BSC NEWS DECEMBRE 2010 - Page 1 - LE BSC NEWS MAGAZINE paraîtra demain . Vous pourrez y retrouver les interviews de Pierre Stasse, d'Eugène Green, Mohammed Aïsssaoui ( Prix Renaudot 2010) et une très large sélection culturelle pour cette fin d'année ) - Grosse sélection de BD, de livres j N° 31 - DÉCEMBRE 2010 INVITÉS: Pierre Stasse, Eugène Green, Mohammed Aïssaoui, Florent Chavouet. . . Sélection de Noël : BD, Jeunesse, littérature CouvertureArnaudTaeron e le nions pas. Noël n’est pas forcément la meilleure période pour se faire offrir des livres minutieusement choisis. Le mois de décembre est plutôt la période où l’on offre un livre comme le cadeau miracle qui sauvera votre soirée du 24. « Un livre, ça fait toujours plaisir...» Un livre dont on a entendu parler ou sur lequel on tombe dans la grande surface à la cime d’une pile aussi haute que celle des chocolats. Deux piles qui se font face juste dans l’entrée et dans lesquelles on a puisé vigoureusement ses munitions en prévision d’un réveillon réussi. On repart soulagé avec un bouquin sur les prénoms dans une main et un bouquin sur les traditions culinaires en Mandchourie au fond du sac en se disant « tantine et mamie, c’est fait.» Dans ces quelques mots, tout est dit. Le livre pour Noël est la valeur refuge idéale aussi bien que l’or sur les marchés boursiers. Offrir un livre, c’est l’assurance de faire bonne impression et de ne pas considérer ouvertement votre beau-frère comme un imbécile. En somme, vous éviterez la faute de goût. Et puis, il y a le verdit implacable du «à la télé, ils ont dit que c’était bien» qui vous a décidé à choisir cette anthologie sur les Berlines car vous étiez sûr de votre achat. Argument puissant avec lequel vous jugez bon d’insister en tendant fièrement votre présent. Ainsi, le cours marchand du livre se négocie plus fermement à la télévision à l’approche des fêtes. Les «Ils ont dit» ont tranché. Ce livre vaut le coup. Il sera donc le cadeau de convenance idéal et vous éviterez le casus belli avec votre belle-mère ou votre beau-frère. Pour notre dernier numéro de l’année, nous avons persévéré dans nos habitudes modestes mais déterminées à vous proposer une sélection littéraire qui sort des sentiers battus et retournés par la moissonneuse médiatique. Ce numéro est un concentré de découvertes, de coups de coeur éditoriaux et de perles littéraires. Vous y trouverez une sélection de plus de 50 l i v r e s q u i , à n o t r e a v i s , s o n t d e s incontournables de cette année 2010. Alors, vous pourrez dès à présent filer chez votre libraire en sifflotant et picorer dans cette sélection pour offrir de bons et de beaux livres qui ne manqueront pas de toucher les heureux destinataires. Offrez ainsi des livres qui se lisent et pour ce faire, méfiez-vous particulièrement des livres de convenance qui prendront la poussière dès la dernière bouchée de bûche avalée. En vous souhaitant de joyeuses fêtes de fin d’année. Pour les fêtes, méfiez-vous des livres de convenance ... N PAR NICOLAS VIDAL Édito OOMIERColoc Recherche pour cohabitation pacifique et raisonnable EN LIBRAIRIE ou en vente sur www.bscpublishing.com Eugène Green Sommaire P.22 Mohammed Aïssaou P.7 Pierre Stasse P.18 François Desgrandchamps P.41 Florent Chavouet P.62 Kmye Chan P.70 Albin Christen P.114 Jazz Club P.92 J-S Bordas P.77 Rejoignez-nous sur Facebook et devenez Fan du BSC NEWS - CLIQUEZ ICI >> Eugène Green ENCONTRE Propos recueillis par Nicolas Vidal - Photos Catherine Hélie - Editions Gallimard R Parlons du cadre particulier dans lequel se déroule la Bataille de Roncevaux, pourquoi avoir choisi le pays basque comme décor de votre roman? Le Pays basque est plus qu’un décor, c’est au cœur du sujet. C’est un pays que j’ai découvert au cours d’un tournage (celui du Monde vivant), et avec lequel j’ai ressenti immédiatement une affinité. Ensuite, plus j’explorais le pays et découvrais sa culture, plus je trouvais de résonances avec mes préoccupations les plus personnelles. Dans le roman, Euskadi est à la fois un cas précis, et en même temps une métaphore de la situation actuelle de l’Europe. Celle-ci est une seule civilisation, mais constituée de toutes les cultures particulières qui la composent. Elle se délite parce que ces cultures particulières sont en train de disparaître, la laissant comme un vieux corps sans âme. Gotzon Peyrat, notre jeune héros est-il pour vous un héros ou un anti-héros à sa façon d'incarner le déclin d'une identité ? Gotzon est héroïque dans la mesure où il a un idéal, et qu’il s’abstrait du monde autour de lui, dominé par une idéologie aliénante. Il réussit même à résister, en reconstituant, à sa façon, la bataille héroïque où les Basques ont vaincu l’occupant franc. Mais du point de vue de la mentalité atticiste de la République française, Gotzen vit en dehors de « la réalité », et c’est donc un marginal, un fou. Dans ce sens, vous pouvez le qualifier d’anti-héros. La Bataille de Roncevaux formule une diatribe véhémente contre l'école républicaine. Quels sont vos reproches à son égard ? Le régime mis en place à la fin de la seconde dictature bonapartiste a instauré l’école républicaine comme religio - ce qui lie les gens entre eux – d’un État sans religion officielle. Elle avait deux aspects, l’un positif, l’autre négatif. L’aspect positif, c’est que cette école se donnait comme tâche de transmettre à tous les enfants, quelle que fût leur origine sociale, une culture commune de haut niveau, afin de créer des « citoyens » responsables et égaux, et pour tisser entre eux des liens. L’aspect négatif, c’est qu’en suivant la ligne de l’abbé Grégoire, elle avait établi comme base de ugène Green est une curiosité culturelle pour certains. Pour d’autres, il est un artiste, drôle d’appellation fréquemment utilisée par ceux qui ont du mal à nommer la légitimité littéraire. Eugène Green est l’un de ces écrivains talentueux, discrets et brillants qui nous enchantent par chacun de leurs livres. Il n’y pas une surenchère de production chez Eugène Green car chaque livre a un sens, une signification et une portée. Il ne publie pas un livre parce qu’il est temps. Il écrit un livre avec préméditation et sagesse, sur un sujet précis et assumé. Il nous avait enchanté avec la Reconstruction en 2009 (Editions Actes Sud). Aujourd’hui, il nous revient avec la Bataille de Roncevaux (Editions Gallimard), un roman formidable et brillant sur l’identité et les particularismes culturels, une histoire qui nous transporte sur les terres basques et nous offre une intimité langoureuse entre la langue et la spiritualité. C’est à n’en pas douter un des livres phares de cette année 2010 qu’il me paraît incontournable d’avoir lu ou de lire dans les prochains jours. Par Nicolas Vidal / Photo D.R E cette culture la langue française, et considérait toute autre langue, qualifiée du terme péjoratif de « patois », comme une maladie contagieuse qu’il fallait combattre pour le bien général. Or, en 1871, et encore jusqu’à la Première Guerre mondiale, la majorité des citoyens de la République avait comme langue maternelle un idiome autre que le français : l’occitan, le catalan, le basque, le corse, le breton, l’alsacien, et le flamand, étaient des langues inscrites depuis des siècles, voire, dans le cas de l’euskara, depuis des millénaires, sur une partie précise du territoire de l’État français, où ils constituaient la vision du monde, et le moyen d’échange normal, des habitants. Mais à l’école républicaine les enfants qui employaient ces langues m a t e r n e l l e s é t a i e n t systématiquement humiliés et punis. Contrairement à ce qui s’est passé en Espagne, l’école républicaine, en d e h o r s d e q u e l q u e s poches de résistance, a r é u s s i s o n g é n o c i d e linguistique. En revanche, elle a totalement renoncé d e n o s j o u r s à s o n programme positif, et il est officiellement admis dans l’Éducation nationale qu’il ne faut rien « transmettre ». Ainsi, dans des zones importantes de la République, là précisément où les familles sont dans l’impossibilité de faire cette transmission à sa place, l’école est devenue une simple garderie, qui ensuite lâche dans le monde des jeunes ne possédant aucune langue, ne se rattachent à aucune culture, et préparés seulement pour le chômage ou la délinquance. Dès les premières pages, un passage traite du fondement de l'être en tant qu'entité intellectuelle. Est-ce que cette entité intellectuelle est-elle un préalable à la survie des particularismes culturels tel que le pays basque dans votre ouvrage ? Dans le passage auquel je crois que vous faites référence, Gotzon dit qu’il a toujours vécu au présent, ce que ne font pas beaucoup de gens. Cette conscience du présent veut dire qu’il vit aussi ce que le présent contient : à savoir, un passé, qui pour lui existe à travers sa langue et sa culture basques, et un avenir où il voudrait que cette langue soit toujours vivante. Dans ce sens, sa conscience intellectuelle de l’état des choses joue en effet dans s o n a t t a c h e m e n t à l’identité basque. Par ailleurs, c’est grâce à cette pleine conscience du présent qu’il peut ressentir des présences spirituelles liées à cette culture, et qui s o n t n i é e s p a r l e rationalisme matérialiste de s o n a u t r e c u l t u r e , française : par exemple les anges, le sanglier blanc, ou Andre Mari, la déesse basque de la nature. Au début du l'ouvrage, Gotzon se situe à la conjonction parfaite du particularisme basque et d'une certaine idée de l'identité nationale ("Puisque je parle deux langues, chaque chose du monde existe deux fois et de façon différente "). Ainsi, n'est-il pas un modèle d'assimilation dans les premiers pages du récit ? Un immigré qui viendrait en France avec une connaissance parfaite de sa propre langue, et qui acquérirait une connaissance équivalente du français, pourrait être considéré comme un exemple réussi d’intégration, ou si vous préférez, d’assimilation. Mais, cela ne correspond pas à la situation des Basques. Une forme de basque se parlait dans les Pyrénées et dans ce qui est aujourd’hui les terres gasconnes quand les Romains y sont arrivés, quatre siècles avant l’existence du royaume de France, et presque mille ans avant celle de la langue française. Au début du Moyen-Âge il y avait un État, le royaume de Navarre, qui réunissait tous les bascophones, et à cette époque, quand les textes parlaient de la « langue navarraise », cela voulait dire la langue basque. Cet état a été démembré en plusieurs étapes, entre le XIIIe et le XVIe siècle, au profit du royaume de Castille, mais la partie se trouvant au nord des Pyrénées est restée indépendante, et s’appelait encore le royaume de Navarre, mi-basque (le Labord, la Basse- Navarre, et la Soule) et mi-gascon (le Béarn). Jeanne d’Albret, reine de Navarre, a adopté le basque et le béarnais comme langues officielles de son royaume, qui, malgré l’avènement de son fils Henri comme roi de France, est demeuré, en principe, indépendant jusqu’à la Révolution (les Bourbons ont été sacrés « rois de France et de Navarre »). Tout ce résumé historique pour dire que les Basques du Nord n’ont jamais choisi d’être français. Ainsi, leur cas ne doit pas être comparé à celui des immigrés, mais à une situation coloniale. Si cette situation coloniale avait été gérée intelligemment – mais on pourrait dire la même chose de l’Algérie – c’est-à-dire, en reconnaissant l’existence du peuple basque, en lui laissant l’euskara comme langue maternelle, employée dans l’enseignement et dans la vie quotidienne, mais en lui proposant en même temps un bilinguïsme français comme moyen d’échange avec une culture et une communauté plus larges, cela aurait donné une situation enrichissante et pour les Basques et pour la France. Mais on a préféré suivre les imprécations de l’abbé Grégoire et « exterminer les patois ». Cela a donné, dans les cas comme celui de Gotzon, une situation schizophrène, puisqu’il se trouve avec deux langues, et donc deux êtres, mais qui se présentent – non pas par sa volonté, mais à cause de forces extérieures – comme des ennemis l’un de l’autre. La langue basque n'est elle pas finalement la quintessence qui anime le héros et le propulse au coeur de ce roman initiatique de l'identité ? Oui, bien sûr. Gotzen est un jeune homme qui découvre la culture, l’amitié, et l’amour, comme tout le monde. Mais son initiation à la vie est plus complexe que celle de beaucoup d’autres jeunes, parce qu’il doit chercher l’unité à travers ses deux êtres, dont le plus important – celui qui existe à travers la langue basque – est nié par la société française dans laquelle il se trouve. La Bataille de Roncevaux est tout sauf terre à terre. Quels rapports voyez-vous entre la spiritualité et la langue ? Dans la tradition occidentale, la parole – le verbe – est le lieu de rencontre par excellence entre l’homme et le sacré. Concernant Gotzon et la langue basque, ce rapport est accentué par le fait que l’euskara est le lieu de son être secret, caché, comme l’est l’esprit dans la matière, et qu’au basque s’attache aussi tout une série de croyances spirituelles que le rationalisme refuse. N'est ce pas cette langue qui fait basculer Gotzon dans le radicalisme ? C’est le sentiment que le basque va disparaître, comme toutes les personnes auxquelles il s’attache (sa grand’mère, Ur, Maria), qui fait que Gotzon décide de passer à l’acte. Je suis absolument contre la violence physique à l’encontre de personnes, et donc de l’action de l’ETA, mais l’analyse que cet organisme fait de la situation n’est pas fausse : après des siècles d’efforts des deux côtés des Pyrénées pour faire disparaître la langue et l’identité basques, si on garde le statu quo, cette évolution négative est irréversible. Depuis deux générations la majorité des bascophones, convaincus que cette langue est un obstacle à la réussite sociale et à l’accession à la modernité, ont renoncé à la transmettre à leurs enfants. Par ailleurs, l’arrivée massive au Pays basque de Français et d’Espagnols ne parlant que la langue « nationale » ont rendu les Basques minoritaires sur leurs terres ancestrales. Même les enfants qui apprennent le basque à l’école renoncent à l’utiliser en dehors de ce contexte. Cela veut dire que, si les Basques n’obtiennent pas, au moins de facto, un État, où le basque serait la langue officielle, utilisée par tout le monde dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, cette langue – la plus ancienne d’Europe – est condamnée à disparaître au bout de quelques décennies. Cette idée est sous-jacente à la décision de Gotzon de « reconstituer la bataille de Roncevaux ». L'attitude de notre jeune héros, Gotzon Peyrat ne lui confère t-elle pas une stature de porte-parole envers les personnages basques qui l'entourent dans le roman ? Après la « bataille de Roncevaux », ses deux amis bergers lui racontent que dans le pays il suscite de l’admiration. Il dit lui-même que son geste est une réaction de colère, donc de résistance. Pourtant, quand il propose de participer au groupe d’Ur, son ami lui dit que ce genre d’action ne lui convient pas, parce qu’il « porte le Pays basque dans sa tête ». D’une certaine manière, ce que les représentants de l’État considère comme la « folie » du jeune homme est sa façon de faire passer dans le monde extérieur sa vision intérieure et mythique du verbe basque. Ainsi, c’est en poète que Gotzon devient le porte-parole de son entourage. A votre avis, la spiritualité de Gotzon supplante ou sert-elle sa réflexion sur la conception de son identité ? La spiritualité de Gotzon est inséparable de la façon dont il conçoit son identité. C’est en partant de son idée intuitive de ce qui constitue la spécificité basque, et en suivant ce que j’appelle « l’intelligence du cœur », qu’il se lance dans la quête initiatique qui lui permettra à la fin de grandir intérieurement, et de trouver une certaine paix.
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