Quitte Rome ou meurs, Romain Sardou - Page 1 - Extrait de Quitte Rome ou meurs, de Romain Sardou Lieu tenu secret, 9Þdécembre 621 C’est Caïus Publius Massimo qui m’a annoncé ma mort. Je m’apprêtais à prendre la parole au sénat, devant des gradins bondés. Mes partisans et moi avions veillé jusqu’au matin pour retoucher mon discours inaugural. Nous tenions à ce qu’il soit cinglant, insigne, d’une patte irréprochableÞ; il fallait exprimer, de façon impérative, l’impatience de la jeunesse actuelle. J’étais déterminé, moi, Marcus Scaurus, à rendre publique notre réprobation du cours imprimé à l’empire par Néron. Tous, nous n’ambitionnons rienÞde moins que 1. Selon le calendrier romain, il s’agit de l’an 815 de la création de la Ville. le rétablissement de la République, lavée des guerres civiles. Mais d’une main, Caïus Publius Massimo m’a désigné trois hommes de la garde de l’empereur qui attendaient à la tribune pour m’assassinerÞ; de l’autre, il me montra une petite porte dérobée par laquelle fuir. «ÞQuitte Rome ou meurs.Þ» Périr, pourquoi pas. Tout est affaire de manière. Mourir en gravissant la tribuneÞ? Je deviendrais une ixième victime du tyran, quantité négligeable, frappée avant d’avoir pu intervenir. Mourir au sortir du Sénat, après m’être fait, par le geste et la parole, le champion d’une noble causeÞ? J’entrais dans l’histoire, je remettais mon nom à la postérité, en queue de cortège, à l’ombre des deux Caton1Þ! Tu le sais bien, cher Sénèque, mourir et mourir sont possibles. On peut lâcher pied sans perdre l’excellence. J’ai fui. Rome, 17 décembre 62 Mon cher Marcus, Caïus Publius Massimo et moi, nous nous 1. Pour les noms propres et les mots latins, se reporter aux fiches biographiques et définitions en fin d’ouvrage. 12 connaissons depuis mon séjour égyptien, longtemps avant ta naissanceÞ; c’est un sage riche d’enseignements, un sénateur posé qui ne manque pas d’esprit et l’allié fidèle de ton clan. Il a soutenu autrefois le jeune homme maladif et privé d’ancêtres que j’étaisÞ; je lui dois, autant qu’à ma tante, veuve de C.ÞGalerius, mon entrée dans la magistrature. Il est heureux qu’il ait pu t’avertir à temps du péril que tu courais au SénatÞ; tu as bien fait de suivre son conseil, même si l’orgueil devant la mort semble avoir davantage dicté ta conduite que la raison. Qu’importe, en définitive, puisque Marcus est sauf. Au demeurant, je ne pense pas que Néron eût eu le front de faire jaillir le sang entre les murs de la curie et d’exciter la colère des dieux. Ses hommes t’auraient écroué et mis en accusation. Les sénateurs, réunis en Haute Cour, se seraient empressés de t’exécuter afin de prévenir les désirs du PrinceÞ; lequel, comme à son habitude, aurait clamé, indigné, que ta mort avait été si prompte qu’il n’avait pas eu le temps de te gracier. Ce règne, en plus de nous avoir accablés du renouveau des Jeux à la mode grecque, des thermes, des concours musicaux et hippiques, nous gratifie d’une innovation de son cruÞ: le meurtre judiciaire. À Rome, les choses s’enveniment. Néron a fait arrêter les hommes de ta famille, des copies de ton discours incendiaire circulent sous le manteau. Tes amis sont dénués de prudenceÞ: en agitant le 13 spectre d’un soulèvement de la jeunesse, qui célèbre en toi son héros, ils te ferment toute possibilité de retour en ville. Tu devrais te faire oublier et eux scandent ton nom de toute partÞ! Le courage est presque toujours une maladresse lorsqu’aveugle, il ne peut plus faire naître de bien. Entretiens-moi des conditions de ton exil, je saurai en informer ta mère. Le crédit de Sénèque n’est plus aussi haut en cour que par le passé, mais, gage de sérénité, personne n’a idée que nous nous connaissons. La garde prétorienne de Néron ne s’en prendra pas à moi pour te dénicher. Un conseilÞ: où que tu sois, ne te fais reconnaître de personne. Une prime importante a été offerte pour ta capture. Je veux croire que l’éloignement et la solitude te seront profitables. Quel homme me citeras-tu qui, jeune et en pleine ascension politique, a su, de lui-même, prendre le recul nécessaire à la sécurité de son âmeÞ? Souvent, hors un coup d’arrêt brutal du sort, impossible de juger sereinement de soi. En prenant le large, tu gagnes des chances de te retrouver. Les vents favorables ne sont que pour ceux qui savent où ils vont. En vue de quel port vogues-tu, cher MarcusÞ? Si je puis t’assister de mes conseils, je n’y manquerai jamais. Porte-toi bien. 14 Lieu tenu secret, 29Þjanvier 63 Hors de Rome, mon cher Sénèque, je n’ai eu nulle part où me rendre. La propriété d’été de mon père s’est trouvée cernée de gardes impériaux. Il en est allé de même lorsque j’ai espéré me réfugier dans la résidence de campagne de mon oncle. Le signalement de Marcus Scaurus est donné partout. L’empereur semble résolu à faire de mon châtiment un exemple. Voilà aujourd’hui un mois que je réside dans un minuscule hameau accroché à flanc de montagne, peuplé de bergers et situé à plusieurs jours de marche au nord de Padoue. Le contraste avec Rome est accablant. Ici, tout manque, hormis le soleil, la poussière et la rocaille ardente en été. On se nourrit de lait de chèvre, de fromage et de fruits secs. Misère de ma vie, soupire quelque chose en moi. Le feuillet dont j’use pour t’écrire, cela fait des jours que je le réclame. Un pastoureau m’avait promis de s’en procurer dans un endroit de sa connaissance. Il a tenu parole, mais sans se presser. Les habitants donnent l’impression d’être indifférents à tout, d’une solide simplicité, ni bons ni mauvais, adonnés à la superstition des anciens dieuxÞ; ils s’entretiennent peu, leur terre découverte et leurs troupeaux les occupent seulsÞ; une 15 tâche pousse l’autre, mollementÞ; dans la région, un orage, c’est un coup d’ÉtatÞ; je ne les ai intéressés qu’aux premiers temps de ma venue, depuis lors, à condition de m’acquitter scrupuleusement du loyer de mon hébergement, je suis devenu un hôte qu’on ne remarque plus. Se cacher sur un mont pelé est moins difficile que je ne l’envisageais, mais quel dégoût, quel ennuiÞ!… Je ne fais rien que dormir. Et quand je ne dors pas, je languis. J’erre autour de la cahute de pierres sèches où l’on me reçoit. La nuit, je m’éveille d’un bond, frappé par l’idée d’avoir été trahi. Car c’est indiscutableÞ: l’un de mes compagnons a dérogé et divulgué la date et la teneur de mon discours. Le hasard n’aura pas poussé Néron à décider de ma mort précisément pour ce matin-là au Sénat. Par Hercule, tant d’efforts fournis en pure perte à cause d’un couard devant l’ennemiÞ!… Ma colère s’exprime ensuite, naturellement, contre Néron. Depuis le décès de Burrus et ton retrait de la vie politique, sa nature dégénérée enfle et ne restera plus longtemps ignorée. C’est un fouÞ! L’oncle lunaire Caligula sera vaincu par le soleil néronienÞ: le Tibre va charrier davantage de larmes et de sang qu’il n’en saurait contenir. Las, pendant que Rome court à sa perte, je me morfonds hors de portée du tyran, sans pouvoir agir ni faire entendre ma voix. 16 Mon cœur me dit que je suis un homme fini, un fugitif sans renom, privé d’eau et de feuÞ; à vingt-cinq ans, déchu de mes droits civils, mon entrée dans la carrière n’est plus qu’un souvenir. Si j’avais le caractère moral des anciens Lacédémoniens (malgré les réserves de Platon et de Cicéron qui jugent le suicide déraisonnable et prétentieux), j’aurais déjà rendu l’âme. Audessus du hameau, un joyeux cours d’eau fraîche, très peu profond, semé de gros galets blancs, irrigue ce misérable coin de désert. Parfois l’envie d’en finir est si forte que je veux m’étendre dans son lit et m’ouvrir les veines. Je rêve alors d’une eau vive devenue rose, enveloppante, et du passage dans l’autre vie. Tu sourisÞ? La verve du mauvais rimeur a toujours fait partie de mes faiblesses. Ne suis-je pas un rejeton gâté de la Rome actuelleÞ? Aux calendes et aux ides, courir le Sénat, brasser des complots aux thermes ou au théâtre, paraître à l’arène et au Forum, gouverner sa domesticité d’esclaves et d’affranchis, complaire à ses amis, alimenter sa clientèle, être fidèle à ses idéaux mais impie aux dieux, jurer de devenir sobre et aller dîner chez Pétrone ou Vitellius, s’environner de sages mais aussi de canailles, serrer de près une fille honnête puis gâcher sa nuit, jusqu’au milieu de son cours, avec une putain ou l’épouse d’un général en campagne sous Corbulon. Rien n’a jamais de 17 prise sur une telle existenceÞ! Un sentiment domine au sein de la volièreÞ: celui d’être infiniment vivant. Là où se terre Marcus, l’univers se ligue pour dessécher le cœur et l’esprit. Après deux journées d’une immense lassitude, je reprends la rédaction de cette lettre. Je m’interdis de perdre la moindre parcelle vierge offerte à ma plume. Chaque pouce du feuillet te sera consacré, cher maître. Tu vois, j’apprends l’économie. En réalité, ici, je n’ai personne avec qui parler, et la voix intérieure me lasse à force de lamentations. Tu m’écris que mon père et mon frère sont arrêtés. Père s’est toujours notoirement exaspéré de mes opinions républicaines. Bien qu’appartenant à une race nobiliaire – et bien que toutes ses semblables restent attachées aux avantages que leur procurait la République –, il a le premier rallié le camp des monarchistes césariens. Cette infamie devrait suffire pour l’épargner, ainsi que mon cadet. Momentanément. Tu demandes en vue de quel port suis-je embarqué, SénèqueÞ? Jamais je n’ai été si peu capable de répondre à cette question. Je désespère, je me déteste, je hais ce qui m’entoure, mes ambitions sont mortes. Hier, l’esprit tout aussi incertain, je n’espérais plus rien de l’existence. 18 Aujourd’huiÞ: divine surpriseÞ! Alors que je faisais prendre l’air à mes mauvaises pensées, au bord de la rivière, quelques villageois vinrent laver leurs outils. L’une des femmes, porteuse de corbillon, d’une jeunesse, d’une grâce et d’une beauté qui n’ont, d’après moi, rien à faire dans un coin aussi hostile aux plaisirs que celui où nous vivons, a puisé de l’eau. Quand elle s’est penchée, sa gorge et ses seins se sont découverts. J’étais dissimulé à trente pasÞ; cher maître, mon bas-ventre a fourmillé de picotements familiers et j’ai dû ravaler un cri d’enthousiasme. Depuis lors, je ne suis plus le même homme. Par les douze grands dieux, il ne faut donc pas désespérer de la vie à la campagneÞ! À Rome, 11Þfévrier 63 Cher Marcus, Aux nones de février dernier1, un jeune Romain du nom de Mamercus Vallus a été arrêté par la garde prétorienne dans un bordel du quartier des bains publics où, dit-on, tu avais tes habitudes. L’infortuné présentait quelque ressemblance avec toiÞ; il était ivre, lorsqu’il lui fut demandéÞ: «ÞEs-tu Marcus ScaurusÞ?Þ» Il aurait braillé que ouiÞ! 1. Le 5Þfévrier. 19 La nouvelle de ton arrestation a fait le tour de Rome. Des échauffourées ont éclaté sur le Transtiberim. Te croyant à sa merci, Néron a requis un jugement exprès de tes pairs au Sénat afin que tu sois livré à la fosse aux lions. Lorsque la méprise des gardes a été révélée, ces derniers et le jeune innocent sont allés repaître la bête fauve qui t’était destinée. Tranquillise-toi sur le compte de ton père et de ton frère, il en a été comme tu le prévoyaisÞ: blanchis et libérés. Peut-être ai-je condamné trop hâtivement la conduite de tes amis. Sous leur impulsion, les rumeurs les plus folles circulent à ton sujet dans la Ville. Rome tout entière voit Marcus Scaurus partout. Un père déclare que tu es coupable du viol de sa fille. Un prêtre d’Apollon jure que tu as profané son sanctuaire. Hier, les superstitieux t’accusaient d’être responsable, par ta conduite odieuse aux dieux, d’un orage qui aurait ravagé leurs vignes de Campanie. Pour certains, c’est toi qui aurais noyé AgrippineÞ; pour d’autres, tu aurais été l’amoureux secret de Britannicus, aujourd’hui obstiné à l’idée de te venger de Néron qui l’a fait empoisonner. On oublie qu’à la disparition de Britannicus, tu n’avais pas douze ansÞ! Cette multitude de fadaises tourne à ton avantage auprès des gens pondérés. On se rappelle que tu es issu de la gens des Valerii 20
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