résumer, RadioMee est 1) une mosaique radio 2) la possibilité de reconnaître et de réécouter les titres radios sur WorMee 3) tout en les partageant avec ses amis. Quelle est la valeur ajoutée de Radio Mee ? Aucun des concurrents de WorMee n'a de partie "Radio" FM ou Web, cette fonctionnalité de WorMee ainsi que la passerelle entre radio et streaming à la demande est unique. A votre avis, quelles sont les perspectives incontournables pour affirmer les sites de streaming musicaux sur le Web? Et on repense aux difficultés de Dezeer suite au lancement de l'offre Premium payante. Je crois surtout qu'il faudrait se poser la questions suivante en préambule: le marché lors du dernier midem s'est focalisé contre le streaming gratuit en On lit sur le site qu’il n'y a pas de pub audio. Quel est alors le modèle économique de Wormee ? Je vais avant tout vous rassurer (ou pas), la pub audio ne rapporte pas d'argent. Les régies ne savent pas la vendre et les annonceurs sont très frileux de payer pour participer à la dégradation d'une expérience. Par ailleurs, avez-vous jamais entendu de la vraie publicité audio sur un site de streaming? Moi je n'y ai entendu que des messages d'auto-promotion servant à gêner l’écoute pour pousser vers le premium. Nous sortirons bientôt notre application mobile et celle-ci sera une des pierres principales de notre modèle économique. I am what i play, votre devise ? Et à quoi cela fait-il référence ? I am What I play représente une chose simple: Montrez-moi ce que vous écoutez, et si nous avons des goûts communs, je chercherai à découvrir plus de musique par vos playlists. C'est aussi un extrait d'une chanson de David Bowie "DJ" I am a dj, I am what i play... Rappelons-nous que pour toute une génération, la valeur perçue de la musique est faible, car pour cette génération, celle-ci est gratuite. A l'heure actuelle, combien d'internautes sont inscrits sur Wormee ? Un peu plus de 300 000, pour un service, qui a été lancé il y a 7 mois. Pour finir, quelles sont les objectifs de Wormee pour 2010 ? Continuer de grandir et travailler avec les ayants droit pour proposer de nouveaux modèles pérennes aux consommateurs. montrant du doigt la difficulté de transformer un utilisateur gratuit en payant. Personne n'a posé la question suivante: A force de proposer des produits chers (qui sont chers car ils ont été achetés chers), sans miser sur le volume, tout en demandant aux services de streaming de dégrader l'expérience de l'utilisateur pour le faire payer, que risque-t-il réellement de se passer? At-on oublié le peer2peer.? Que deviennent les disques durs de 1TeraOctets échangés à la machine à café ou dans les cours d'école? Selon moi, le risque s’il n'y a pas d'innovation est un retour massif au peer2peer. Il faut donc que les ayants droit nous aident à donner plus de valeur à la musique, que les artistes s'impliquent de plus en plus, et qu'on puisse produire des services à FORTE valeur ajoutée mais néanmoins abordables. Pour cela, il n'y a pas de secret, il faut que toute l'industrie travaille dur, teste des choses, et surtout qu'on arrête d'essayer de nous imposer des modèles qui ne conviennent pas aux consommateurs. Le site de Wormee.com Cliquez ici pour y accéder La pornographie des lumières, ou un portrait en creux de l’érotisme On pourrait régler la question de l’érotisme en quelques mots, en faisant la distinction avec sa sœur tumultueuse et presque jumelle, la pornographie... Copyright photo/ SANDRINE ROUDEIX On pourrait régler la question de l’érotisme en quelques mots, en faisant la distinction avec sa sœur tumultueuse et presque jumelle, la pornographie. L’érotisme suggère, la pornographie montre. L’érotisme ne dénude jamais mieux un corps qu’en le voilant d’une gaze, la pornographie ne cache rien de nos recoins les plus intimes. L’érotisme suscite le désir, la pornographie excite un besoin primaire de jouissance. Bon. Ceci posé, on a tout dit et on n’a rien dit à la fois. Une différence fondamentale, selon moi, tient à l’humour et à la charge politiquement subversive que peut, pour ainsi dire, revêtir la por nographie. L’humour, l’érotisme s’en accommode généralement fort mal. Imaginez Pierre Richard en nuisette : je ne suis pas certain que le rire ne vienne pas tuer en vous toute possibilité de désir. À l’inverse, et au-delà des idées reçues, il existe une pornographie intelligente, militante et, osons le mot, révolutionnaire. Je ne parle pas ici des films produits par Marc Dorcel ou de tous ceux que l’on peut trouver sur Internet. Je parle ici de la pornographie en tant que genre littéraire, et plus particulièrement de la pornographie du XVIIIe siècle. Et, pour être encore plus précis, de celle de Mirabeau. J ’ a v a n c e i c i u n e p re m i è re proposition qu’on ne lit nulle part (comme c’est étrange) : si Mirabeau a été l’un des plus grands orateurs de la Révolution française, si ce n’est le plus grand, c’est justement parce qu’il a d’abord été un auteur d’ouvrages pornographiques. Deuxième proposition (qu’on ne lit également nulle part) : il existe au XVIIIe siècle une pornographie engagée, qui participe activement au combat des Lumières contre l’obscurantisme et à l’avènement du processus révolutionnaire. En un mot, une pornographie politique, gouvernementale. P r e m i è r e p r o p o s i t i o n : l a pornographie comme boudoir, école de l’art oratoire. La littérature pornographique vise à produire un effet physique chez son lecteur. D’où la très belle formule de Rousseau au sujet de ce type d’ouvrages, ces « livres qu’on ne lit que d’une main » (je vous laisse imaginer ce que fait l’autre). Pour générer cet effet physique, elle crée chez son lecteur une attente, un désir que les ébats des protagonistes sont censés satisfaire. Dans cette optique, elle met en œuvre une théâtralisation de la narration : échafaudage des corps, mise en scène de l’acte sexuel et mise à distance du lecteur afin qu’il se retrouve en position de voyeur. Il y a donc une technique d’écriture – narrative, rhétorique – propre à ce type de littérature. Technique que Mirabeau, auteur de livres du second rayon, a acquise. D’où sa supériorité oratoire à l’Assemblée Constituante : là où d’autres lisent de longues et austères dissertations, Mirabeau est capable, grâce à cette pratique de l’écriture pornographique, d’émouvoir plus sûrement son auditoire, de le toucher presque physiquement, et donc de le mieux persuader. Deuxième proposition (conséquence de la première) : la pornographie comme antichambre du discours politique révolutionnaire. Un ouvrage pornographique échauffe les sens de son lecteur (effet physique). Submergés, son esprit, son attention et sa vigilance, se relâchent. D’où la possibilité de détourner les effets du procès de lecture à d’autres fins que la simple production d’un effet de désir, en glissant discrètement, par exemple, des remarques d’ordre politique. De cette manière, en profitant de l’échauffement de l’esprit du lecteur et du relâchement de sa vigilance, ces remarques ou ces digressions viennent s’y inscrire sans qu’il s’en aperçoive, malgré lui, comme le sceau sur la cire. Technique ultramoderne, en somme, des messages subliminaux. De-là, cette pornographie peut être considérée comme gouvernementale, c’est-à-dire qu’elle a non seulement des incidences insidieusement politiques dans son discours, mais qu’elle détourne également les effets du procès de lecture pour manipuler le lecteur à son insu, pour gouverner son esprit. Bien évidemment, la littérature érotique peut, elle aussi, détourner les effets de son procès de lecture pour véhiculer et produire autre chose qu’un simple désir. Néanmoins, comme elle est plus feutrée, plus suggestive et plus nuancée, les effets de ce détournement sont moindres que ceux procédant de la littérature pornographique. Elle est aussi moins radicale, et donc moins subversive. Il existe donc bien une pornographie engagée et intelligente, qui va plus loin qu’une la seule exhibition de bites, cons, couilles, poils, culs, « Ah Dolmancé, votre vis ! » et « Je décharge ! ». Comme il existe un libertinage plus profond que l’image actuelle le réduisant à sa portion congrue d’ébats sexuels soi-disant libérés façon Hot d’Or ou club échangistes du samedi soir. Mais ceci est un autre débat. Par HAROLD COBERT Achetez le livre en cliquant ici>>> LE BILLET CULTUREL D’HAROLD 25 février 2010 Mirabeau, l’interview d’outre-tombe PAR HAROLD COBERT Je fréquente Mirabeau depuis de nombreuses années. Les circonstances de notre rencontre seraient trop longues à exposer ici, mais j’entretiens avec lui un dialogue soutenu et régulier. Aussi me suis-je dit que faire de lui une interview post-mortem au sujet de son ouvrage le plus sulfureux, Ma conversion ou le libertin de qualité, ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Votre roman s’ouvre par ces lignes : « Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien ; j’ai couru les beautés, j’ai fait le difficile. À présent, la vertu rentre dans mon cœur ; je ne veux plus foutre que pour l’argent ; je vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour, et je leur apprendrai à jouer du cul à tant par moi ». Un gigolo, donc, comme vous diriez aujourd’hui ! Pourquoi avoir choisi ce type de personnage ? Pour pouvoir critiquer et dénoncer le vice de toutes les couches sociales de l’époque. C’est-à-dire ? Contrairement à l’impression de désordre, d’anarchie et de simple gaudriole que l’on pourrait tout d’abord ressentir à la lecture de ce roman, celui-ci est extrêmement construit. Ma conversion procède en effet d’une succession de tableaux, d’une véritable galerie de portraits agencés dans un ordre précis, où se succèdent, pour l’essentiel : la financière, la négociante, la dévote, la prude, la Présidente, l’Américaine, la vieille aristocrate, la jeune noble citadine d’apparence vertueuse, les femmes de cour, la favorite, une abbesse et une grande partie des bonnes sœurs de son abbaye (des temples de la vertu comme écoles du vice), l’aristocrate de province, la jeune paysanne apparemment ingénue, les actrices, le père Ambroise (utilisant son statut de directeur de conscience pour abuser du corps de ses jeunes brebis repentantes), l’épouse, etc. De plus, l’ouvrage se divise en deux parties distinctes, structurées autour d’un passage clef, où notre libertin de qualité se recueille dans un jardin – métaphore classique au XVIIIe siècle de l’ordre social et du pouvoir politique. Dans la première, le narrateur s’élève un peu plus à chaque conquête dans l’échelle sociale. Dans la deuxième, aux allures de ce roman picaresque, il part battre les provinces et les campagnes, et mesure à quel point le vice, dont il a constaté l’omniprésence à Paris, s’est infiltré dans les moindres recoins de l’hexagone, même les plus reculés. Le vice a pénétré partout, il règne en maître sur les âmes et les corps. De retour à Paris, notre libertin s’essaie même au mariage pour tenter d’y échapper. Tentative nulle. Il se sépare de sa « femme » et reprend une vie de débauche encore plus effrénée qu’auparavant, bien décidé, un fois trépassé, à aller « foutre chez les morts ». Je n’avais pas pensé à ce bon vieux Voltaire en écrivant ce livre, encore moins à Céline, mais, oui, on peut voir les choses de cette manière. Car notre libertin de qualité ne va pas d’infirmation en infirmation comme le jeune Candide, mais de confirmation en en confirmation. Il ne part pas courir le monde et les beautés pour être détrompé de certaines illusions ou certaines idées fausses qu’il aurait reçues pour véritables, mais pour confirmer ses convictions. Même les deux seules figures qui semblent de prime abord pures et vertueuses, placées d’une manière rigoureusement symétrique dans le roman par rapport à l’axe centrale que constitue le jardin – Julie, la jeune noble citadine, et Nanette, la jeune paysanne –, n’apparaissent lumineuses qu’à la manière de deux chandelles vacillantes. Une fois éteintes, parce que consommées par le narrateur et s’avérant d’autant plus corrompues qu’elles semblaient ne pas l’être, elles augmentent la noirceur et l’obscurité qui planent et s’abattent sur l’ensemble de l’ouvrage. En quoi ces deux figures sont-elles la preuve définitive que le vice triomphe de tout et que toute la société française du XVIIIe siècle est corrompue ? L’épisode de Julie montre que l’innocence et la vertu ne peuvent résister à la tentation et aux appâts du vice. Celui de Nanette, en le prolongeant, montre que l’innocence et la vertu sont non seulement impuissantes face au vice, mais surtout qu’elles ne sont qu’un leurre d’apparat, une idée abstraite, virtuelle diriezvous aujourd’hui, fausse, sans aucune réalité ni existence effectives. En effet, lorsque notre libertin est à la campagne, loin de Paris – et donc plus proche de la Nature, supposée originellement et par essence vertueuse, Ma conversion serait donc une sorte de Rousseau oblige –, il est presque enclin à des Candide à rebours, un Voyage au bout de la sentiments purs et sincères, parce qu’ému par nuit avant la lettre ? la simplicité de Nanette. Mais cette dernière s’avère au final aussi rouée et corrompue que n’importe quelle petite maîtresse citadine. C’est un brutal retour à la réalité. D’autant plus brutal que, vivant plus proches de la Nature, loin des tentations et de l’hypocrisie des grandes villes, on aurait pu espérer, ou du moins supposer, que les jeunes filles des campagnes en fussent épargnées. La nuit se referme. Retour à Paris et à la débauche, seule issue possible dans un monde corrompu de part en part. Dans votre correspondance avec Sophie de Monier, vous écriviez au sujet de Ma conversion : « Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de portraits et de contrastes plaisants […] ; c’est une bonne charge et un vrai livre de morale. » Un « vrai livre de morale », vraiment ? Bien sûr ! Une peinture négative du vice, une caricature de la corruption des mœurs pour mieux la dénoncer, une gigantesque contrefision dirait la rhétorique [mot barbare qui signifie simplement un conseil ou une invitation ironique que l’on invite implicitement à ne pas suivre]. D’autant plus que, par les effets du procès de lecture pornographique, le lecteur ne peut que ressentir physiquement de l’aversion pour ce genre de pratique et de comportement, et donc l’abhorrer et le désapprouver. Si Ma conversion est un ouvrage subversif, ce n’est pas dans le sens où il inviterait à la débauche, mais parce qu’il subvertit le genre pornographique en le détournant de la simple production d’un effet de désir chez son lecteur pour procéder à une véritable dénonciation en règle de tous les dysfonctionnements sociaux. C’est donc en ce sens que cette pornographie est politique ? Elle est politique au sens étymologique du terme, mais également parce que mon narrateur s’élève dans l’échelle sociale jusqu’à devenir le favori de la favorite du roi et obtenir une sorte de ministère où il distribue places et avantages sans en avoir ni les compétences ni l’ascendance ; preuve de la dégénérescence de la monarchie française pour laquelle l’intérêt du peuple et de la nation n’est qu’une considération lointainement secondaire. Une manière de dénoncer les abus et les dérives arbitraires du pouvoir par le petit trou de la serrure, pour ainsi dire… Que diriez-vous aux lecteurs du BSC News pour leur donner de lire Ma Conversion ainsi que vos autres œuvres du second rayon ? Je leur dirai ce que le narrateur de Ma conversion écrit dans son épître dédié à « Monsieur Satan » et signé « Con-Désiros » : « Vous serez instruit de quelques tours de bissac où, tout fin diable que vous êtes, vous auriez eu un pied de nez. Mais que votre chaste épouse n’y fourre pas le sien ; car aussitôt cornes de licornes s’appliqueraient sur votre front séraphique. (…) Puissent les tableaux que j’ai l’honneur de mettre sous vos yeux ranimer un peu votre antique paillardise. Puisse cette lecture faire branler tout l’univers ! » Ma conversion ou le libertin de qualité, Lectures amoureuses de JeanJacques Pauvert, La Musardine, 8€ Œuvres érotiques de Mirabeau, L’Enfer de la Bibliothèque Nationale, Fayard, 24,50€
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